Entretien avec l’écrivaine rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse

Beata Umubyeyi Mairesse

Le 7 avril est commémoré partout dans le monde le génocide contre les Tutsi du Rwanda. À cette occasion, l’École des lettres a souhaité valoriser la littérature de témoignage associée à ce drame et en particulier le travail de l’écrivaine rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse.

À travers ses récits et son dernier ouvrage Tous tes enfants dispersés, elle poursuit le questionnement nécessaire sur le génocide et ses conséquences qui interrogent notre humanité. Dans l’entretien présenté ici, elle élargit sa réflexion à la littérature africaine.

Beata Umubyeyi Mairesse est née au Rwanda, en 1979. À quinze ans, elle survit au génocide des Tutsi et part pour la France où elle fait des études en sciences-politiques. Elle travaille ensuite au sein d’ONG sur différents continents. Elle vit actuellement à Bordeaux.

Alexandre Lafon.– Comment définir votre identité d’auteure africaine, rwandaise ?

Beata Umubyeyi Mairesse. – La question des identités est très présente dans mon premier roman Tous tes enfants dispersés, mais aussi dans mes nouvelles et mes poèmes : les identités assignées d’une part, celles que l’on choisit d’autre part. À quarante ans, j’ai la chance d’avoir eu le temps de m’interroger et assumer ou déconstruire les miennes. Je peux donc de façon très apaisée dire que je suis toute ceci à la fois : une femme, une métisse, une survivante du génocide des Tutsi du Rwanda, une franco-rwandaise, une afropéenne. Et au-delà de ces données initiales (ou presque) de la vie, je suis aussi : féministe, pacifiste, antiraciste, panafricaine. C’est ma façon à moi, mûrement choisie, d’habiter ces identités, qui, par ailleurs, nourrissent aussi mon regard d’écrivaine de façon ouverte et non essentialiste.

Pourquoi une écriture en français ?

Le kinyarwanda est ma langue maternelle, et j’y suis extrêmement attachée. C’est une belle langue, qui a produit une poésie orale ancienne et raffinée. C’est celle dans laquelle j’ai commencé à nommer le monde dès mes premiers mots. Mais très vite, avec mon entrée à l’école maternelle internationale de Butare, je suis passée à un enseignement exclusivement en français ; c’est la langue dans laquelle j’ai appris à lire et écrire. Tous les livres qui m’ont fait pénétrer dans le monde de la littérature étaient en français. Pour moi le kinyarwanda est alors devenu le langue de l’oral, du quotidien de la vie familiale alors que le français était celle de l’écrit et des études. Quand je suis arrivée en France, en 1994, je n’ai pas eu de mal à intégrer le lycée parce que j’avais déjà une maîtrise de la langue. Exception faite d’une année passée au Canada anglophone, depuis 1994, mon quotidien se passe quasi uniquement en français, à l’oral comme à l’écrit.

Je n’ai pas oublié le kinyarwanda mais je le parle beaucoup moins et mon vocabulaire s’est appauvri. Je serais incapable d’écrire de la poésie ou un roman en kinyarwanda. Cependant j’ai fait une réelle place à ma langue maternelle dans mes écrits. Ainsi, chaque nouvelle de mon premier recueil (dont le titre lui-même, Ejo est le mot en kinyarwanda qui désigne à la fois « hier » et « demain ») est introduit par un proverbe dans cette langue. Dans mon roman, il y a de nombreux mots ou expressions de cet idiome, pas toujours traduits d’ailleurs, parce que cette langue et la culture qu’elle porte, dont je suis issue, ont été le fondement de mon imaginaire.

Aharon Apopelfeld, "Le garçon qui voulait dormir"Le fait d’émailler mes phrases françaises d’expressions ou de mots en kinyarwanda n’est pas une tentative d’exotisation pour mieux plaire au lectorat occidental, ni une volonté de gagner en authenticité, mais bien la façon que j’ai trouvée de traduire ma langue intérieure, multiple de cohabitations assumées, pour créer des connivences entre mes deux mondes. Car j’aime autant du français et du kinyarwanda les intonations, les silences et la musique et je sais que le métier à me-tisser de la littérature est capable de faire mentir le personnage d’Aharon Appelfeld qui disait dans son roman Le garçon qui voulait dormir : « On ne peut s’exprimer comme il faut que dans sa langue maternelle ». Je ne suis pas seulement métisse de deux sangs, je le suis aussi de deux langues et de la double richesse de l’oraliture rwandophone et de la littérature francophone. C’est cela qui fait la particularité de ma langue personnelle, unique, ma langue d’écrivaine.

