Des élèves de bac professionnel « passeurs de mémoire »

Se souvenir, transmettre, partager …
« S’il fallait plus que des mots » pour un monde fraternel

Dans le cadre du travail de mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité, les lycéens de la section professionnelle François-Truffaut du lycée Simone-Weil (Paris) se sont engagés dans un projet d’éducation citoyenne, culturelle et professionnelle à travers un partenariat intergénérationnel avec l’Association Histoire et Mémoire du 3e arrondissement, à Paris.

Depuis deux ans, les élèves de Bac professionnel AGORA (Assistance à la gestion des organisations et de leurs activités), organisent et mettent en œuvre un projet s’appuyant sur l’enseignement de l’histoire en classe, qu’ils déploient en mobilisant les disciplines générales (français, arts appliqués, mathématiques, EPS) et professionnelles (gestion, administration, économie, droit, prévention-santé-environnement).

C’est en effet l’originalité de ce projet : l’éducation des adolescents au travail de mémoire participe ici d’une consolidation et d’un réinvestissement des compétences travaillées en classe pour ces futurs gestionnaires administratifs, à travers des activités inscrites dans les référentiels, intégrant les opérations de conception du projet, de communication, de support à la production, par exemple.

C’est pourquoi ce projet pourrait entrer dans le cadre du chef-d’œuvre choisi par l’élève pour le présenter devant son jury d’examen à l’épreuve dédiée. Conformément à la réforme de la voie professionnelle, les élèves sont mis en situation dans leur apprentissage non seulement professionnel, mais aussi pour les compétences transversales rédactionnelles et de prise de parole en public, de travail de groupe et d’engagement  à la fois personnel et solidaire. De plus, cette mise en situation est réelle puisque les étapes du projet les confrontent à des interlocuteurs professionnels et associatifs avec lesquels ils travaillent en co-intervention avec leurs professeurs. Tous se retrouvent autour de la défense des valeurs démocratiques, de la réflexion sur l’extermination par les nazis des Juifs et des Tziganes durant la Seconde Guerre mondiale ainsi que sur les autres génocides reconnus, tel les génocides arménien (1915), cambodgien (1975-1979) ou tutsi (1994).

La mobilisation des compétences des élèves au service d’un tel projet est source de motivation, de désir de coopération, et de valorisation de l’estime de soi. En ce sens, ces adolescents qui ont été confrontés à des parcours difficiles, expriment à quel point la rencontre et l’identification à des témoins sont des exemples de résilience et de réussite de vie personnelle malgré les épreuves traversées. La réalité des situations témoignées lors des rencontres et des recherches documentaires suscitent l’empathie et peuvent permettre aux élèves de s’exprimer sans s’exposer personnellement concernant d’éventuelles expériences vécues de l’histoire familiale.

Le titre du projet a été choisi lors d’un brainstorming sur les valeurs engagées et reprend des paroles de la chanson de Jean-Jacques Goldman, « Né en 17 à Leidenstadt », que les élèves ont choisi pour exprimer leur questionnement : « Et nous, à 15 ans, qu’est-ce qu’on peut faire ? » « S’il fallait plus que des mots » , c’est réfléchir déjà à la motivation d’un engagement libre et responsable, individuel et collectif.

En novembre 2020, la commémoration de l’attentat dont a été victime Samuel Paty, a été un moment de partage de forte émotion dans la classe de seconde AGORA. Les élèves ont proposé de rappeler les valeurs humanistes et la force des valeurs républicaines qui nous rassemblent. À la demande de ces jeunes, dans le cadre de leur programme d’Éducation morale et civique, la démarche de projet a été plébiscitée à l’initiative d’un grand nombre d’élèves pour organiser une conférence accueillant un témoin des camps. L’un des thèmes de ce programme est en effet : « L’exercice des libertés est garanti par la reconnaissance des différences, la lutte contre les discriminations et la promotion du respect d’autrui : lutte contre le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie. »

Ils ont pu échanger avec leurs camarades de première qui ont décidé de s’associer à eux pour les aider à mener à bien leur projet qui est devenu un projet interclasse et inter-niveau. En effet, le programme de première en Histoire comprend l’étude du thème: «  Guerres européennes, guerres mondiales, guerres totales (1914-1945)  » . De plus, en Éducation morale et civique, le programme de la classe de première est construit autour des principes républicains d’égalité et de fraternité, notamment à travers le thème, « Égaux et fraternels », qui interroge sur la mise en œuvre de ces principes et l’engagement des femmes et des hommes qui les portent.

