« Enfants de Paris 1939-1945 », de Philippe Apeloig

Un enfant du paradis

Entre Paris et paradis il n’y a qu’une syllabe de différence, et si on lit les pages que Philippe Apeloig consacre à l’histoire de sa famille, en ouverture de Enfants de Paris 1939-1945, on comprend pourquoi Schmil Rozenberg, son grand-père maternel, a choisi de vivre dans le faubourg Saint-Antoine, après avoir fui la Pologne des années vingt.

Cet album est consacré à 1 500 monuments de Paris, des monuments « invisibles », ancrés dans la pierre, sur des façades : ce sont les plaques que leurs compagnons, leurs proches, ou des institutions ont apposées après la Seconde Guerre mondiale, en hommage aux fusillés, déportés, disparus, à celles et ceux qui sont morts dans les camps, au Mont Valérien, lors des combats de la Libération en août 1944 ou dans les geôles de la Gestapo, des plaques qui honorent les enfants juifs et les résistants, les Justes et les combattants de l’ombre.

En somme, la France qui n’acceptait pas l’occupation nazie, et ce, dès le 11-Novembre 1940 par la manifestation des lycéens et étudiants devant l’Arc de triomphe.

Entre typographie et mémoire

« Les plaques, écrit Philippe Apeloig, dans un texte de graphiste et d’écrivain, sont des empreintes gravées de ce qui a été grave, et le demeure. » Dans ce même texte qui présente sa démarche, l’auteur pose comme point de départ cette question :

« Comment convoquer mon histoire léguée par mes grands-parents et mes parents pour en faire une création ? »

Cette création à la fois graphique et écrite, entre typographie et mémoire pourrait-on dire, nous la tenons devant nous à travers ce millier de pages, des photos, toutes prises selon le même protocole. Sans comparer les œuvres, on songe, par son caractère systématique, au travail de Bernd et Hilla Becher, ou à celui d’August Sander, même s’il porte sur des visages, des corps et des postures. S’en tenir à une démarche est un geste d’artiste, une façon de créer de la beauté et de l’émotion, et tel est le cas.

Mais il faut peut-être revenir aux origines du projet pour mieux comprendre. La famille de Philippe Apeloig est arrivée de Pologne entre les deux guerres, fuyant, autant que la misère, les persécutions. Une simple formule dit ce que représente la France :

« La vie y semblait, sinon totalement heureuse, du moins tout simplement possible.»

Szmul (c’est le prénom du grand-père que ses petits-enfants nomment donc Schmil) s’engage en 1939 dans la Légion étrangère, comme beaucoup de Juifs étrangers, dont Icek Perec, père de l’écrivain. La débâcle les empêche de combattre. Il ne se fait pas recenser comme Juif et part avec sa famille dans le Cher, à Châteaumeillant. Un gendarme nommé Raveau use d’un signal quand la Milice menace : « Triste besogne ce soir ». Toutes les personnes cachées dans le village se cachent. Quand la menace se fait plus vive, Szmul disperse ses enfants. Lui-même s’engage comme maquisard parmi les FFI-FTP.

Le danger est là, l’occupant déterminé, certaines situations sont plus que périlleuses. Mais enfin la famille survit. On voudrait raconter l’histoire de ces gens simples, le jardin ouvrier à Neuilly-sur-Marne, l’atelier d’ébénisterie ; laissons ce plaisir sensible et sensuel au lecteur. Il lira des histoires de mèches rousses et de fruits rouges, de bleu de travail et de poil gris. Le 20 novembre 2004, Ida, mère de l’auteur, inaugure la plaque qui, dans l’ancien marché couvert de Chateaumeillant, remercie les habitants de ce village qui sauva une quarantaine de familles juives, entre 1940 et 1944.

