“Histoire du lion Personne”, de Stéphane Audeguy. Une histoire d’animaux, vraiment ?

"Histoire du lion Personne", de Stéphane AudeguyQue l’on se figure, pour commencer, un homme plutôt jeune, cheminant entre Le Havre et Versailles. Ses compagnons ? Un petit chien et un lion magnifique. Nous ne sommes pas au Moyen Âge et Jean Dubois n’a rien d’un chevalier errant.

En ce printemps 1788, Dubois, émule de Buffon, a reçu ce lion pour le conduire à la ménagerie royale. L’animal dont on apprend l’histoire dans ce roman, est né au Sénégal en 1786 et est mort en 1796 à la Ménagerie nationale, futur Jardin des Plantes tel que nous le connaissons.

Il aura connu la fin de l’Ancien Régime et subi certains délires idéologiques de la Révolution.

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« Lion couché », par Rembrandt, 1650

« Lion couché », par Rembrandt, 1650

Un roi en exil

Beaucoup voyaient dans le « roi des animaux » un roi tout court, un profiteur parmi d’autres, dont il fallait se débarrasser. Le soutien de Daubenton, celui du fameux Geoffroy Saint-Hilaire  – tant admiré par Balzac – ne seront pas de trop pour sauver les inutiles animaux. Le plaidoyer de Jean Dubois, devenu directeur de la ménagerie, vaut son pesant de langue de bois. Mais le lion Personne ne subira pas le sort funeste du rhinocéros, tué par des émeutiers.

Le lion Personne en a vu d’autres. Né dans la savane, orphelin il est d’abord nourri au lait de chèvre par Yacine, un jeune élève des Pères. Passionné de mathématiques de poésie, Yacine a lu les œuvres de Lucrèce et partage certaines idées révolutionnaires du temps : il aime la science, l’exactitude et doute fortement, assez seul parmi les siens.

Parti vers Saint-Louis pour parfaire son éducation, il entre au service de Pelletan, directeur de la Compagnie royale. Ce comptoir de la France est, si l’on en juge par les propos et attitudes des Français installés là, une première ébauche du système colonial. Pelletan n’est guère apprécié. Pas plus de ses compatriotes que des Sénégalais. Il préfère en effet que les hommes travaillent librement. Pour lui, comme pour Yacine, les esclaves « sent[ent] l’urine, l’ordure et la mort ».

La vie privée de Pelletan fait jaser. Il a certes une fille mais on ne lui connaît pas d’épouse ou de compagne. La place qu’il accorde à Personne dans sa ménagerie personnelle effraie les anciens comme ses concitoyens qui vivent à proximité de sa demeure. Après que le lion a réagi contre un enfant qui le dérangeait, on tente d’empoisonner l’animal et son compagnon Hercule, un braque qui ne le quittera plus. Pelletan envoie les deux animaux vers la France. Une traversée difficile, une pérégrination avant l’orage de 89 : « La faim et les colères s’étalaient en France comme des flaques de sang et viraient lentement au noir. »

Le lion Woira et son chien, 1794-1796 © Muséum national d’histoire naturelle

Le lion Woira et son chien, 1794-1796 © Muséum national d’histoire naturelle

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Des animaux et des hommes

Histoire du lion Personne s’inspire d’un fait authentique : le lion Woira et son compagnon canin ont partagé la même cage à Paris. Quand le chien est mort, son ami, très affecté est devenu mélancolique : « Il ne resta qu’une ombre sur le sol, dans un coin. Personne s’y installa, disposant ses pattes autour de la tache. » Cet état de tristesse, comme d’autres, on les éprouve tout au long de ce beau roman, comme dans les fables les plus fortes qui rendent, des humains, les sentiments les plus intenses. Tolstoï raconte un fait semblable dans un beau conte.

Si Personne est un roi c’est surtout qu’il en a la majesté et la sagesse. Il les manifeste davantage et plus promptement que bien des hommes qu’il croise. On le ressent, par exemple, quand Dubois arrive à Louviers et croise la charrette qui conduit des réprouvées vers les Amériques. Il croise le regard éteint de l’une des femmes. Le soir il ne peut s’endormir, « se demandant où il avait déjà vu pareil regard et d’un coup se souvint que c’était celui de Personne, lors de leur première rencontre sur le quai du bassin du Roy ».

De la fable, ce roman tire un autre de ses traits : il y est en effet question de fidélités : celle d’Hercule pour son ami Personne, celle d’Adal, compagnon de Pelletan à travers les années, voire celle de Dubois pour tous les animaux abandonnés dans la Ménagerie royale de Versailles, l’un des emblèmes en déshérence du régime monarchique.

La ménagerie de Versailles

La ménagerie de Versailles

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Un roman picaresque

Stéphane Audeguy connaît et aime l’époque qui sert ici de cadre. Qui a lu Fils unique sait combien il apprécie Rousseau, dont l’ombre passe à diverses reprises dans ce roman. Mais aimer une époque, c’est aussi en maîtriser les codes narratifs ou les genres. On retrouve dans Histoire du lion Personne le roman picaresque. On va d’un lieu à l’autre, on fait des rencontres ou son éducation, on traverse les épreuves. Le voyage en soute des deux animaux a plus à voir avec celui des esclaves et des réprouvés, qu’avec celui des animaux confiés à Noé.

L’hostilité des paysans envers le « loup-garou » ou « nécromant » Dubois fait écho à celle des sages ou des habitants de Saint-Louis dont il cristallise « tous les ressentiments rancis ». Écho parmi d’autres à notre époque, faite de peurs et d’obscurantisme. Mais l’idée de modernité issue des Lumières n’est pas sans ambiguïté. Ainsi, visitant la fabrique Décrétot, toujours à Louviers, il comprend la différence entre les machines fièrement montrées dans les planches de l’Encyclopédie, et la réalité que vivent les ouvriers : « C’était comme si des dieux en colère avaient lâché sur la terre des myriades de criquets bruissants. C’était surtout le cri inhumain d’une divinité qu’il avait jusque – là adorée sans y penser : le Progrès. »

La manufacture de drap de laine construite en 1779 par Jean-Baptiste Decrétot

La manufacture de drap de laine construite en 1779 par Jean-Baptiste Decrétot

 

Dans ce roman qui incite à la réflexion, on est également touché par l’allégresse ; on apprécie le piquant ; en particulier dans les portraits. Bernadin de Saint-Pierre n’est pas épargné, qui sème beaucoup, puisqu’il « sort[..] de son entretien content de Dubois puisqu’il l’était de lui-même ».

Histoire du lion Personne (nous ne dirons rien de ce fameux nom) pose par le récit les questions que nous posent les animaux quand nous les contemplons dans leur cage : qui de nous ou d’eux sont les véritables porteurs d’humanité ?

Norbert Czarny

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• Stéphane Audeguy, “Histoire du lion Personne”, Le Seuil, “Fiction & Cie”, 2016, 220 p.

 

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