« Le monstre de la mémoire », de Yishaï Sarid : la mémoire à la folie

« Le monstre de la mémoire », de Yishaï SaridVoilà un roman explosif, radical et sans doute nécessaire. Comment transmettre aux nouvelles générations la Shoah, crime majeur (mais loin d’être unique) du XXe siècle, le crime conçu et mené de façon méthodique comme une entreprise industrielle requérant ingénieurs et exécutants zélés pour exterminer un peuple à l’échelle mondiale ? Comment le raconter, le montrer, garder intacte la puissance de l’événement ?

Le narrateur du Monstre de la mémoire écrit une lettre au directeur de Yad Vashem pour relater son expérience et montrer comment ce qui est devenu une épreuve, l’a conduit à un débordement, une dernière erreur ou « faute ». Le roman d’Yshaï Sarid est souvent excessif, violent par les questions et les paradoxes qu’il soulève, mais c’est la principale vertu du roman que de mettre le lecteur en question et de susciter le débat. L’auteur, avocat et romancier, a écrit un roman policier salué et primé, Le Poète de Gaza, et est aussi l’auteur d’une dystopie que les élucubrations d’un président américain et de son ami israélien rendent depuis peu possible : Le Troisième Temple. Sarid prend parti en écrivant, il glisse un fer dans la plaie.

L’entrée du camp d’Auschwitz © G. Dreyer, France info

Celui qui dit « je » dans ce livre est marié à Ruth, père d’un petit garçon, Ido. Il les voit peu depuis qu’il a accepté de devenir guide sur les lieux de l’extermination, en Pologne. Très peu puisqu’il loue un appartement à Varsovie et accueille un groupe après l’autre. L’auteur a imaginé que l’État rendait les voyages de lycéens obligatoires. Inexactitude ou exagération qui ne changera rien au fond : pour de tels voyages, tout est écueil. Les lycéens ne sont jamais que des adolescents d’aujourd’hui, ces voyages, même préparés avec soin par leurs professeurs sont fatigants, aussi bien sur le plan physique qu’émotionnel. Et puis l’État d’Israël, qui a longtemps préféré ignorer les survivants qui s’étaient laissés « abattre comme des moutons » a fait de la Shoah son étendard à partir des années soixante. Le mot de Shoah est repris par un premier ministre peu scrupuleux (ou au contraire très habile) pour qualifier la menace iranienne. Lors de ces voyages, les lycéens se drapent dans la bannière nationale, chantent l’hymne à tous propos et donnent à ce voyage qui devrait être celui de la mémoire l’apparence d’un pèlerinage et d’une « revanche ».

Une forme de « tourisme mémoriel »

Mais cette dérive n’est pas la seule. Se rendre à Auschwitz, dont l’« image de marque » reste intacte, comme l’écrit le narrateur, c’est aussi pratiquer un certain type de tourisme mémoriel. Devant le camp, on le sait, on vend des sandwichs, des souvenirs ou qui sait quoi. À l’intérieur, dans des lieux qui exigent le respect, d’aucuns se prennent en photo, « postent » sur les réseaux sociaux. Les lycéens évoqués se retiennent, mais dans les cars qui les transportent ou dans les hôtels qui les accueillent, après l’épreuve de la visite, ils ne se tiennent pas toujours. Le narrateur – à qui l’institution reproche son manque de sensibilité – essaie de s’adjoindre les services d’anciens déportés, de rescapés à même de raconter ce qu’ils ont vécu aux adolescents. Sauf qu’il ne trouve pas aisément l’aide qui convient. Le premier, Eliezer, était caché dans la forêt et si « son supplément d’âme palliait [s]on manque d’empathie », il ne peut témoigner. Yohanan, autre rescapé, perd pied et tête en arrivant au camp dans lequel sa sœur a disparu dans les flammes. Un troisième, que ses contemporains ont traité de kapo et qui en a souffert pendant cinquante ans, ne veut plus parler.

Transmettre disions-nous. Les compétences exceptionnelles du narrateur en font un expert de l’extermination. Il connaît les processus mis en œuvre à Belzec, Sobibor, Treblinka et Auschwitz. On lui propose de travailler comme conseiller historique et scientifique pour un jeu vidéo sur ce thème. Cela vire à l’atroce et disons-le, l’inacceptable. Mais on aimerait bien que cet inacceptable le soit vraiment ! Dans notre monde, le jeu vidéo prétextant l’uchronie ou feignant (sans trop se forcer) d’apporter la connaissance historique aux plus réticents des collégiens se permet ce type d’écart. Le romancier grossit le trait. Pour combien de temps ?

Notre narrateur connaît aussi quelques soucis dans sa famille. Ido, son fils, est harcelé dans la cour d’école. Ce que le narrateur entend des lycéens qu’il accompagne, ce qu’il perçoit de leur haine, de leur volonté de toute-puissance fait vaciller ses certitudes morales. Ils éprouvent davantage d’admiration pour un Heydrich et pour les Allemands en général que pour les Polonais qu’ils méprisent. La perfection de l’acte les fascine. Être le plus fort, ne jamais fléchir, répliquer à la violence… Ils ne cherchent même pas leurs héros parmi les combattants du ghetto de Varsovie ou les révoltés de Sobibor ou du ghetto de Vilna. Le narrateur ne sait leur donner tort.