Cette plaque est la première qu’on voit parmi toutes celles du livre. Dans « Goutte noire », première tentative pour écrire l’histoire familiale quand il était enfant, Philippe Apeloig commençait son travail. Les débuts sont ainsi, volatiles, incertains. Et puis il trouve sa méthode. Aux États-Unis, où il enseigne le graphisme, d’abord. Il se rend à Washington et écoute la conceptrice de The Wall, le mur qui énumère les noms de tous les soldats américains morts ou disparus au Viêt-Nam. Il se met à observer les plaques qui constellent les murs de Paris, « mini-chroniques de guerre, des éclats de vies fauchées »

Une recherche exhaustive des traces

Ce ne sont pas des tombes, mais à l’instar du Mur des noms au Mémorial de la Shoah, ou du Mémorial de la déportation des Juifs de France assemblé par Serge Klarsfeld, elles tiennent lieu de sépulture ou de mémorial pour qui n’a rien d’autre lieu où vivre son deuil. Apeloig se met à photographier ces plaques, souvent de loin, dans un ensemble, comme s’il n’osait pas s’approcher. Puis entame avec quelques assistants la recherche exhaustive, entre « trace et traque pour trouver les plaques ».

Comment ordonner ces photos en un album ? Dans l’article « chemin de fer » de son écrit, Philippe Apeloig rappelle d’abord ce que ce terme technique représente, dans la presse – l’ordre des pages. Et parle des gares, parmi lesquelles Orsay, qui a accueilli les déportés à leur retour. Il explique l’ordre choisi : de même que les gares parisiennes forment une sorte d’étoile entre le nord et le sud, l’est et l’ouest, ce livre suit l’escargot des arrondissements parisiens. Tout commence avec le premier arrondissement, et une plaque en l’honneur de policiers arrêtés dans la brasserie Le Zimmer, tous morts en déportation. Dans ce même premier arrondissement, le Palais de Justice, et quelques hommes de loi. Plus loin, des postiers de la rue du Louvre. Mais aussi l’Oratoire protestant de la rue Saint-Honoré, l’église de la rue Saint-Roch.

Chaque arrondissement a sa frontière symbolique. Il est comme incarné par un établissement scolaire. La mairie de Paris a rappelé le nom des enfants juifs raflés le 16 juillet, ou après. Ailleurs, des plaques célèbrent les intellectuels, savants et artistes résistants ou juifs, dans le cinquième arrondissement ; la plaque de la Grande Mosquée rappelle les tirailleurs algériens, les pionniers sénégalais, tous ces enfants musulmans des « colonies » qui sont tombés pour la France. Deux alphabets sont présents, français et arabe. Mais ailleurs on trouve aussi du yiddish, de l’hébreu. Et tout cela dans une grande variété de format pour les plaques et les inscriptions qui y figurent : « catalogue fantasque de créations typographiques », écrit Philippe Apeloig. Le temps fait son œuvre, les lettres s’effacent, les plaques se dégradent. On répare, ou pas.

De fragiles lieux de mémoire

Notons la présence d’un anneau, sous la plaque. À certaines dates, le 8 mai, le 16 juillet ou le 25 août, on fleurit ces lieux de mémoire. Lieux de mémoire que le grand livre dirigé par Pierre Nora n’a pas recensés ni commentés. Comme si ces stèles éparpillées jusque dans les égouts de la ville n’étaient pas des lieux qui parlent de ce pays, autant, sinon plus qu’une statue ou une plaque en l’honneur de telle célébrité oubliée.

Un texte de Danièle Cohn met en relief ce que ce travail représente, du point de vue esthétique et philosophique. Elle rappelle les noms de Kertesz, « chercheur de traces », de Perec, et de Modiano. Si au 5 de l’avenue Élisée-Reclus, une plaque honore Hélène Berr, on n’en trouve aucune au 41 boulevard Ornano. Outre Dora Bruder, bien des enfants de Paris-Paradis ont vécu dans ce lieu avant de disparaître.

Norbert Czarny

Philippe Apeloig, « Enfants de Paris 1939-1945 », Gallimard, 2018, 1 120 p.

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