La (Grande) guerre sanitaire

Discours d’Emmanuel Macron le 16 mars 2020.

« Nous sommes en guerre », déclarait à six reprises le 16 mars le président Emmanuel Macron dans son allocution télévisée. En guerre sanitaire certes, mais en guerre tout de même, de celle qui rappelle la Grande, la préférée de Georges Brassens [1].

Le Président n’a pas hésité à se référer (encore) à Georges Clemenceau, appelé à la présidence du Conseil par Raymond Poincaré en novembre 1917, alors que la République traverse une période de doute après plus de trois années de guerre. Ce dernier, qui avait fustigé durant des mois dans son journal L’Homme libre, devenu du fait de la censure L’Homme enchaîné, la « mollesse » ou la « couardise » des autorités et des profiteurs de guerre, prend les rênes de la République avec un mot d’ordre : « Je fais la guerre » (discours du 8 mars 1918).

« L’homme enchaîné », 8 avril 1917

Le président Macron, après avoir suscité une année 2018 à la gloire du Tigre, reprend des accents clementistes jusqu’à le paraphraser alors qu’il rend hommage aux personnels soignants qui « ont des droits sur nous [2] », comme Clemenceau l’affirma pour les combattants de la Grande Guerre.

Emmanuel Macron, qui souhaitait mettre à distance toute référence historique durant la campagne présidentielle de 2017, trouve dans la figure de Clemenceau un soutien en ces temps troublés. Le Tigre a été l’un de ces politiques volontaires, obstinés, qui dans l’adversité, ont su conduire le pays à la victoire. Le président de la République devrait se placer également dans les pas de Charles de Gaulle dont on commémore cette année un triple anniversaire [3].

Certes, la guerre sanitaire n’est pas la Grande Guerre qui fit en moyenne 900 morts par jours, et des hommes entre 20 et 48 ans en grande majorité. Mais force est de constater les emprunts systématiques au vocabulaire de 1914-1918. Il faut voir sans doute derrière cette rhétorique l’ombre portée de Joseph Zimet, l’ancien directeur général de la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale, aujourd’hui proche conseiller communication du Président. Mais pas seulement.

« La Baïonnette», 13 mars 1919

L’Union sacrée…

Dans son adresse aux Française du 16 mars [4], le président décrète la « mobilisation générale » comme aux heures estivales du 1er août 1914 quand étaient apposées sur les murs des mairies des communes de France l’ordre de mobilisation. L’expression « union nationale » affirmée plus loin renvoie explicitement à celle d’« Union sacrée » associée à la Grande Guerre. L’expression est due au président Raymond Poincaré dans un message aux Assemblées daté du 4 août 1914 (4 août qui renvoie à une autre date historique révolutionnaire) alors que la France entre en guerre :

« Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale.

Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée et qui sont aujourd’hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l’agresseur et dans une même foi patriotique [5]. »

Dans un contexte d’état de siège, le président d’alors demande aux élus la solidarité nécessaire pour laisser le gouvernement conduire de la guerre. Cette union sacrée des partis politiques, reprise dans le journal l’Humanité en novembre 1914, sera constamment réinvestie durant le conflit, non sans poser la question de la réalité pratique et discursive d’une trêve fragile pour le soutien de la Défense nationale [6].

Emmanuel Macron multiplie dans son discours du 16 mars les références à cette union largement mythifiée depuis un siècle et souvent reprise : union politique entre l’exécutif et le Parlement sur le choix de suspendre le déroulement des élections municipales – « cette décision a fait l’objet d’un accord unanime » – solidarité sociale à travers le soutien « de la Nation » aux soignants. Les « sacrifices » demandés apparaissent pour le chef de l’État à la hauteur de l’enjeu collectif qui demande « responsabilité » et « solidarité ». La pédagogie du pouvoir, centrée sur l’enjeu de réussite collective, met alors en exergue davantage la fraternité que la liberté. La guerre affirme ses impératifs.

Déjeuner au front de Georges Clemenceau avec son fils le capitaine Michel Clemenceau © Archives départementales de la Vendée.

…dans une guerre installée

Le discours du 25 mars prononcé à Mulhouse dans le décor de l’hôpital militaire récemment construit reprend, en les accentuant encore, les références martiales, notamment au premier conflit mondial.

La Région Grand Est et l’Alsace avec elle sont les plus touchées par l’épidémie, comme un rejeu de la Grande Guerre, menée pour libérer ces régions de l’emprise prussienne. La Nation est convoquée au chevet d’une région meurtrie, à l’image de la France entière (la Corse est notamment longuement citée). Le Prédisent annonce qu’un premier soignant « est tombé » dans l’Oise, avant de citer d’autres victimes, comme les soldats sur le champ de bataille « tombés morts pour la France ». L’expression juridique « mort pour la France » est d’ailleurs née durant la Grande Guerre. Elle ouvre à partir de 1915 des droits aux familles des soldats disparus.

