« Le Ghetto intérieur », de Santiago H. Amigorena

« Le Ghetto intérieur », de Santiago H. AmigorenaFace à l’événement

« Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé à écrire un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né […] Les quelques pages que vous tenez entre vos mains sont à l’origine de ce projet littéraire. » Ces phrases figurent en préambule du Ghetto intérieur, roman d’un écrivain dont le projet autobiographique se construit autour de titres comme Une enfance laconique, Une jeunesse aphone ou Une adolescence taciturne.

Cinéaste et scénariste (notamment de films de Cedric Klapisch) Santiago H. Amigorena, revient ici sur un épisode qui concerne son grand-père, Vicente Rosenberg, mais il le met en forme car il ne l’a pas entendu de ce grand-père plus que taciturne, quasiment muet.

Vicente Rosenberg, que ses deux amis, Ariel et Sammy appellent encore Wicenty, est né en Pologne. Il a émigré vers l’Argentine en 1928, laissant derrière lui sa mère et son frère ainé. Il a fondé une famille avec Rosita, a trois enfants, gère un magasin de meubles fondé par son beau-père. C’est un homme élégant, distingué même, une sorte de dandy qui fréquente le Tortoni à Buenos-Aires, joue au billard avec ses amis et parle de façon spirituelle de sujets sans importance. Sa légèreté, elle s’exprime dans des « peut-être », tempérant un « sans doute » lorsqu’il s’interroge sur sa relation avec la Pologne, son engagement comme militaire au service de ce pays naissant, en guerre contre l’Armée rouge au début des années 20. Il a aimé la Pologne et été germanophile, découvrant ce pays par sa poésie et sa musique.

Il ne s’intéresse plus à l’Europe, à ce qui s’y passe depuis son départ, ne se sent pas concerné par la politique et, bien que né dans une famille qui a connu les persécutions antisémites au début du siècle, il ne se perçoit pas plus comme juif, que comme polonais ou argentin ou quoi que ce soit. Être juif semble une utopie :

« Cette identité incroyable, douloureuse, absurde et incontestable, à la fois, elle a aussi quelque chose de merveilleux… Un peuple sans État, une manière de survivre comme si on était vraiment une communauté, mais une communauté qui n’est pas échafaudée sur des rois, sur une langue, sur une terre qu’on partage, ou sur des terres qu’on a partagées… »

Tout commence vraiment le 13 septembre 1940, dans une capitale opulente, insouciante et heureuse de vivre. Il retrouve chez lui une vieille lettre de sa mère, traduisant en questions son souci affectueux (et un peu envahissant pour lui). Entre eux, les échanges se sont raréfiés. Lui, surtout n’écrit plus trop à Varsovie. Mais un jour, « un lendemain » comme l’écrit le narrateur, des nouvelles arrivent de la capitale polonaise. Les occupants nazis érigent un mur autour d’un quartier et y enferment tous les juifs qui y vivaient, ceux des autres quartiers et des bourgades environnantes. Une lettre de sa mère lui arrive, confirmant ce que son ami Ariel a appris d’un journal, et Vicente en éprouve « une tristesse infinie, un désespoir silencieux ». Ces sentiments vont s’amplifier au fil des mois. Quelques lettres arrivant de façon décalée l’informent du crime en cours, et du malheur.

L’angoisse est comme un étau qui enserre Vicente. Il se sent mal, il aurait dû faire venir les siens. Le conditionnel passé est le mode de cette culpabilité.

Peu à peu, il perd tout contact avec sa vie d’avant, avec son épouse et ses enfants, ne parvient plus à tenir son commerce, et le poids de la tragédie dont il a pris conscience fait de lui un spectre, incapable de penser et surtout de parler : « Plus un mot. Plus un son. Plus rien ». Marcher ou jouer sont les seules activités possibles. Et jouer pour perdre, quitte à ruiner les siens. Il sait désormais quel sort connaissent sa mère, son frère et sa belle-sœur. Les mots ont pris un autre sens :

« En 1941, être juif était devenu une définition de soi qui excluait toutes les autres, une identité unique : celle qui déterminait des millions d’êtres humains – et qui devait, également, les terminer. »

La révolte du Ghetto, en 1943, lui donne une joie éphémère, l’espoir de voir les siens vivants. Il redevient un temps l’époux attentionné qu’il était. Mais il sombrera de nouveau peu après, n’éprouvant aucune vraie joie en mai 1945, synonyme pour lui de ruine et désolation.

