Aharon Appelfeld, “Adam et Thomas”, traduit par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas

Aharon Appelfeld, "Adam et Thomas", traduit par Valérie Zenatti, illustré par Philippe DumasDes histoires d’anges dans la forêt

« Ils marchaient main dans la main, rapidement. Ils arrivèrent à la lisière de la forêt avec le lever du jour. »

Voici la première phrase du nouveau roman d’Aharon Appelfeld. Tout est là : la sobriété de la prose et la densité d’un univers.

Celles et ceux qui ont lu Histoire d’une vie, Le garçon qui voulait dormir ou La Chambre de Mariana, pour ne prendre que trois exemples dans une œuvre riche, savent que la forêt dans laquelle arrivent des personnages de ce romancier n’est pas n’importe quel espace. C’est celui que l’enfant a rejoint, dans la nuit de la persécution nazie ; c’est à la fois l’espace effrayant et celui de la survie.

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Entretien avec Aharon Appelfeld à propos de son premier livre pour la jeunesse, “Adam et Thomas”, par Valérie Zenatti

Aharon Appelfeld © Patrice Normand

Aharon Appelfeld © Patrice Normand

De son enfance qui lui a fait connaître le pire et le meilleur, Aharon Appelfeld a tiré à ce jour plus de quarante romans traduits en trente-cinq langues.

Régulièrement cité comme « nobélisable », encensé par l’écrivain américain Philip Roth, il a reçu de nombreux prix prestigieux dont le prix d’Israël, le prix Nelly Sachs (Allemagne) et le prix Médicis étranger pour son livre autobiographique Histoire d’une vie (Éditions de l’Olivier/”Point”, Seuil).

Depuis 2004, il a acquis en France une notoriété et un public extrêmement fidèle qui le suit de livre en livre. Souvent comparé à Kafka, qu’il tient pour l’un de ses maîtres, il distille dans ses romans faussement réalistes le sentiment que les êtres et les situations dans lesquelles la vie les plonge, demeurent des énigmes difficilement déchiffrables.

Adam et Thomas est son premier livre pour la jeunesse. Il est paru en Israël au printemps 2013, enthousiasmant la critique et les lecteurs.Tous y ont reconnu la voix si particulière de l’écrivain, simple et profonde. Le livre est d’ores et déjà au programme dans les écoles et les collèges, mais de nombreux lecteurs adultes l’ont également suivi dans cet élargissement de son œuvre à la littérature de jeunesse. La situation initiale du livre (deux enfants redoublant d’ingéniosité pour survivre dans la forêt pendant la Seconde Guerre mondiale) est bien sûr directement inspirée de sa propre expérience, et les lecteurs sont profondément sensibles à cette dimension autobiographique.

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« Le Médecin de famille », de Lucía Puenzo

"Le médecin de famille", de Lucia PuenzoLe Médecin de famille est le troisième film de la romancière argentine Lucía Puenzo (L’Enfant poisson, 2004 ; 9 minutes, 2005 ; La Malédiction de Jacinta Pichimahuiada, 2007 ; La Fureur de la langouste, 2010), adapté de son roman Wakolda (2011).

C’est d’ailleurs sous ce titre qu’il a été présenté au dernier festival de Cannes, où il a fait grande impression. Il faut dire que l’intrigue nous fait vivre l’aventure hors du commun d’une famille argentine dont le chemin croise celui du docteur Josef Mengele, ancien médecin du camp d’extermination d’Auschwitz, auteur d’expériences sur des sujets vivants traités comme des cobayes – expériences rendues publiques pour la première fois au procès de Nuremberg (novembre 1945-octobre 1946).

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« Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines) », d’Arnaud Desplechin

arnaud-desplechin-jimmy-pAvec Jimmy P., Arnaud Desplechin livre probablement son meilleur film, depuis La Vie des morts (1991), La Sentinelle (1992), Comment je me suis disputé (1996), Rois et reines (2004).

Jimmy P reprend le thème des fantômes d’une guerre passée, comme dans La Sentinelle, et son acteur fétiche Mathieu Amalric pour faire mesurer l’apport exceptionnel de l’ethnopsychanalyste franco-américain Georges Devereux.

Le film retrace en particulier sa rencontre décisive avec un soldat américain, Indien Pied Noir (Black Foot) d’origine, ayant combattu en France.

