“Oradour-s. D’un village à l’autre”, photographies de Charles Borrett

"Oradour-s. D'un village à l'autre", photographies de Charles BorrettLe photographe Charles Borrett s’est immergé à Oradour-sur-Glane pour y réaliser des sténopés. Ce mot désigne à la fois un appareil et un procédé photographique qualifié de pauvre : une boîte percée d’un trou et une pellicule suffisent pour réaliser des images atmosphériques et mystérieuses qui révèlent souvent bien plus que ce qu’imagine l’opérateur une fois qu’il a déclenché.

« Le très grand angle fait qu’on ne sait pas exactement ce qu’on va voir », explique Charles Borrett. Comme si un sens caché apparaissait au tirage.

Cela tient à la technique même de ce moyen abordable par tous. Le temps de pause, parfois long, ne donne pas la possibilité de figer la vie, mais de rendre leur âme aux objets inanimés.

Cette photographie lente, à l’opposé du mitraillage offert par le numérique, est parfaitement en adéquation avec le but poursuivi par Charles Borrett.

Continuer la lecture

Aharon Appelfeld, “Adam et Thomas”, traduit par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas

Aharon Appelfeld, "Adam et Thomas", traduit par Valérie Zenatti, illustré par Philippe DumasDes histoires d’anges dans la forêt

« Ils marchaient main dans la main, rapidement. Ils arrivèrent à la lisière de la forêt avec le lever du jour. »

Voici la première phrase du nouveau roman d’Aharon Appelfeld. Tout est là : la sobriété de la prose et la densité d’un univers.

Celles et ceux qui ont lu Histoire d’une vie, Le garçon qui voulait dormir ou La Chambre de Mariana, pour ne prendre que trois exemples dans une œuvre riche, savent que la forêt dans laquelle arrivent des personnages de ce romancier n’est pas n’importe quel espace. C’est celui que l’enfant a rejoint, dans la nuit de la persécution nazie ; c’est à la fois l’espace effrayant et celui de la survie.

Continuer la lecture

Entretien avec Aharon Appelfeld à propos de son premier livre pour la jeunesse, “Adam et Thomas”, par Valérie Zenatti

Aharon Appelfeld © Patrice Normand

Aharon Appelfeld © Patrice Normand

De son enfance qui lui a fait connaître le pire et le meilleur, Aharon Appelfeld a tiré à ce jour plus de quarante romans traduits en trente-cinq langues.

Régulièrement cité comme « nobélisable », encensé par l’écrivain américain Philip Roth, il a reçu de nombreux prix prestigieux dont le prix d’Israël, le prix Nelly Sachs (Allemagne) et le prix Médicis étranger pour son livre autobiographique Histoire d’une vie (Éditions de l’Olivier/”Point”, Seuil).

Depuis 2004, il a acquis en France une notoriété et un public extrêmement fidèle qui le suit de livre en livre. Souvent comparé à Kafka, qu’il tient pour l’un de ses maîtres, il distille dans ses romans faussement réalistes le sentiment que les êtres et les situations dans lesquelles la vie les plonge, demeurent des énigmes difficilement déchiffrables.

Adam et Thomas est son premier livre pour la jeunesse. Il est paru en Israël au printemps 2013, enthousiasmant la critique et les lecteurs.Tous y ont reconnu la voix si particulière de l’écrivain, simple et profonde. Le livre est d’ores et déjà au programme dans les écoles et les collèges, mais de nombreux lecteurs adultes l’ont également suivi dans cet élargissement de son œuvre à la littérature de jeunesse. La situation initiale du livre (deux enfants redoublant d’ingéniosité pour survivre dans la forêt pendant la Seconde Guerre mondiale) est bien sûr directement inspirée de sa propre expérience, et les lecteurs sont profondément sensibles à cette dimension autobiographique.

Continuer la lecture

“Le Tort du soldat”, de Erri de Luca

Erri De Luca, "Le Tort du soldat"Deux formes d’entêtement

C’est un court et dense récit dans lequel deux histoires s’enchâssent.

