“Titus n’aimait pas Bérénice”, de Nathalie Azoulai. Écrire la passion

"Titus n'aimait pas Bérénice", de Nathalie AzoulaiAu début, Bérénice, Titus, Roma. Trois personnages d’aujourd’hui. La première aime le deuxième qui… On devine. Ces trois êtres qui échangent par SMS ou mobile s’effacent bientôt devant une autre Bérénice, un autre Titus. Le monde de Jean Racine revient, avec le dramaturge et ses contemporains : La Fontaine, Nicolas Boileau, un certain François, libertin au sens que prend ce mot au XVIIe siècle.

On en est à examiner ce qu’on mettra fortement en question au siècle suivant. Mais libertin a également le sens qu’on donne au terme, avec l’idée de liberté. Une liberté que Racine se donne, même s’il est pris dans un écheveau de contradictions.

Lesquelles tiennent à sa relation avec le roi, le pouvoir en général, la gloire et l’argent, une relation rendue délicate par son éducation à Port-Royal.

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Denis Kambouchner, “Descartes n’a pas dit”, ou comment lire Descartes en cartésien…

Denis Kambouchner, "Descartes n'a pas dit. Un répertoire des fausses idées sur l'auteur du "Discours de la méthode", avec les éléments utiles et une esquisse d'apologie"Être cartésien… Apanage des ingénieurs et des anticléricaux, des amoureux de l’ordre et des angles bien tracés… « Je suis cartésien ! », prétendent tous ceux qui n’entendent pas abandonner leur clairvoyance aux mains des séduisantes croyances et du marasme des passions.

Mais Descartes était-il lui-même cartésien en ce sens ? Retrouve-t-on dans ses textes l’hégémonie d’une raison imperméable aux sensations et aux émotions, indifférente aux réalités surnaturelles qui dépassent sa compréhension ?

C’est étrange mais, lorsque nous le lisons pour de bon, c’est plutôt l’inverse que nous rencontrons : philosophie du corps et de l’expérience, philosophie de la croyance, philosophie des passions ; la philosophie de Descartes, c’est aussi tout cela, bien loin de l’idée que nous nous en faisons. Autant dire que la doctrine de celui qui a un jour écrit « je pense donc je suis » est recouverte de nombreux lieux communs auxquels il fallait qu’un authentique cartésien s’occupât de tordre le cou.

Voilà alors ce que fait Denis Kambouchner dans son élégant Descartes n’a pas dit qui vient de paraître aux Belles Llettres.

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L’Institut français au Salon du livre de Paris

Programme de l'Institut français au Salon du livre de ParisPendant toute la durée du Salon du livre de Paris, l’Institut français (espace P68) propose à des créateurs venus du monde entier de dialoguer avec des artistes, des chercheurs et des écrivains français.

Cette programmation, rigoureuse et éclectique, reflète l’identité de l’Institut français, son inscription au cœur du dialogue des cultures.

À travers ces conversations, l’Institut français souhaite enrichir le débat public et proposer des points de vues inédits sur l’actualité de la création et les grands enjeux de société, en lien étroit avec les invités d’honneur de l’édition 2015.

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“Madame Bovary”, de Gustave Flaubert. Dictionnaire du domaine d’étude : lire, écrire, publier

Gustave Flaubert par Nadar, 1869

Gustave Flaubert par Nadar, 1869

Gustave Flaubert, et particulièrement Madame Bovary, semblent tout indiqués pour traiter de la question Lire, écrire, publier.

D’abord pour ce qui concerne l’édition au XIXe siècle. Ce livre absolu qui contient toute la vie de Flaubert offre par son existence même, son écriture, sa publication une réflexion sur ce qui fait la littérature et, au-delà, la culture littéraire d’une époque.

