Romain Gary, un Français libre

Romain Garry (à droite sur la photo).

Voilà quatre-vingts ans que retentissait à Londres, le 18 juin 1940 à la BBC, la voix vibrante d’un général français deux étoiles, seul membre du dernier gouvernement de la République française, appelant ses compatriotes à la résistance, à la poursuite du combat pour une future victoire dont il n’avait aucun doute. Le maréchal Pétain venait alors de demander un armistice à l’Allemagne nazie et de cesser les combats, une grande partie de la France était occupée, l’armée vaincue..

La conviction chevillée au corps de ce grand militaire, au sens propre comme au figuré, dessinait pourtant fermement l’histoire de son pays et avec elle, celle de l’Europe et du monde. Lui qui était déjà un héros de la dernière Grande Guerre, il poursuivait ardemment le combat ce 18 juin, comme une évidence qu’elle n’était alors pas. Ils furent bien peu à le rejoindre dans la capitale britannique en juin 1940. Un écrivain en devenir, alors aviateur, nommé Romain Gary prit avec quelques-uns de ses camarades le risque de suivre ce général de Gaulle alors quasi inconnu.

En s’embarquant à bord d’un Potez sur la base aérienne de Mérignac, en pleine débâcle, il refuse de perdre ce pays qui l’a adopté et qu’il a fait sien. La guerre qui est là façonne déjà l’homme Romain Gary qui allait accompagner trente ans durant le destin de Charles de Gaulle.

L’œuvre de Romain Gary, mise en miroir de sa riche biographie et de son lien tangible avec le parcours historique du général de Gaulle, mérite d’être toujours lue, étudiée et méditée.

Une vie marquée par la guerre

Né le 8 mai 1914 à Wilno, territoire lituanien alors en Russie, Roman Kacew émigre avec sa mère à l’âge de 14 ans. Il a peu connu son père, parti vivre avec une autre femme. Sa mère, qui fut un point de repère essentiel de sa vie, soutint le destin du jeune homme. Baccalauréat en poche, il fait à Aix-en-Provence une licence en droit qu’il achève à Paris. Ces études sont complétées par un diplôme de langues slaves de l’université de Varsovie. Naturalisé français sous le nom de Romain Gary en 1935, il fut tour à tour militaire, diplomate et écrivain. Il fut aussi, et d’abord un Français libre [1], happé par la seconde guerre mondiale.

Il fait son service militaire dans l’aviation et se trouve à Bordeaux-Mérignac en juin 1940. Il décide alors de rejoindre le général de Gaulle à Londres. Poursuivant sa formation en pleine guerre, il est tour à tour envoyé en Libye, en Abyssinie et en Syrie. De retour en Angleterre en février 1943 après cet épisode oriental, il est rattaché au groupe de bombardement Lorraine qui effectue de nombreuses missions de jour sur les centrales électriques et les gares de triage, puis à partir d’octobre 1943 sur des sites de V1 en France. Mitrailleur, il est blessé le 25 novembre 1943 au-dessus de Saint Omer mais réussit à ramener l’avion et son équipage, dont le pilote, touché aux yeux. Il effectue sur le front de l’Ouest plus de vingt-cinq missions offensives. Il devient Compagnon de la Libération par décret le 20 novembre 1944.

Il entre dans la carrière diplomatique après la guerre et devient romancier. Mais c’est durant le conflit que le jeune Français libre devient Romain Gary. Après quelques publications de nouvelles et articles avant-guerre, il entreprend durant le conflit, entre deux périlleuses missions, l’écriture de son premier roman intitulé Éducation européenne publié en 1945. Gary s’empare de la guerre en train de se dérouler pour proposer les fondements ce que pourrait être le monde d’après. L’intrigue se déroule près de Wilna (sa terre de naissance) occupée par la Wehrmacht.