Il y a d’abord celle de l’auteur narrateur, qui passe ses journées dans la montagne à pratiquer l’escalade, et qui, le soir, traduit du yiddish. À côté de lui, dans la salle du restaurant, un vieil homme raide et une femme plus jeune, sa fille.

Elle sera la narratrice du second récit, après la fuite du vieil homme et sa mort, dans un accident de voiture, en montagne.

Continuer la lecture

“Grand Budapest Hotel”, de Wes Anderson

"The Grand Budapest Hotel", de Wes AndersonPeut-on imaginer univers plus différents que ceux de Stefan Zweig (1881-1942) et de Wes Anderson, réalisateur d’une œuvre cinématographique aux couleurs acidulées?

C’est pourtant à l’auteur de La Pitié dangereuse dont il a récemment découvert toute l’œuvre, moins prisée aux États-Unis que chez nous, et plus généralement à la culture d’une Europe martyrisée par la barbarie nazie que le cinéaste entend rendre hommage dans son dernier film, grand prix du jury au dernier Festival de Berlin.

Il y relate les aventures rocambo-lesques de Gustave H. (Ralph Fiennes), concierge d’un grand hôtel européen de l’entre-deux-guerres qui se trouve impliqué, avec son jeune protégé Zéro, dans le vol d’un précieux tableau de la Renaissance et une bataille pour les biens d’une grande famille.

Continuer la lecture

«La Voleuse de livres »(« The Book Thief »), de Brian Percival

"La Voleuse de livres" ("The Book Thief"), de Brian PercivalLa Voleuse de livres est d’abord un best-seller « pour jeunes adultes » de Markus Zusak, publié en 2005 en Australie et en mars 2007 en France aux éditions OH !, dans une traduction de Marie-France Girod.

Le film britannique de Brian Percival en est l’adaptation.

Il reprend le dispositif romanesque d’un récit omniscient, fait par une narratrice qui n’est autre que la Mort elle-même, du destin de la petite Liesel Meminger, fille de communistes, accueillie en 1938 par une famille allemande pour échapper à la police.

Continuer la lecture

« Le Dernier des injustes », de Claude Lanzmann

"Le Dernier des injustes", de Claude LanzmannLe film de Claude Lanzmann Le Dernier des injustes concerne Benjamin Murmelstein – ainsi surnommé par lui-même d’après le titre du roman d’André Schwarz-Bart, publié en juillet 1959 aux éditions du Seuil et Prix Goncourt –, placé par les nazis à la tête du conseil juif du camp de Theresienstadt pour exécuter leur plan d’extermination.

Le cinéaste l’avait longuement interviewé à Rome, en 1975, au début du tournage de Shoah, mais n’avait pas utilisé les rushes, qui avaient été confiés aux archives du Musée de l’Holocauste à Washington.

Quarante ans après le tournage initial de Shoah (1975) et trente ans après sa sortie (1985), après avoir montré l’évasion de Yehuda Lerner dans Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), après être revenu sur l’indifférence des Alliés, et en particulier de Roosevelt, dans Le Rapport Karski (2010), Lanzmann affronte, dans le Dernier des Injustes, la question si controversée de la collaboration. Et ce nouvel épisode revêt une importance toute particulière d’abord par sa remise en question historique, puis par le travail de mise en forme réalisé sur les documents existants.

Continuer la lecture

« Le Médecin de famille », de Lucía Puenzo

"Le médecin de famille", de Lucia PuenzoLe Médecin de famille est le troisième film de la romancière argentine Lucía Puenzo (L’Enfant poisson, 2004 ; 9 minutes, 2005 ; La Malédiction de Jacinta Pichimahuiada, 2007 ; La Fureur de la langouste, 2010), adapté de son roman Wakolda (2011).

C’est d’ailleurs sous ce titre qu’il a été présenté au dernier festival de Cannes, où il a fait grande impression. Il faut dire que l’intrigue nous fait vivre l’aventure hors du commun d’une famille argentine dont le chemin croise celui du docteur Josef Mengele, ancien médecin du camp d’extermination d’Auschwitz, auteur d’expériences sur des sujets vivants traités comme des cobayes – expériences rendues publiques pour la première fois au procès de Nuremberg (novembre 1945-octobre 1946).

Continuer la lecture