Quelle est la place de vos livres en Afrique ?

Je n’en ai pas la moindre idée. Et répondre cela m’attriste. Cela démontre le manque de visibilité que l’on peut avoir de la chaîne du livre sur le continent. Je sais que mes quatre livres publiés étaient disponibles dans la principale librairie de Kigali, au Rwanda, que pas mal de francophones ayant les moyens d’acquérir un livre au prix occidental (qui représente une dépense pour le budget local) l’ont lu.

La sortie de mon roman ayant eu une couverture médiatique plus importante que les précédents, j’ai reçu de nombreuses invitations pour aller le présenter dans des festivals ou salons en Afrique francophone. Certains se passaient aux mêmes dates et la pandémie qui a frappé le monde ce printemps a causé l’annulation d’autres. J’ai néanmoins eu le temps d’aller participer au festival « Lire à Douala » au Cameroun. Ça a été une expérience passionnante, notamment les interventions en milieu scolaire et universitaire. Contrairement à ce que certains imaginent d’ici, les rares manifestations littéraires sur le continent, comme celle-la, peuvent être parfaitement bien organisées et attirent un important public, très enthousiaste.

Consciente néanmoins que le prix du livre en Afrique est prohibitif et décourageant pour nombre de lecteurs et lectrices, j’ai tenu (à l’occasion de la réédition de mes nouvelles par Autrement) à garder mes droits pour l’Afrique francophone de façon à pouvoir faire éditer le livre par une maison d’édition de là-bas. Si tout va bien, d’ici quelque temps, le recueil Ejo, Lézardes et autres nouvelles sera donc publié et distribué sur le continent à un prix tout à fait accessible pour un budget local. Et ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est aussi une façon de participer, même si je vis en Occident, solidairement, à l’économie et à la vie du livre sur la terre dont je parle dans mes textes, qui inspire en partie mes histoires. Un juste retour des choses donc.

Quel est votre regard sur la littérature africaine, notamment sur sa place dans le monde ?

À ce sujet, j’aime à citer l’écrivain nigérian Ben Okri :

« Longtemps, la littérature africaine fut reléguée aux marges. L’un des avantages de cela, c’est qu’elle a maintenant fort à faire. Elle a bien des élans, bien des possibles, bien des sagesses, à porter au jour. En temps voulu, elle se manifestera au monde, prodigue de merveilleuses surprises et de cadeaux inattendus. »

Peut-être ce temps est-il arrivé ? Moi, qui ai fondé il y a plus de cinq ans un cercle de lecture afro-caribéennes à Bordeaux, j’y crois sincèrement.

Les littératures africaines (je tiens pour ma part au pluriel, car pour rappel l’Afrique est constituée de cinquante-quatre pays) ont parfois été lues d’une façon réductrice. Même encore aujourd’hui, certains/certaines voient nosfictions,ainsi que le disait très justement l’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie, comme s’il s’agissait de traités d’ethnographie, de textes dans lesquels nous expliquerions « l’âme de notre peuple » à l’Occident.

La majorité des premiers écrivains publiés au lendemain des indépendances avaient peut-être une posture militante consistant à dire le destin de leur peuple. Mais depuis quelques années, la nouvelle génération – à laquelle je m’identifie – publie plutôt des histoires qui donnent à voir l’intimité de personnages, certes inscrits dans la réalité politique et sociale de leur pays ou naviguant entre Afrique et Occident, mais qui portent des thèmes universels : la construction identitaire, les relations familiales, l’amour, l’amitié, le rapport à la mort…

Tout autant que les autres, les littératures africaines, qu’elles soient écrites en français, wolof, anglais, kikuyu ou portugais ont leur place au cœur de la littérature monde pour dire notre passé, notre actualité et nos projections du futur. Dans ce sens, catégoriser artificiellement comme on le fait souvent la « littérature française » d’une part et la « francophone » d’autre part, la première étant conçue comme universelle, totale alors que l’autre serait identitaire, locale, voire folklorique me semble dépassé.

En quoi la littérature permet-elle d’apprivoiser l’indicible du génocide des Tutsi ?