Le jeune héros de 14 ans, Janek Twardowski, rejoint les partisans dans la forêt et se camoufle dans une tanière. Il mène la vie misérable des partisans, qui luttent alors tout autant contre l’ennemi que contre la faim et les rigueurs de l’hiver. Certains soirs, ils se réunissent dans un trou ou une caverne, font griller quelques pommes de terre de rapine et écoutent les histoires de Dobranski, romancier et maquisard vétéran, qui rêve d’une Europe unie dans la solidarité et l’amour de la culture.

Cette Éducation européenne promeut Gary au rang d’écrivain alors qu’il embrasse la carrière de diplomate, d’abord en poste comme secrétaire d’ambassade à Sophia puis à Berne. Mais ce costume restera toujours trop étriqué même s’il lui permet de continuer à servir la France. L’expérience de la guerre et des « hommes en guerre » l’ont transformé. Elle marque son écriture et son humanisme pessimiste qui s’exprimera avec tant de beauté littéraire dans Les Racines du ciel (Prix Goncourt 1956). Elle conforte surtout, à travers la figure centrale du général de Gaulle et de ses camarades de la France Libre, son amour pour la France, ce pays d’adoption qui a laissé une chance au jeune juif naturalisé de se réaliser, entré dans l’armée pour servir, et qui fut admis aux premières loges de de la victoire et de l’épopée gaullienne. Combattant sur tous les fronts, blessé à plusieurs reprises, il finit la guerre dans cette escadrille Lorraine, comme un clin d’œil de l’histoire à la croix du même nom à laquelle il fut toujours fidèle.

En Mai 1968, face aux « événements » qui secouent la société et qu’il comprend à demi-mot (il conspuera le consumérisme et la décadence de l’Occident libéral sans pour autant donner son blanc-seing au communisme), il s’inscrit dans le « dernier carré » des Français libres, fidèles à une époque et à une « certaine idée de la France » et de l’humanité agissante :

« Je suis resté profondément un Français libre. Vous savez ce qu’étaient les Français libres ? C’étaient des insoumis. Des irréguliers. Je suis un irrégulier. Je n’adhère à rien à part entière. Tous les camps me sont tantôt proches, tantôt étrangers. Mon œuvre de Français libre est dédiée à la lutte contre la Puissance sous toutes ses formes, des nazis à tout ce qui écrase l’homme.[2] »

Romain Gary, attaché à ne pas sombrer dans la déchéance morale et physique, qu’il décrit dans Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable (1975), se suicide à Paris le 2 décembre 1980. Ses obsèques ont été célébrées à l’église Saint-Louis des Invalides à Paris, haut lieu de mémoire de la France militaire.

Charles de Gaulle, l’homme de sa vie

L’historien et Français libre Jean-Louis Crémieux-Brilhac le rappelle devant la caméra de Soustelle et Clark en 2010, De Gaulle était pour lui et ses compagnons un « objet d’amour [3] ». Romain Gary rencontre le chef de la France libre à St Stephen’s House en août 1940 alors qu’il vient d’être condamné par un conseil de guerre pour une tentative d’assassinat (rocambolesque) contre un supérieur qui ne voulait pas le laisser lui et ses camarades aller se battre avec la Royal Air Force (RAF). Alors que de Gaulle lui passe selon les termes de Gary un « savon » :

Gary : « Je suis venu pour me battre. »
De Gaulle : « Très bien, allez-y ! Et n’oubliez surtout pas de vous faire tuer ! »
Gary : « Oui, mon général ».

Pour Gary, la messe était dite. De Gaulle devient un phare dans la nuit de la France et de l’Europe. Il ne cessera d’écrire tout au long de sa vie pour dire son amour du héros de 1940. L’Ode à l’homme qui fut la France reste l’un de ses plus beaux témoignages [4]. Publié dans une deuxième édition en 1997, il regroupe quatre textes publiés aux États-Unis dans le magazine Life à quatre des moments clés du destin croisé de Gary et du général de Gaulle (1958, 1961, 1969 et 1970). Ces textes ont eu d’abord pour première intention de faire mieux connaître de l’autre côté de l’Atlantique le général, qui restait très énigmatique pour une grande partie de la société américaine.