Après la deuxième guerre mondiale, Jimmy Picard, à la suite d’un accident de combat, souffre de troubles graves (maux de tête, insomnies, cécité et surdité occasionnelles) et il est hospitalisé au Winter Veteran Hospital installé à Topeka (Kansas), où il est confié aux bons soins du pionnier de l’ethnopsychiatrie.   Continuer la lecture

« L’Amour sans visage », d’Hélène Waysbord

helene-waysbord-l-amour-sans-visage.« Un être de confection »

« Ma vie, celle que j’ai vécue du moins, commence par un black-out au sens plein du terme. Biffée d’un coup l’enfant, derrière le noir total tombé sur le parvis de l’école maternelle à la sortie de midi un jour d’octobre. Était restée l’autre enfant en dessous comme un double décalé, perdu. »

C’est ce qu’écrit Hélène Waysbord dans la dernière partie de L’Amour sans visage. Ce noir total qui défait son enfance, toute son existence, est lié à la disparition de ses parents, en 1942. Ils n’ont eu que le temps de la confier à des cafetiers de province. L’un d’eux l’a conduite de la gare Montparnasse jusqu’à Aurion, qu’on peut entendre Orion, mais aussi composition de noms bretons puisque l’enfant sera cachée dans l’Ouest.

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Concours national de la Résistance et de la déportation 2013-2014 : « La libération du territoire et le retour à la République »

concours-national-de-la-resistance-et-de-ladeportationLes modalités de participation au Concours national de la Résistance et de la déportation créé en 1961 par Lucien Paye, ministre de l’Éducation nationale, à la suite d’initiatives d’associations et particulièrement de la Confédération nationale des combattants volontaires de la Résistance (CNCVR), sont précisés dans le BOÉN n° 22 du 30 mai 2013.

Ce concours a pour objectif de “perpétuer chez les jeunes Français la mémoire de la Résistance et de la déportation afin de leur permettre de s’en inspirer et d’en tirer des leçons civiques dans leur vie d’aujourd’hui”.

Pour l’année 2013-2014, le thème suivant a été arrêté : « La libération du territoire et le retour à la République ».

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«L’Étrange solitude de Manfred Richter», de Gisèle Bienne

gisele-bienne-l-etrange-solitude-de-manfred-richterOn connaît la célèbre formule de Nizan, posée au seuil d’Aden Arabie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Hélène Courtois, l’héroïne du dernier roman de Gisèle Bienne, pourrait la faire sienne. Elle aime les livres et vit dans une maison qui s’y apparente : « Une maison c’est un livre dont on n’épuise jamais la lecture… », déclare-t-elle. Elle répète à plusieurs reprises qu’elle est vieille à cet âge.

Ce à quoi Richter, le prisonnier de guerre pris au piège de l’Histoire et empêché par elle d’avoir pu développer la sienne, rétorque : « Tu ne seras jamais aussi vieille qu’à vingt ans, et ça durera jusqu’à tes vingt-trois ans. Tu te sentiras vieille, très vieille ces quelques années-là, alors profites-en, c’est une chance, se sentir vieux quand on est jeune, ce n’est pas donné à tout le monde. » Richter sait de quoi il parle : « nazillon fils d’un nazi, et pas n’importe lequel… ». Continuer la lecture

« Hannah Arendt », de Margarethe von Trotta

hannah-arendtRenonçant à une biographie exhaustive de la philosophe juive allemande Hannah Arendt (1906-1975), Margarethe von Trotta a choisi de se concentrer sur les quatre années tumultueuses pendant lesquelles elle a croisé Adolf Eichmann et sur les conséquences historiques et émotionnelles de cette expérience.

Évitant la linéarité d’un récit classique, la cinéaste reconstitue sa vie au moyen d’artifices narratifs astucieux : de brefs flash-backs sur la liaison avec Heidegger, avec qui Arendt est restée en contact malgré l’adhésion de son maître au parti nazi ; les cours qui lui permettent d’exposer sa pensée ; les conversations avec son mari et ses amis, où elle évoque ses souvenirs – en particulier son évasion du camp français de Gurs, dans lequel se trouvaient un nombre important de Juifs allemands qui avaient fui le régime nazi.

La construction du scénario, le sérieux de la reconstitution historique et l’intérêt du sujet en font une œuvre à voir absolument, le portrait magistral d’un être indépendant, confronté à des choix drastiques comme celui de l’exil, et dont l’histoire rejoint un thème récurrent des films de la cinéaste : montrer comment une personne réagit face à des événements historiques et sociaux sur lesquels elle n’a aucune prise.

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