« L’Affaire Dreyfus. Vérités et légendes », d’Alain Pagès

Alain Pagès, « L’Affaire Dreyfus. Vérités et légendes »L’affaire Dreyfus est un imbroglio, le type même de l’événement historique complexe et de longue portée, comme en atteste le film très soigné de Roman Polanski, qui dévoile le rôle crucial joué par le lieutenant-colonel Picquart dans le déclenchement du processus (en 1896) qui devait conduire à la réhabilitation de 1906.

Mais entre la condamnation d’Alfred Dreyfus en 1894, sur fond d’antisémitisme, et le dénouement judiciaire, voire jusqu’à l’entrée de Zola au Panthéon en 1908, que de mensonges, de révélations, de péripéties… qui ont construit et relancé un drame total, combinant tous les genres, assez saisissant pour inquiéter l’ensemble de la nation et ébranler ses bases.

Pour y voir clair dans cette histoire obscurcie tant par les passions collectives que par les fictions qu’elles ont occasionnées, un guide comme celui d’Alain Pagès est particulièrement bienvenu. Doté d’une utile chronologie, d’une bibliographie bien organisée et d’une filmographie, l’ouvrage, un semi-poche de facture soignée, est constitué de vingt-cinq chapitres qui développent précisément les réponses aux questions qui en forment les titres.

Faut-il distinguer plusieurs affaires Dreyfus ?

L’accusation possédait-elle des preuves ?

L’affaire Dreyfus a-t-elle été vécue comme un roman-feuilleton ?

L’affaire Dreyfus ressemble-t-elle à l’affaire Calas ?

L’affaire Dreyfus est-elle un bon sujet pour le cinéma ?

Zola fut-il victime de son engagement ?

Fallait-il se battre pour la cause d’Alfred Dreyfus ?…

Ce jeu de questions diverses relance l’intérêt du lecteur, empêche qu’il ne s’égare dans les détails d’un fait historique total et surtout lui démontre l’actualité des mécanismes et des logiques que l’affaire a enchaînés et… déchaînés : l’antisémitisme rampant puis virulent, l’ivresse médiatique, le mensonge organisé, l’acharnement des anti-dreyfusards, l’incompétence des plus hauts responsables, la lâcheté ordinaire…, mais aussi en réaction : le courage de quelques-uns, le sursaut salutaire des consciences, le sens de la justice, la passion pour la vérité,  l’engagement sans faille, avec ces hautes figures : Picquart, Bernard Lazare, Scheurer-Kestner, Zola, Jaurès…, tous les intellectuels qui ont su mener « le bon combat » pour empêcher le naufrage de la République.

« L’Aurore », 13 janvier 1898.

L’importance du J’Accuse… ! de Zola est évidemment soulignée, parce que le célèbre factum du 13 janvier 1898 vise le centre de l’Affaire : non pas seulement l’erreur judiciaire, mais le refus d’incriminer l’institution militaire.

« Une affaire d’État ne commence pas lorsqu’une faute a été commise. Elle commence quand les autorités concernées nient l’existence de cette faute et utilisent, pour la dissimuler, tous les moyens dont elles disposent. »

Les analyses du fonctionnement de la presse d’opinion, qui s’est arrogée le droit d’instruire l’Affaire en temps direct sur le modèle du roman-feuilleton sont particulièrement saisissantes. C’est surtout dans sa phase centrale, entre 1897 et 1899, que les journaux ont surexploité les ressources de la fiction la plus délirante. C’est d’ailleurs pour une part en tant qu’écrivain régulateur que Zola intervient solennellement en janvier 1898. Fort de son œuvre, expert en cette manière, il rétablit le récit réaliste, distingue le vrai du faux, défait les amalgames, hiérarchise les informations, identifie les acteurs.

À l’immense roman-feuilleton, aux péripéties et aux légendes multiples qui n’ont cessé d’obscurcir les faits, les dreyfusards ont opposé la rigueur de leur discernement et les ressources de leur conscience, quelques mythes aussi, sans quoi les vérités ne peuvent être ni établies ni distinguées. L’Affaire Dreyfus est en ce sens exemplaire, comme le dit Alain Pagès : elle est une riche matière, un modèle, une leçon, elle renvoie à l’histoire vivante et nous incite à demeurer en éveil. La présentation élégante, l’organisation pédagogique et la teneur substantielle de cet ouvrage le destinent tout particulièrement aux professeurs et à leurs élèves.

François-Marie Mourad

Alain Pagès, « L’Affaire Dreyfus. Vérités et légendes », Perrin, 2019, 285 p.

Études consacrées à Zola dans « l’École des lettres ».

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