Accompagnés d’un article intitulé « Les Français libre » paru dans le Bulletin de l’Association des Français libres, ils disent tous l’admiration sans borne de l’écrivain pour le militaire, du Français pour l’homme d’État qui sut être autant la France, celle rêvée par le jeune immigré. Ils soulignent combien, dans cette décennie de 1958 à 1968, le « rêve américain » représente autant pour lui que la « grandeur de la France ». Revenu aux affaires, le de Gaulle de 1958 ne lasse pas de fasciner Romain Gary parce qu’il s’appuie sur les valeurs identiques à celles qui en firent le résistant de 1940. Pour lui, il a « honoré toutes les clauses du contrat tacite qu’il avait signé avec nous en ces jours sombre de 1940 ». Ainsi, Romain Gary poursuit le dialogue engagé dans la France libre, avec l’« homme providentiel » qui surgit en juin 1940 comme il le rappelle dans La Promesse de l’aube :

« On imagine mon soulagement lorsque ma bêtise congénitale et mon inaptitude au désespoir trouvèrent soudain à qui parler et lorsque des profondeurs de l’abîme, […] surgit enfin une extraordinaire figure de chef qui non seulement trouvait dans les événements sa mesure mais encore portait un nom bien de chez nous [5]. »

Réflexion pleine d’humour pour un immigré, qui trouva dans la France une autre figure maternelle, celle de la patrie. La défaite, c’était « une perte terrible […] celle de la France et de ma mère », écrit-il toujours dans le même roman. Sans doute dans ce contexte et ce décor de faillite, de Gaulle représente-t-il aussi la figure paternelle qui lui a manqué ? L’idée de la promesse, si heureusement développée pour sa mère dans le roman rappelé plus haut, se trouve sublimée dans de Gaulle. Elle devient une foi, une mystique, comme elle le fut pour André Malraux, un moteur de l’homme qui trouve dans l’exemple le chemin à suivre. Romain Gary restera d’autant plus attaché à cette promesse qu’elle ne faillit pour lui jamais. Changeant d’identité personnelle et professionnelle à plusieurs reprises (il est Émile Ajar du Goncourt La vie devant soi en 1975), homme-caméléon, Romain Gary conserva intacte son identité de Français libre, liberté et patrie gaullienne.

Le de Gaulle plus politique reste pour Romain Gary à la hauteur de l’« homme providentiel » même s’il exprime davantage alors sa préférence pour l’homme que pour ses principes de gouvernement. Pour lui, le retour du général en pleine guerre d’Algérie est une chance. La Constitution de la Ve République est « sa Constitution ». De Gaulle est la France et il adhère profondément à sa volonté de restaurer sa grandeur (essentiellement spirituelle) sans aventurisme : « De Gaulle semblait à jamais condamné à devoir attendre la ruine de la France », écrit-il encore dans Life en 1958. Il met alors sa plume au service du général, comme il mit sa vie au service de la France libre. Publié le 8 décembre 1958 sous le titre « L’Homme qui connut la solitude pour sauver la France », ce plaidoyer écrit à la demande de Georges Pompidou et d’André Malraux, participera de la compréhension, voire de l’enthousiasme, de l’opinion américaine, envers le général de Gaulle.

