« Ejo », de Beata Umubyeyi Mairesse et le génocide des Tutsi au Rwanda

Beata Umubyeyi Mairesse

Beata Umubyeyi Mairesse

Ejo, de Beata Umubyeyi Mairesse, n’est pas un témoignage, comme celui des nombreux rescapés du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994. C’est un recueil de onze nouvelles qui ont toutes en commun une femme comme personnage principal.

Cependant, même si elle fait le choix de la fiction et donc de mettre une distance entre Elle et l’Histoire, Beata Umubyeyi Mairesse témoigne d’un génocide dont elle est une survivante et il paraît indispensable, afin d’exploiter l’œuvre sans passer à côté de l’essentiel, de fournir quelques repères historiques.

Dans son introduction, et c’est le seul moment où elle parle d’elle, elle dit « J’avais quinze ans, à la veille du génocide » et elle explique comment elle a dû renier sa langue maternelle pour sauver sa vie.

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Des pistes littéraires pour l’enseignement du génocide des Tutsi au Rwanda
Autour de l’ouvrage de Catherine Coquio, « Rwanda. Le réel et les récits »


« Un génocide n’est pas une mauvaise broussaille qui s’élève sur deux ou trois racines ; mais sur un nœud de racines qui ont moisi sous terre sans personne pour les remarquer1 ».

Le génocide des Tutsi au Rwanda apparaît comme le dernier grand événement dramatique d’un XXe siècle qui en a connu de nombreux. Entre avril et juillet 1994, ce sont près d’un million de personnes qui ont été pourchassées et massacrées dans un pays qui comptait alors environ six millions d’habitants. Fondé sur une culture coloniale destructrice et excluante, le processus génocidaire s’est nourri de haine raciale sur fond de crise politique et sociale latente depuis l’indépendance du pays en juillet 1962. Loin d’être d’une énième guerre ethnique, le génocide, planifié, préparé, a été systématiquement mis en œuvre sur l’ensemble du territoire jusqu’à la reprise de celui-ci par le Front patriotique rwandais, largement composé de Tutsi exilés. Pour être sidérant, l’événement n’en a pas moins laissé de très nombreuses traces écrites : récits bruts de rescapés, récits littéraires de témoins indirects, romans, recueils de nouvelles, productions théâtrales… Continuer la lecture

« Un été avec Paul Valéry », de Régis Debray : une salutaire redécouverte

Après Montaigne, Proust, Baudelaire, Hugo, Machiavel et Homère, c’est auprès de Paul Valéry que nous avons pu passer l’été dernier, à l’invitation de Régis Debray. Cet écrivain de référence, à la fois philosophe, critique littéraire et médiologue, a rouvert les œuvres du poète du « Cimetière marin » et y a décelé une modernité qu’on ne soupçonne guère. Comme pour les six auteurs précédemment cités, Un été avec Paul Valéry (Éditions des Équateurs, 2019) a été, à l’origine, une série de trente-deux émissions radiodiffusées au cours de l’été 2018 sur France Inter. C’est à la fois avec verve, gourmandise et humour que Régis Debray les a recomposées en trente-deux petits chapitres, dont voici les grandes lignes. Continuer la lecture

Maurice Genevoix, témoin de la Grande Guerre, entre au Panthéon

Maurice Genevoix © Service historique de la Défense

La panthéonisation de Maurice Genevoix scelle ce 11 novembre 2020 la fin du cycle commémoratif du Centenaire de la Première Guerre mondiale. Il marque l’entrée de ce grand témoin de la Grande Guerre au Panthéon des grands hommes et avec lui, le peuple de Ceux de 14, ces plus de huit millions d’hommes qui ont combattu durant ce conflit d’abord européen puis mondial. Ceux parmi un million trois cent mille qui sont morts sur tous les champs de bataille, ceux dont les corps n’ont pas été retrouvés, à l’image du Soldat inconnu inhumé sous l’Arc de Triomphe et qui en symbolise la mémoire toujours vive, ceux qui sont revenus, pour certains blessés et invalides.