La question des discriminations est abordée comme sources d’injustices dont la lutte se fait au nom de l’égalité. La formation au débat démocratique, objectif touchant la classe de seconde, l’est aussi en classe de première où le débat prend la forme d’une confrontation d’idées, ce qui a conduit au choix de l’organisation par les élèves de rencontres-débats et de projections-débat. Le programme de Français en première comporte une contribution personnelle à une information destinée au public. Les programmes d’EMC comme de Français invitent à se saisir des outils numériques : traitement du texte et de l’image, traitement du son et de la voix, c’est pourquoi une production audiovisuelle restitue des étapes du projet. Enfin, le programme d’EPS est également mobilisé à travers l’objectif : « Exercer sa responsabilité dans un engagement personnel et solidaire  », ainsi que le travail sur le corps et la mise en espace lors des lectures publiques.

Un travail coopératif a permis d’établir un partenariat avec l’Association Histoire et Mémoire du 3e arrondissement afin de solliciter son aide pour inviter un témoin «  qui raconte ce qui s’est passé pendant la guerre ». Un padlet a été créée afin de garder la trace des étapes du projet et favoriser la mobilisation des usages et pratiques numériques :

 Se souvenir, transmettre, partager (padlet.com)

La construction du projet prévoit des temps forts, dont la gestion est prise en charge par les élèves accompagnés en interdisciplinarité et en co-intervention de leurs professeurs de Lettres-Histoire, Mme De Paulis et Mme Naude, d’éco-gestion, Mme Cornic, Mme Régnier, et Mme Ezzaine, et d’EPS, Mme Soulhol :

• L’écriture de lettres et l’organisation d’une rencontre avec deux anciens professeurs des écoles, le Président de l’association, Alain Wagneur, et sa secrétaire, Dominique Lucbert, qui a été conseillère pédagogique du secteur pour finaliser la conception du projet

• L’écriture de lettres à Ginette Kolinka, survivante du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau et passeuse de mémoire, qui a été contactée grâce à l’association HM3

• L’organisation de sa venue dans l’établissement le 17 décembre 2020 en présence du président d’honneur de l’association Charles Trémil, d’Alain Wagneur et de Dominique Lucbert, du maire Ariel Weil et du Délégué académique à la mémoire, à l’histoire et à la citoyenneté, Rachid Azzouz. Cette action a été menée en collaboration avec les enseignants et la professeure documentaliste Sandrine Fourcart :

Choisissez votre mode d’expression… et publiez dans la colonne qui vous inspire ! (padlet.com)

Madame Kolinka a confié aux élèves la mission d’être à leur tour « Passeurs de mémoire ».

La préparation d’une cérémonie au lycée commémorant le 27 janvier s’est fondée sur la lecture de Retour à Birkenau, l’autobiographie de Ginette Kolinka dont les élèves de seconde ont fait pour leurs camarades de première un montage d’extraits qui les touchent particulièrement. Ainsi l’action lie le projet avec le programme de français :  « Devenir soi : écritures autobiographiques ». Ces extraits, mémorisés et travaillés en lecture orale, sont mis en espace et théâtralisés pour une présentation publique avec l’intervention de l’artiste Maurizio Montobbio. La lecture des noms des anciens élèves figurant sur la plaque est un temps fort également de cet hommage. Cette lecture sera suivie d’une minute de silence et d’un déplacement au square du Temple pour y déposer une gerbe devant la plaque des petits enfants.

La crise sanitaire ne permettant pas d’accueillir du public pour cette cérémonie, les élèves ont proposé de tourner sous la direction de Maurizio Montobbio une vidéo à partager sur le site du lycée. Ils en ont écrit le scénario, qui a donné lieu à un travail de répétition et qui prend cadre symboliquement parmi les livres au CDI.

https://vimeo.com/504347319

La classe de première organise pour les autres classes du lycée la production et l’accueil de la projection-débat intergénérationnelle au Carreau du Temple autour du film de J’aimerais qu’il reste quelque chose, réalisé par Ludovic Cantais, durant la Semaine d’éducation contre le racisme et l’antisémitisme. À travers cet événement, les élèves questionnent le point de vue et les choix du réalisateur, interrogent les protagonistes, employés et bénévoles du Mémorial de la Shoah avec lesquels ils peuvent se donner une perspective professionnelle (recueil et archivage des documents par exemple).

L’écriture et le tournage d’un documentaire retraçant ce projet intergénérationnel est en cours pour rendre compte de ces temps fédérateurs, moments d’enrichissement et d’échanges intergénérationnels pour l’ensemble de la communauté éducative. Il en sera rendu compte dans un prochain dossier de l’École des lettres.

Thérèse De Paulis
référente Arts et Cultures
SEP François Truffaut – LGT Simone Weil
• Voir sur ce site
– les articles consacré au génocide des Tutsi au Rwanda
– les articles consacrés à Primo Levi et Aharon Appelfeld.
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