Cette incarnation, Romain Gary l’exprime avec force en s’adressant directement à lui au moment de sa démission en mai 1969 :

« Il y eu jadis, sur le continent Europe, deux pays : l’un s’appelait la France, l’autre s’appelait de Gaulle. »

Mais le premier « avait si bien recouvert le pays de France que celui-ci paraissait bien plus grand et bien plus important [6] » Les « grands hommes » sont tombés en désuétude. Romain Gary exprime alors sa colère contre ses « mini-Français » et cette impossibilité de « réformer le camembert ». Parlant toujours des Français de 1969 :

« Ils ont pris le temps de se regarder en face et, s’étant bien regardé, ont décidé que De Gaulle ne serait plus leur chef. On ne peut qu’admirer cette manifestation tardive d’humilité. [7] »

Gary a su comprendre que pour les Français, le couple liberté-autorité, si fondamental depuis la Révolution, n’a jamais vraiment constitué un attelage viable. Au-delà du politique, Gary portait aussi une grande admiration au de Gaulle écrivain, celui des Mémoires en particulier. Il ne manqua jamais de lui adresser un exemplaire de ses différentes œuvres et attendait le verdict du général :

« Votre roman Lady L., c’est très fort ! Au point que certains disent que ”vous allez fort“. Quant à moi, j’y vois, porté par un magnifique talent, un prodige d’humour et de désinvolture » (lettre de Charles de Gaulle à Romain Gary du 23 juin 1963).

Alors qu’il apprend son décès en novembre 1970, Gary écrit :

« Je ne ressens aucune peine, je n’ai pas le cœur lourd, je n’éprouve rien d’autre qu’une étrange ivresse, le sentiment tranquille et rassurant d’une paix absolue. Quelque chose d’essentiel a été préservé, quelque chose qui est libre enfin de demeurer pour toujours hors du saccage du temps, comme au-dessus de ces ombres malfaisantes qui rampent et se dressent éternellement contre toutes les sources de lumière. »

Aux funérailles du général, Romain Gary ne pouvait être absent. « En ce jour de deuil, il a revêtu sa vareuse d’aviateur des Forces aériennes françaises libres, toutes médailles pendantes », le gaulliste inconditionnel n’est-il pas d’abord un gaulliste éthique comme il l’écrit dans La nuit sera calme [8]. C’est-à-dire d’abord un homme fidèle à un esprit, un geste, un Français resté libre de choisir et de conserver sa foi. Pour lui, de Gaulle est associé à une époque, une épopée, sa jeunesse aussi, vacillante avec la mort du grand Charles.

Le texte sur « Les Français libres » publié quelques jours après sa mort, résonne comme ceux de Maurice Genevoix à la même période sur les anciens combattants de la Grande Guerre, accroché à un passé révolu, anxieux de voir perdu leur mémoire et leur histoire. Le temps passant, la société se transformant, Gary évoque la solitude du Français libre. Après sa mort, il continuera à exprimer une fidélité désuète à celui qui avait perdu, après Mai-68, le cœur des Français : « Lorsque j’ai dit un jour à la télé que mes rapports avec de Gaulle relevaient d’une métaphysique plutôt que d’une idéologie, j’ai eu droit aux sourires de la presse », regrettera-t-il dans La nuit sera calme.

Alexandre Lafon

[1] Soutenu par Winston Churchill, le général de Gaulle crée la France libre en juillet 1940 en Angleterre. Son but est de poursuivre la guerre, libérer la France et lui rendre son rang.

[2] Louis Monier et Arlette Merchez, « Je suis un irrégulier », Les Nouvelles littéraires, n° 2 145, 31 octobre 1968, p. 1, 14, cité dans Kerwin Spire, « Romain Gary, un franc-tireur du gaullisme ? »,

[3] De Gaulle et les Siens, film de Daniel Costelle et Isabelle Clarke, 2010, Durée : 52′.

[4] Romain Gary, Ode à l’homme qui fut la France, édition de Paul Audi, « Folio », Gallimard, 1997 – 2000.

[5] Romain Gary, La Promesse de l’aube, « Folio », Gallimard, 1960, p. 319.

[6] Romain Gary, Ode à l’homme qui fut la France, op. cit., p. 55

[7] Ibid., p. 67.

[8] Rappelé par Paul Audi dans la postface de Ode à l’homme qui fut la France, op. cit., p. 113.

 

Voir également sur ce site :

Voix et vies de Romain Gary

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