Comme Maurice Genevoix, évacué du front au sud-est de Verdun le 25 avril 1915 après avoir reçu trois balles dans le corps. Les blessures reçues au bras et au flanc gauche le marquèrent pour le restant de sa vie. Il est réformé à soixante-dix pour cent d’invalidité et perd l’usage de la main gauche.

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« Du Morne-des-Esses au Djebel », de Raphaël Confiant

Dans Du Morne-des-Esses au Djebel, Raphaël Confiant nous présente la trajectoire de plusieurs personnages antillais impliqués dans ce que l’on n’appelle pas encore « guerre », dans l’Algérie de l’époque, mais « événements », une « énième révolte » à mater précise l’un des personnages.

Ce n’est pas la première fois que l’auteur s’intéresse au rôle des Antillais dans l’histoire de France, des hommes venus de l’outre-mer pour défendre les intérêts ou servir celle qu’il nomme la « mère-patrie ». Dans Le Bataillon créole (Mercure de France, 2013 ; « Folio », Gallimard, 2015), par exemple, il évoquait leur sacrifice dans la Première Guerre mondiale. Dans Le Nègre et l’Amiral (Grasset, 1988), il mettait en avant la Seconde Guerre mondiale en Martinique, alors sous la coupe de l’amiral Robert, représentant du régime de Vichy. Et L’Épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure (Mercure de France, 2018) retraçait l’implication massive des Antillais dans l’expédition menée par Napoléon III au Mexique.

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« Le Complot contre l’Amérique », de Philip Roth

Programme de français et de philosophie des classes préparatoires scientifiques : La démocratie

La démocratie a partie liée avec la guerre, comme l’indiquent les considérations de Tocqueville au chapitre iv de la dernière partie de De la démocratie en Amérique. Si la pente naturelle de la démocratie conduit à la centralisation du pouvoir, la guerre non seulement n’est pas exclue, mais elle avère la toute-puissance que les citoyens admettent de voir exercée par l’État fort : « C’est donc principalement dans la guerre que les peuples sentent le désir et souvent le besoin d’augmenter les prérogatives du pouvoir central. » Continuer la lecture

L’agrégation découvreuse de « nouveaux » classiques ?
« Mauprat », de George Sand : un roman à étudier en classe de seconde

Il arrive que le programme de l’agrégation de lettres remette à la page des textes sinon oubliés, du moins plus « confidentiels » que les titres présumés exemplaires de l’œuvre de tel ou tel représentant du patrimoine littéraire français. Ce fut le cas, par exemple, en 2019, avec Le Cousin Pons, d’Honoré de Balzac. Cette année, c’est Mauprat, de George Sand, que l’on relit.

On peut se demander si ces redécouvertes sont susceptibles d’induire un élargissement du spectre des œuvres enseignées au lycée. Continuer la lecture

« Le Crâne de mon ami », d’Anne Boquel et Étienne Kern : quand la littérature nourrit l’amitié

De l’Antiquité, quand le poète latin Horace se désolait déjà devant la « race irritable des poètes », jusqu’à nos jours, alors que le cinéaste Olivier Assayas évoque, dans Doubles vies, les relations houleuses entre éditeurs et auteurs parisiens, les écrivains semblent voués entre eux à la mésentente, aux conflits, voire à l’hostilité. C’est ce qu’ont décrit Anne Boquel et Étienne Kern dans un précédent ouvrage intitulé Une histoire des haines d’écrivains (Flammarion, 2009). Afin, sans doute, de ne pas voir sombrer leurs lecteurs dans une vision trop sombre de la vie littéraire, ces deux professeurs en classes préparatoires nous offrent cette fois (sur le conseil de Michel Tournier, avouent-ils dans leur introduction) des portraits d’écrivains… et néanmoins amis. Continuer la lecture