“Suzanne”, de Katel Quillévéré

"Suzanne", de Katell QuillévéréSuzanne. La chanson de Leonard Cohen, que l’on attend sans y penser vraiment, s’immisce pourtant puis s’impose sur les dernières images du film, dans une version interprétée en public à Rome par Nina Simone en 1969,  interprétation complètement décalée, et comme “déplacée”, “à côté”.

À vrai dire, les mots de Cohen – on pense au très célèbre « And you know that she’s half crazy / But that’s why you want to be there » – s’appliquent bien mal à l’héroïne de ce film qui vous prend au cœur sans en avoir l’air et ne vous quitte plus vraiment ensuite, comme s’il était devenu, avec son heure et demie censée couvrir un quart de siècle, une partie de votre propre vie, une suite de souvenirs qui seraient vôtres.

C’est malgré tout le choix pour finir de cette mélodie du Canadien errant qui achève de tisser en nous ce lien avec l’incompréhensible, avec ce qui nous échappe – d’un être, d’une situation, d’une vie.

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“Peste blanche”, de Jean-Marc Pontier

"Peste blanche", de Jean-Marc PontierN’en déplaise à certains, les professeurs de lettres soucieux d’adapter leur enseignement à leurs élèves n’hésitent pas enrichir leur corpus de textes classiques ou modernes du médium singulier qu’est la bande dessinée. On peut ainsi proposer au collège comme au lycée des bandes dessinées de qualité qui sauront intéresser élèves et professeurs et qui permettront d’élargir champ des compétences et des connaissances en ne sacrifiant aucunement au plaisir de la lecture et de la découverte.

Jean-Marc Pontier, agrégé de lettres modernes et docteur ès lettres, a toujours eu une pratique artistique parallèlement à ses activités de pédagogue, et développe également depuis quelques années un travail critique sur la bande dessinée aux éditions PLG, notamment sur David B. et Étienne de Crécy qui lui a valu d’être distingué par plusieurs journaux spécialisés.

L’album Peste blanche a été finaliste lors du Prix Bédélys au Canada et pour le Prix littéraire des lycéens et des apprentis de la région PACA 2013. Si Jean-Marc Pontier est originaire de la cité phocéenne, Peste blanche ne témoigne d’aucune préoccupation régionaliste particulière, d’autant que Marseille est bien plus qu’un décor.

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“Avoir un corps”, de Brigitte Giraud

brigitte-giraud-avoir-un-corpsL’expérience de la peau

À la toute fin de son récit, Brigitte Giraud évoque le travail mené avec Bernadette Gaillard, chorégraphe. Avoir un corps est le résultat de nombreux échanges entre les deux artistes.

On ne saurait parler davantage du corps que par la danse et le mouvement dans l’espace et la première caractéristique de l’écriture, telle que la pratique Brigitte Giraud, c’est l’action donnée par les verbes.

Ils sont là, au présent, comme un flux ininterrompu, comme ils étaient là, dans J’apprends, récit proche de celui-ci puisqu’il mettait en scène la narratrice qui entre dans le monde avec candeur, envie voire enthousiasme, avant d’apprendre le silence, le mensonge et ce qui est caché.

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« Blue Jasmine », de Woody Allen

woody-allen-blue-jasminePour les cinéphiles superficiels, Woody Allen serait un cinéaste mineur spécialisé dans la comédie, pimentée parfois d’un fantastique souriant.

Les connaisseurs, eux, savent que ce jugement mérite d’être amendé comme l’attestent certains titres de l’abondante filmographie du réalisateur de Manhattan qui n’hésite pas à aborder des sujets sérieux sinon graves.

Et comme le prouve son dernier opus, le très subtil et très sombre Blue Jasmine qui parvient, avec une virtuosité étourdissante, à mêler une question de société brûlante et un complexe portrait de femme tourmentée, en perte de repères.

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« Blackbird » de Jason Buxton

jason-buxton-blackbirdL’un des plus beaux films de l’année sur l’adolescence et ses déboires risque de passer inaperçu. Il s’agit du premier film du Canadien Jason Buxton avec un casting de débutants, à ne pas confondre avec le film de Stefan Ruzowitzky intitulé en France Blackbird (2012).

Blackbird signifie “merle noir” et cet oiseau symbolise l’aliénation. Il a d’ailleurs donné son titre à une célèbre chanson des Beatles, décrivant un « oiseau noir chantant dans le calme de la nuit » (« blackbird singing in the dead of night »), que Paul Mac Cartney exhorte à utiliser ses ailes brisées et à apprendre à voler, puisqu’« [il n’attendait] que ce moment pour s’envoler et être libre » (« you were only waiting for this moment to arise/to be free »). Cet oiseau métaphorique se débattant pour prendre son vol illustrait les efforts des Afro-Américains pour faire entendre leurs droits depuis les années 1950.

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« La Grande Bellezza », de Paolo Sorrentino

paolo-sorrentino-la-grande-bellezzaOn ne visite pas Rome l’été. La ville est vide de ses habitants et irrespirable. Les touristes se pressent pourtant sur le Janicule : un Japonais s’effondre, foudroyé par la chaleur ou par la beauté ?

C’est dans cette Rome estivale improbable que l’acteur Toni Servillo incarne Jep Gambardella, journaliste de soixante-cinq ans, d’une élégance raffinée, d’un charme irrésistible. Très mondain, il fréquente la haute société romaine, toutes les soirées, toutes les fêtes ; son esprit caustique impressionne et sa compagnie est recherchée par les femmes. Il a écrit dans sa jeunesse un unique roman L’Appareil humain, qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain ; en réalité, il cache son désarroi derrière un cynisme amer et pose sur le monde un regard d’une impitoyable lucidité.

Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes fascinantes, sensuelles et exténuantes, qui évoquent les grandes orgies impériales.

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Émile Zola, «Nouvelles roses» et «Nouvelles noires», édition d’Henri Mitterand

zola-nouvelles-rosesCe n’est pas par ses nouvelles que Zola a conquis la notoriété : du recueil collectif Les Soirées de Médan, paru sous son patronage en 1880, la postérité a retenu le chef-d’œuvre du jeune Maupassant, « Boule de suif », consacré depuis comme le maître du genre, et oublié « L’Attaque du moulin ».

Henri Mitterand, qui a tant fait par ses éditions et ses analyses pour mettre en lumière les divers aspects de son œuvre, s’emploie aujourd’hui à combler cette injustice en publiant dix-huit nouvelles du maître du naturalisme.

Zola les a écrites, pour l’essentiel, de 1875 à 1880, pour les lecteurs d’une revue de Saint-Pétersbourg friands de « reportages d’actualité » sur Paris ; il les a ensuite publiées en France et réunies dans deux recueils composés, nous dit l’éditeur, sans « aucune logique définie » : « Le désordre thématique [y] fait pendant au désordre chrono-génétique. »

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« Remonter la Marne », de Jean-Paul Kauffmann

jean-paul-kauffmann-remonter-la-marneEn remontant la Marne
avec Jean-Paul Kauffmann

Avec lui, oui, car la première vertu de ce livre, c’est de s’ouvrir au cheminement commun, au parcours en compagnie que peut instaurer la lecture.

Jean-Paul Kauffmann reste maître de son livre sur toute la durée, mais à aucun moment il ne prend le pas sur le lecteur ; même lorsqu’il évalue paysage et habitants, juge, remet en question la modernité, il parvient à épargner le lecteur, le laisser libre de se faire son opinion tout en l’accompagnant.

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