Flaubert se livre sur ses désarrois d’écrivain à sa maîtresse qui archive soigneusement ses lettres, offrant par là un témoignage de première importance sur la gestation du roman. Ses manuscrits ont en outre été soigneusement conservés et leur amplitude ainsi que la variété des ratures et repentirs suffiraient à justifier l’existence de la génétique du texte. Un procès a accompagné sa publication engageant la question de la censure, de la parution.

Depuis, le livre est réédité sur tous les modes et avec toutes sortes de présentations, préfaces, avant-propos, paratextes qui permettent de maintenir le débat autour de la statue géante de Flaubert et il ne se passe guère d’années sans que quelqu’un, critique, historien, sociologue ne tente une redécouverte de cette œuvre et de la vie de son auteur.

Mais Lire, écrire, publier c’est aussi le lot des personnages. Emma lit, écrit, Charles est un mauvais lecteur, Homais s’institue journaliste critique, publicateur scientifique, la plupart des acteurs est concerné par cette invasion de l’écriture ou d’une culture dévoyée, selon Flaubert lui-même.

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“Peine perdue”, d’Olivier Adam : un kaléidoscope

"Peine perdue", d'Olivier AdamOlivier Adam aime les balades mélancoliques qui tiennent en quelques minutes et disent un monde à travers un instant.

Il aime Bruce Springsteen proche « comme un type qui vous serre dans ses bras quand ça va mal et vous tape dans le dos avant de vous offrir une bière ».

Il aime les écrivains comme Fante, London, Bukowski, chantres d’une Amérique désenchantée, qui courent après un rêve sans le rattraper.

Ce n’est pas écrit de cette façon dans Peine perdue, son nouveau roman, mais cela se sent. Sa France ressemble aux États-Unis que chante le rocker du New Jersey.

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“Chant furieux”, de Philippe Bordas : chanter le héros

"Chant furieux", de Philippe BordasDans Chant furieux, la musique et l’idée d’extrémité propre à la furie, dans l’étymologie sont mêlées.

Ce titre, celui du premier roman de Philippe Bordas, photographe et déjà auteur de Forcenés, livre autour du vélo, chante des héros d’aujourd’hui, les « zoniers », et l’un d’entre eux, entré en pleine lumière, Zidane.

L’aède se nomme Mémos, il est né dans la banlieue nord de Paris, comme le footballeur dans le quartier de la Castellane à Marseille. Le roman raconte les cent jours qui séparent l’ultime match d’ ” El Zid » au Real Madrid et la finale de la Coupe du monde à Berlin.

Ce soir-là, Zidane qui a conduit son équipe au sommet, risque le geste le plus difficile pour marquer un penalty et réussit avec une parfaite désinvolture cette « panenka ». Il sort sur un carton rouge après un geste rageur qui marquera cette soirée : on se rappelle plus ce coup de boule que la victoire italienne. Zidane aura vécu jusqu’à l’extrême ce dernier moment.

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« La Cour de Babel », de Julie Bertuccelli

"La Cour de Babel", de Julie BertuccelliDes adolescents écrivent au tableau des mots de leur langue maternelle et les traduisent en français.

L’orthographe est hésitante, mais ils s’appliquent à cet exercice, qui leur permet d’évoquer des souvenirs, de communiquer avec leurs camarades et d’apprendre la langue de leur pays d’adoption.

Dès cette première séquence du film de Julie Bertuccelli, la métaphore biblique est pleinement justifiée. Car elle explore et renouvelle ce que Derrida définit comme  « le mythe de l’origine du mythe, la métaphore de la métaphore, le récit du récit, la traduction de la traduction », avec sa double valence : châtiment divin par la perte irréparable de la langue adamique commune qui introduit la confusion (première étymologie) ou au contraire dans la cité de Dieu  (deuxième étymologie) instauration positive de la diversité et des conditions de l’altérité (François Marty),  invitation à « l’ouverture à l’autre, celui qui m’est radicalement différent, comme voie qui mène au Tout autre » (Emmanuel Lévinas), chance inestimable pour l’homme d’échapper à l’uniformisation stérilisante (Marie Balmary).

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