« Lorsqu’on engage une guerre, on s’y engage tout entier », les mots du président rappellent là encore ceux de Clemenceau, le « Père la victoire » et ses propos :

« Je continue de faire la guerre, et je continuerai jusqu’au dernier quart d’heure. »

Emmanuel Macron reprend le thème essentiel de l’union à plusieurs reprises dans son discours, contre la division et les fausses nouvelles, ces fausses nouvelles qui fleurirent durant la Grande Guerre (rumeurs, ragots, bobards) face au « bourrage de crâne » dont étaient accusées les autorités. L’historien Marc Bloch proposa à l’issu du conflit un article fondateur sur ces « fausses nouvelles », alliant l’analyse historique et sociologique qui annonçait l’École des Annales [7].

Carte du front occidental au 1er décembre 1917 © Institut national de l’information géographique et forestière.

« La Nation toute entière est mobilisée » et cette mobilisation est « totale » : là encore, le chef de l’État renvoie en miroir à l’expression de « guerre totale » évoquée pour 1914-1918, qui nécessita la mobilisation des hommes, de l’économie, de l’ensemble de la société et de ses ressources. Les volontaires sont mis à l’honneur dans le discours présidentiel, appelés les « engagés » contre le virus, comme furent plébiscités les « engagés volontaires » il y a un siècle durant le premier conflit mondial.

Le vocabulaire de guerre connaît dans ce discours une forte inclinaison vers celui de la bataille : les collectivités comme les services de l’État sont « au front », les uns « en première ligne » (« dans cette guerre, il y a en première ligne l’ensemble de nos soignants »), les autres « en seconde ». Nous retrouvons ici l’évocation classique de la topographie du champ de bataille statique de la Première Guerre mondiale avec son réseau de tranchées organisé face à un ennemi, lui aussi invisible, car terré dans les tranchées d’en face. D’autres termes comme « faire bloc » ou « réserve sanitaire » s’inscrivent plus largement dans une rhétorique de la guerre.

Soulignons enfin l’usage marqué de la notion de ténacité dans le discours présidentiel. Il mobilise pour le coup notre imaginaire collectif vers les Poilus de la Grande Guerre, et cette question qui occupe encore, mais avec moins de virulence, l’historiographie associée au conflit autour de cette question : comment ont-ils tenu dans les tranchées et durant quatre années ? Il n’est pas ici dans notre propos de développer ce point important. Nous voyons par contre se dessiner par petites touches l’idée d’un confinement sans doute long qui devra éprouver, comme en 1914-1918, la ténacité des Français.

« Pourquoi nous vaincrons », carte postale, 1914-1915 © Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale.

Avec l’annonce de l’implication plus forte des forces armées dans la guerre sanitaire exposée le 16 mars, le discours du 25 mars et son rapport si proche à la Grande Guerre semble comme accélérer l’engagement du pays dans un conflit long et éprouvant. Si le conseiller en communication est sans doute à l’origine de cette rhétorique, il annonce quoi qu’il en soit une période de confinement plus étendue et surtout, montre comment l’exécutif se projette désormais dans cet événement sans précédent et tout le pays avec lui.

Georges Clemenceau est appelé comme figure tutélaire au secours d’un avenir très incertain, comme une bouée dans une mer déchainée [8]. Il faudra pourtant que les politiques d’aujourd’hui inventent leur propre réponse à une crise spécifique, loin, bien loin pour l’instant de ce que fut la Grande Guerre. On their own way.

Alexandre Lafon

[1] Georges Brassens, « La guerre de 14-18 », album Les Trompettes de la renommée (1961).

[2] Discours du 20 novembre 1917.

[3] Le 130e anniversaire de sa naissance, le 80e anniversaire de l’Appel du 18-Juin et le 50e anniversaire de sa mort.

[4] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/16/adresse-aux-francais-covid19

[5] http://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/1914-1918/l-exposition-du-centenaire/le-parlement-s-ajourne-1914/4-aout-1914-la-naissance-de-l-union-sacree

[6] Jean-Jacques Becker, « L’union sacrée, l’exception qui confirme la règle », dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1985-5, pp. 111-122.

[7] Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », dans Revue de synthèse historique, tome 3, 1921. https://fr.wikisource.org/wiki/R%C3%A9flexions_d%E2%80%99un_historien_sur_les_fausses_nouvelles_de_la_guerre

[8] Le « Père la Victoire », honoré comme le vainqueur de la guerre, tombera peu après l’armistice à cause entre autre de la politique sociale de son gouvernement (janvier 1920).

Voir sur ce site  les très nombreux articles consacrés à la Première Guerre mondiale.

Ainsi que les réflexions sur les nouvelles situations d’enseignement à distance :

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Le défi de la continuité pédagogique en temps de crise, par Antony Soron.

Pour la discontinuité pédagogique, par Pascal Caglar.

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