La trame « romanesque » est d’une grande simplicité. Le temps passe, les dates ou autres repères temporels le scandent, Vicente s’étiole, s’éteint, entre dans son Ghetto intérieur, et le lecteur avec lui. L’auteur-narrateur met en relief les moments majeurs du processus d’extermination, rappelle la « Solution territoriale », les massacres par balles, et après la Conférence de Wannsee, la « Solution finale ». Les lieux et chiffres du crime sont indiqués, qui sont autant d’informations distillées par la presse d’alors, en page 5 de journaux qui n’en comptent que 6, ou en petits caractères. Le monde sait et se tait. Vicente apprend, et penser, parler lui deviennent impossible :

« Ne pas penser n’est qu’une autre manière de penser » écrit le narrateur. Mais aussi, Vicente […] pouvait savoir mais ne pouvait pas savoir. Il ne pouvait mettre aucune image sur ce qui se passait à douze mille kilomètres de distance de là où se déroulait son drame personnel. »

Amigorena écrit sans jamais utiliser d’autres phrases que déclaratives ou interrogatives, utilisant des adverbes comme « inévitablement » ou « éternellement », pour, après avoir annoncé, nuancer, moduler, montrer comment le poison de cette connaissance-là s’insinue dans le corps de Vicente. D’autres adverbes, comme « vaguement », « presque », « à peine » qui devient un « à grand peine », traduisent ce mal qui l’empêche désormais de vivre. Sa femme désespère, ses enfants ne comprennent pas, ses amis restent impuissants : tout se dit dans une sorte de flux qui nous atteint aussi, nous lecteurs.

Le Ghetto intérieur s’interroge sur un événement dont le nom n’a pas été clair d’emblée. On a parlé de génocide, on a utilisé le mot impropre, voire insultant d’Holocauste, dont Amigorena rappelle qu’il désigne un sacrifice « qui consiste à brûler pour des dieux ». Restent deux mots qui disent deux conceptions opposées : Shoah, destruction, événement unique, et Hourbane autre mot hébreu qui inscrit l’événement dans une chaine de catastrophes. Vicente se tait devant un fait qui dépasse tout, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité : un crime industriel.

Ce roman magnifique, terrible aussi parce qu’il semble murmuré par l’enfant qu’était Amigorena face au vieillard qu’était brutalement devenu Vicente, nous touche et nous concerne : les tragédies, les catastrophes qui impliquent les hommes, mettent en lumière leur barbarie, ne se sont jamais arrêtées. Le Cambodge, le Rwanda, d’autres massacres ont d’abord occupé les pages intérieures des journaux. Sans parler du désastre qui menace, quand on maltraite la planète. Tout cela nous laisse sans voix, nous donne envie de trouver refuge, mais où, dans quoi ? Vicente se tait, essaie de ne penser à rien, en marchant, en jouant ou pariant, pour perdre. Il veut perdre, y compris celle qu’il aime et qui attend un quatrième enfant de lui. Il pourrait se tuer mais sa mort se fait plus lente, progressive : c’est une absence au monde.

Dans son bel épilogue, Amigorena s’interroge sur la parole et sa transmission :

« Est-ce qu’on charrie vraiment dans ce liquide qui nous fait vivre, ou qui nous tue, des histoires qui peuvent se dire par des mots ? J’ai souvent affirmé, en écrivant, que j’écrivais seulement pour survivre à mon passé. J’ai souvent écrit que l’oubli était plus important que la mémoire. J’ai souvent songé, comme Pasolini, que celui qui oublie jouit plus que celui qui se souvient. »

Laissons aux lecteurs que j’espère nombreux, le soin de donner leur réponse, après avoir lu ce roman.

Norbert Czarny

• Santiago H. Amigorena, « Le Ghetto intérieur », POL, 2019,192 p.

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