« Quatre-vingt-treize », de Gilles Kepel

Les dramatiques événements qui se sont produits récemment à Montauban et à Toulouse jettent une lumière particulière  sur le dernier livre de Gilles Kepel, un de nos meilleurs spécialistes de l’islam.

L’ouvrage n’a rien de conjoncturel, ni de politique – encore moins de polémique – mais il apporte un éclairage saisissant sur les bouleversements liés à la présence de la population musulmane sur le territoire national. Même si le rodéo sanglant de Mohamed Merah relève plus du fanatisme ou de la démence que de problèmes d’intégration.

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“Quatre-vingt-treize”

Un mot d’abord sur le titre du livre de Kepel, volontairement ambigu, mais finalement assez heureux puisqu’il permet un rapprochement entre la Seine-Saint-Denis (numéro de département, 93, 9-3, dit-on parfois), Victor Hugo, auteur d’un roman portant le même titre traitant de la Révolution, et la ville abritant les sépultures de nos rois. On se souvient que quelques scènes des Misérables se passent à Montfermeil, où les Thénardier tiennent une auberge. On se souvient aussi que la Convention, par décret, avait autorisé la commune de Saint-Denis à prendre le nom de Franciade.

Montfermeil, Saint-Denis, on pourrait ajouter La Courneuve pour délimiter une zone difficile de la périphérie parisienne, alors que « l’ancienne ville des rois puis de la Révolution et de la classe ouvrière est devenue La Mecque de l’islam de France » (p. 39).

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Enquête sur la “banlieue de la République”

L’ouvrage d’aujourd’hui vient, comme l’explique l’auteur, achever « un cycle de recherche sur la France et l’islam commencé avec la parution des Banlieues de l’islam en 1987 ». Il est inspiré par une enquête qu’il a effectuée en 2010 et 2011 dans l’agglomération de Clichy-sous-Bois-Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, et à partir de laquelle un rapport a été publié, pour l’Institut Montaigne, sous le titre Banlieue de la République (Gallimard, 2012). Nous passons ici du rapport à l’essai, ce qui suppose du recul, de l’analyse ainsi qu’une ambitieuse synthèse et une belle écriture de façon à « contribuer à une réflexion d’ensemble sur la France et son devenir ».

Dans cette perspective, Quatre-vingt-treize souhaite d’abord poser un regard historique en remontant à la période des années 1950, point de départ des mouvements d’immigration qui ont arraché au bled d’Afrique du Nord des travailleurs musulmans chargés de reconstruire la France de l’après-guerre. Le point d’arrivée est la soirée culturelle organisée par la Mairie de Paris le 24 août 2011 pour marquer la fin du ramadan (iftar).

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Événements en question

Entre ces deux pôles, nous est offert un panorama précis des moments où la question de l’islam s’est posée de manière brûlante en France. Comme, pour nous limiter à quelques exemples, la question du voile islamique, depuis l’épisode du lycée de Creil à l’automne 1989, jusqu’à la loi du 15 mars 2004 ; ou l’occupation de l’espace médiatique par le très charismatique Tariq Ramadan, jusqu’à ce qu’un dérapage sur les « intellectuels juifs » l’éloigne de l’Hexagone ; ou encore les explosions de violence dans les banlieues de Roubaix ou de Lyon et, surtout, à l’automne 2005, à Clichy-Montfermeil à la suite de la mort de deux adolescents ; et jusqu’à l’attentat anti-islamique perpétré par un illuminé anti-islamique nourri d’Internet, le norvégien Anders Breivik le 22 juillet 2011.

Nul doute que l’auteur pourrait rajouter un nouvel exemple, très récent et tout aussi tragique. N’oublions pas également un long chapitre sur la question du halal, thème qui s’est invité dans la campagne pour les présidentielles et qui représente, aux yeux de l’auteur, « l’un des phénomènes les plus significatifs des transformations et de l’affirmation identitaire de l’islam en France depuis la première décennie du XXIe siècle ».

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Les organisations représentatives

La deuxième dimension du livre, tout aussi documentée et rigoureuse, concerne la concurrence, pour ne pas dire les conflits, entre les divers mouvements et organisations chargés de représenter (et parfois de structurer) les musulmans de France. Chacun se définit par rapport à un héritage, celui du tabligh, grand « mouvement piétiste » et propagandiste fondé en Inde dans les années 20, celui des Frères musulmans, dont se réclame Tariq Ramadan, celui des Salafistes dont on reparle beaucoup ces temps-ci, et d’autres tendances dont les rouages se situent, suivant le cas, du côté d’Alger, de Rabat ou de Riyad.

Une série de sigles sert à les désigner : UOIF (Union des organisation islamiques en France), RMF (Rassemblement des musulmans de France), CRMF (Conseil représentatif des musulmans de France), CMF (Collectif des Musulmans de France), CFCM (Conseil français du culte musulman), etc. Difficile de s’y retrouver, difficile de sélectionner le bon interlocuteur, difficile de faire dialoguer entre elles ces familles rivales.

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L’espoir d’un dialogue entre les communautés

Gilles Kepel, en bon universitaire, explique, commente, analyse mais se garde bien de juger. Il mesure la difficulté qu’il y a à rationaliser cette représentation multiforme ; il perçoit en quoi l’identité de la France traverse une crise aiguë, exploitée par certains partis au discours suspect de xénophobie ; il regrette les prises de position enflammées ou les surenchères – comme celles de Riposte laïque ou, à l’opposé, de Forsane Alizza ; il milite pour une approche mesurée, dépassionnée, lucide, inspirée par la « neutralité quant aux valeurs » chère à Max Weber.

On le sent animé d’une vraie inquiétude sur les bouleversements en cours, mais en même temps d’une vraie espérance, quand il admet que « rien n’est irrémédiablement perdu et que des politiques publiques idoines scellées par le pacte présidentiel peuvent intégrer les populations concernées dans l’économie globale, où elles ne sont pas dépourvues d’atouts » (p. 267). Il ne s’étend pas, mais ce n’est pas le propos de son livre, sur les moyens de rétablir ce lien social, sauf pour rappeler, de façon fugitive, l’importance du système éducatif et pour regretter la quasi absence d’élus originaire du Maghreb ou de l’Afrique à l’Assemblée.

On peut souhaiter, sans en être persuadé, que ce livre, mesuré et profond, puisse permettre de favoriser le dialogue entre les diverses communautés et qu’il aide surtout à éviter de nouvelles explosions de violence.

 Yves Stalloni

 

• Gilles Kepel, « Quatre-vingt-treize », Gallimard, 2012, 322 p.

 

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