« Circuits Shoah pour touristes lambda »

Le roman trouve là son tour le plus intense, douloureux. Devenu guide pour les jeunes soldats, le narrateur les interroge sur ce qu’ils auraient fait, confrontés aux ordres qui conduisaient au crime de masse. Silence, malaise. Yad Vashem le met sur la touche. Il travaille pour une entreprise privée et accompagne des touristes : « circuits Shoah pour touristes lambda ». Cela tourne au pathétique. Celles et ceux qui voyagent s’offrent une escale dans un camp, entre deux centres commerciaux. Une femme à peine plus idiote que les autres, remarque la présence d’un Ikéa. Il y en a aussi en Pologne, donc. On grimace pour ne pas pleurer.

Pure invention ? Sûrement pas. Pas davantage que la brève excursion à Treblinka, du ministre des transports accompagné de son conseiller en communication ne l’est. Il se fait prendre en photo devant le monument aux morts du camp, écoute à peine le récit du guide et remonte dans l’avion du retour. Les discours des hommes politiques (et ce fut le cas à Jérusalem en janvier) clament le « plus jamais ça » avec des trémolos qui ne trompent pas. La plupart sont en campagne électorale et le simple hommage aux survivants leur apparaît comme un bref moment pour la comm’.

Carte des camps de concentration et d’extermination © Amicale des déportés d’Auschwitz Birkenau et des camps de Haute-Silésie

Le roman d’Yishaï Sarid fait mal par sa justesse et par sa démesure, sa dimension cauchemardesque. Ce qu’il dit d’Israël aujourd’hui est ravageur : les divisions du pays entre une « élite » ashkénaze et le « peuple » oriental, violemment anti-arabe sont là, comme une plaie béante. Mais si ce roman n’était qu’à effet ou usage interne, on se consolerait rapidement en se disant que c’est loin, ailleurs.

Le monstre de la mémoire nous dévorera et nous engloutira si nous ne savons pas trouver les mots justes pour transmettre, si nous ne montrons pas à la fois l’universalité du crime et sa singularité. Tous les travaux menés par des historiens et professeurs sur le terrain s’attachent à faire les liens avec ce qui s’est passé ailleurs, en Arménie, au Rwanda, voire au Cambodge. Un cinéaste comme Rithy Panh parle de sa dette envers Primo Levi et Claude Lanzman. C’est important. De même qu’est important le travail au quotidien d’un Iannis Roder [1], dans son collège de Saint-Denis, sur le parcours des bourreaux, avec des collégiens que tout tiendrait éloignés de la Shoah.

Et puis, revenons à la fiction, il y a un recueil de nouvelles qui semble prémonitoire : Excursion Auschwitz Birkenau, d’Andrzej Brycht [2]. Il a paru en 1980 mais son auteur l’a publié en Pologne en 1966…

Norbert Czarny

Yishaï Sarid, « Le monstre de la mémoire », traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Actes sud, 160 p.

 

[1] Sortir de l’ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse, de Iannis Roder, Odile Jacob, 224 p.

[2] Excursion Auschwitz Birkenau, d’Andrzej Brycht.

Voir sur ce site : Cinéma et histoire : « La Liste de Schindler », de Steven Spielberg, d’Alexandre Lafon.

 

« L’histoire de la Shoah face aux défis de l’enseignement ».

Le samedi 21 mars 2020 le Mémorial de la Shoah organise des Assises pédagogiques qui permettront d’échanger sur les pratiques pédagogiques applicables aux renouvellements disciplinaires portant sur l’enseignement de l’histoire de la Shoah.

Au programme, quatre table rondes animées par douze enseignants, de nombreux échanges autour de pratiques pédagogiques concrètes, présentation d’outils originaux permettant une approche historique de la Shoah visant à mobiliser à la fois la sensibilité et l’esprit critique des élèves. Les Assises proposent également une réflexion sur les difficultés rencontrées face au rejet de certaines thématiques abordées en classe et face au développement de discours irrationnels.

Les thèmes qui seront abordés lors de cette journée :

  • Enseigner l’histoire de la Shoah à travers l’histoire locale
  • L’interdisciplinarité comme ouverture à l’histoire de la Shoah
  • L’enseignement de l’histoire de la Shoah et des génocides comme outil de lutte contre le racisme et l’antisémitisme
  • Quels usages des nouvelles technologies pour enseigner l’histoire de la Shoah ?

Demandes d’nscriptions et propositions d’interventions doivent être envoyées à l’adresse suivante : assisespedagogiques@memorialdelashoah.org

• Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy-l’Asnier 75004 Paris. Tél. : 01 42 77 44 72.

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