Je ne partage pas cette idée selon laquelle l’expérience du génocide est indicible. Certes ce sont des histoires terribles et difficiles à rapporter mais les mots peuvent tout raconter, la preuve : les nombreux témoignages publiés par des survivant-e-s. Je pense ce n’était pas tant que c’est indicible, mais que c’est surtout inentendable. Quand je suis arrivée en France, j’ai réalisé, que malgré toute la gentillesse et l’hospitalité que les gens me montraient, rares étaient ceux désireux d’entendre ce que j’avais à raconter ; alors j’ai décidé de me taire. Certains amis voulaient se protéger de ces histoires insoutenables. Pour les autres, et encore aujourd’hui, ce sont des regards fuyants, des silences gênés dès que j’évoque le génocide. D’autres encore n’en parlaient pas, pensant me protéger, par délicatesse. Ignorant que moi j’aurais plus que tout aimé trouver une oreille attentive pour raconter, et raconter encore. J’ai lu que cette incommunicabilité avait aussi été vécue par les survivants de la Shoah : au lendemain de la guerre, les gens voulaient revivre et il n’y avait pas vraiment d’espace pour la parole de ceux qui revenaient des camps de concentration.

"Ejo", de Beata Umubyeyi MairesseAu bout de quinze ans je me suis mise à écrire, mais en faisant le choix de la littérature. Je voulais trouver une façon d’être enfin entendue. L’art de la fiction permettait une mise à distance rassurante. J’ai aussi décidé de parler non des jours du génocide des Tutsi, mais de l’avant et de l’après, sans rien euphémiser mais en faisant un pas de côté. Raconter les conséquences de cet évènement dans nos vies d’adolescent-e-s devenus-es trop vite adultes, nos vies de femmes devenues mères, confrontées à la question abyssale de la transmission à nos enfants nés de l’autre côté du désastre. Mais raconter cela à travers des « histoires intimes » du quotidien, des contes universels auxquels le lectorat du monde entier puisse s’identifier. Il s’agissait pour moi de prendre les gens (frères humains, sœurs humaines) par la main, doucement, sans leur faire peur et de les amener néanmoins jusqu’au bord du gouffre de nos existences.

Quel est votre rapport au Rwanda, pays qui propose aujourd’hui des voies de développement innovantes ?

Je suis toujours émue quand j’y retourne. Je m’y sens la bienvenue et surtout en paix. J’y ai encore un peu de famille et des ami-es survivant-e-s. Ma première visite après 1994 avait été difficile parce qu’elle avait fait resurgir toute la mémoire des semaines de cendre et de sang du génocide. Mais heureusement depuis j’ai construit un rapport apaisé avec le pays. J’ai une profonde admiration pour les survivantes et survivants qui ont activement participé à la reconstruction du pays, à l’invention d’un nouveau vivre ensemble, en acceptant de continuer à cohabiter avec les familles de leurs bourreaux, là où le ressentiment et l’amertume auraient pu, légitimement, condamner tout avenir commun.

Aujourd’hui, j’ai l’impression que, grâce à l’effort des aînés-e-s, la nouvelle génération a choisit pleinement la voie d’un futur sans division, s’est libérée des fausses ethnies élaborées à l’époque coloniales, de cette construction qui avait produit un cycle de violence de quarante ans. Je suis de loin mais avec intérêt les progrès faits par le pays dans différents domaines, notamment la question de l’égalité femmes-hommes ou d’écologie. Et mesure tout le chemin parcouru en vingt-cinq ans.

Propos recueillis par Alexandre Lafon

Publications

2015 :  Ejo, nouvelles, La Cheminante, Ciboure, 2015, Prix François Augiéras et Prix du livre Ailleurs.

2017 : Lézardes, nouvelles, La Cheminante, Ciboure, 2017, Prix de l’Estuaire et Prix La Boétie.

2019 : Après le progrès, poésie. – Tous tes enfants dispersé, Autrement, roman, sélectionné pour de nombreux Prix littéraires (Wepler, Malraux, Giono, Révélation de la Société des Gens de Lettres, Porte Dorée…).

Beata Umubyeyi Mairesse a également publié dans diverses revues (XXI, Apulée, la NRF…).

À paraître à l’automne 2020 : Ejo, Lézardes et autres nouvelles, Éditions Autrement. Un livret pédagogique sera publié à cette occasion.

Voir sur ce site

Pour comprendre le génocide des Tutsi au Rwanda : la littérature du témoignage (1994-2019), par Alexandre Lafon.

 7 avril-17 juillet 1994 : retour historique sur le génocide des Tutsi au Rwanda, par Bénédicte Gilardi, Dominique Lechifflart et Marcel Kabanda.

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