Cinéma et littérature : « Briser la ligne du temps ». Entretien avec Éric Vuillard

Éric Vuillard, "Tristesse de la terre"Éric Vuillard vient de publier Tristesse de la terreUne histoire de Buffalo Bill Cody. Ce récit s’éloigne des lieux que la littérature française a l’habitude d’emprunter en se tournant vers l’Amérique, celle des Indiens, du spectacle, celle qui réécrit sa légende et qui s’efforce de la rendre matérielle.

Il s’approprie par la littérature et par l’utilisation de la photographie ce qui était venu jusqu’à nous le plus souvent par les moyens du cinéma. Son film, Mateo Falcone, vient d’être distribué. Bien qu’il puisse se présenter comme une adaptation, il s’agit avant tout d’une expérience singulière de spectateur, où se retrouvent la violence et la contemplation.

Le western est présent ici, comme une façon de s’approcher au plus près de ce récit aux allures de mythe, et d’un regard d’enfant.

Ces questions d’image, d’enfance et de création sont au cœur de cet entretien.

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Modiano, émule de Proust ou de Balzac ?

Plan du métro parisien en 1950Le dernier roman de Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, commence comme un roman policier et se transforme insensiblement en investigation sur le passé du narrateur, qui ressemble à l’auteur comme un frère.

Jean Daragane en a les habitudes, les craintes, les manies. Romancier, il est en train d’écrire un roman sans titre, feint d’écrire une monographie sur Saint-Leu-la-Forêt et se consacre surtout à fouiller dans sa mémoire pour y retrouver des souvenirs presque complètement oubliés que lui rappellent les deux étranges visiteurs venus lui rendre son carnet d’adresses.

Autobiographie déguisée ou autodérision ? Mise en abyme, mise en boîte, mise en demeure. Un nom disparu de sa mémoire va le mener de proche en proche à une série d’autres noms de gens qui ont tous tenu un rôle dans sa vie. Jouant sur ces noms – calembours, anagrammes, emprunts à l’histoire (Führer) ou à la littérature –, comme sur ceux des lieux évoqués, il écrit un nouveau paragraphe de son « pedigree », dessine la cartographie d’une existence fantomatique qui a été la sienne dans les années 1950, 1960, 1980 et 2000.

 

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« L’Oubli », de Frederika Amalia Finkelstein : mémoire mécanique

Frederika Amalia Finkelstein, "L'Oubli"C’est un roman qui dérange, qui trouble. Ce qui est une bonne chose. Il est le fait d’une jeune femme qui ne peut savoir du XXe siècle et de son horreur profonde que ce que les ultimes survivants peuvent en raconter.

C’est donc le roman d’une transition vers l’absence de témoins, vers l’oubli, l’enfouissement ou la négation. La parole tend à disparaître, ou à n’exister plus que dans les témoignages filmés ou enregistrés. C’est avec cette réalité, contre elle aussi, que Frederika Amalia Finkelstein écrit son premier roman.

La narratrice a entre vingt et vingt cinq ans, un nom proche de celui de l’auteur qui a aussi cet âge. Alma traverse Paris pendant une nuit, et cherche à oublier, en marchant : « Je le dis sans honte : je veux oublier, anéantir cette infâme Shoah dans ma mémoire et l’extraire comme une tumeur de mon cerveau. » Il suffit pourtant qu’elle annonce ce programme dans l’incipit pour que tout s’enclenche et que chacune de ses pensées s’associe à cet événement.

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“Harry Potter à l’école de la philosophie”, de Marianne Chaillan

"Harry Potter à l'école de la philosophie", de Marianne ChaillanHarry Potter a déjà fait couler beaucoup d’encre. Je ne songe pas aux milliers d’articles qui lui ont été consacrés dans la presse mais seulement aux commentaires, plus ou moins heureux, qu’il a suscités.

Le premier essai notable aura été celui d’Isabelle Smadja, Harry Potter, les raisons d’un succès. L’auteure passait aux cribles de la philosophie, de la psychanalyse et de la sociologie les quatre premiers volumes de la série.

Isabelle Cani, dans Harry Potter ou l’anti Peter Pan, se livrait à une comparaison astucieuse entre les deux personnages éponymes, montrant que Peter Pan préfigurait le culte de l’éternelle jeunesse qui agite notre époque tandis qu’Harry Potter, après un long cheminement vers l’âge adulte, en assumait pleinement les contraintes et les valeurs.

L’essai de Marianne Chaillan, Harry Potter à l’école de la philosophie, publié dernièrement chez Ellipses, confirme en partie la thèse d’Isabelle Cani et démontre une nouvelle fois, si besoin en était, la richesse d’une œuvre qui, tout en s’inscrivant pleinement dans notre temps, a su intégrer de façon ludique les héritages philosophiques et culturels de la civilisation occidentale.

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Ce que les enfants nous disent de l’école

Adolescents en France : le grand malaise. Enquête Unicef France 2014La grande consultation nationale des 6-18 ans réalisée par Unicef France a livré ses résultats. Ils justifient le titre du rapport : Adolescents en France : le grand malaise.

En révélant en particulier les mécanismes de la spirale du malheur, c’est-à-dire le caractère cumulatif des difficultés, le rapport apporte la preuve que privation et exclusion sociale se conjuguent et renforcent  les inégalités.

L’étude est sur ce point sans appel : elle établit  la corrélation entre quatre types d’intégrations sociales, solidairement réussies ou  problématiques : – intégration dans sa famille, – intégration dans son quartier, intégration dans son école, – et intégration dans  la collectivité.

Ces quatre points sont liés:  si cela se passe bien c’est le cas partout, mais si des problèmes sont repérés ils sont aussi partout. Rien d’étonnant  dès lors à ce que le  rapport entende alerter les pouvoirs publics sur la nécessité de protéger les enfants et les adolescents, conformément à la convention internationale des droits de l’enfant, établie il y a vingt-cinq ans.
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Le rapport de l’Unicef France 2014 fait ressortir le cumul des inégalités vécu par les enfants en situation de privation et le malaise grandissant entre l’enfance et l’adolescence

Unicef 2014Pour la deuxième année consécutive, l’Unicef France a mené une étude d’une ampleur exceptionnelle auprès des 6-18 ans, « Écoutons ce que les enfants ont à nous dire ».

Deux principaux enseignements s’en dégagent, jetant une lumière crue sur la situation des enfants et des adolescents vivant en France : les enfants en situation de privation cumulent les difficultés en matière d’intégration sociale ; par ailleurs, plus du tiers des participants est en situation de souffrance psychologique, et cette proportion augmente avec l’âge, atteignant 43 % chez les plus de 15 ans.

La prévalence des idées suicidaires, de la tentative de suicide et des conduites addictives chez les adolescents est elle aussi d’une ampleur inquiétante.

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“L’Institutrice”, de Nadav Lapid

"L'Institutrice", de Navad LapidL’institutrice Nira décèle chez le petit Yoav, un enfant de cinq ans, des dons extraordinaires pour la poésie.

Visiblement inspiré au sens fort du terme, comme le suggère son prénom – qui est celui du neveu du roi David, dérivé du nom de Dieu d’Israël et du mot père et signifiant « Dieu du père » –, il profère des poèmes, que recueille scrupuleusement sa nounou.

Nira elle-même écrit des poèmes comme pour échapper à la banalité de sa vie conjugale avec un mari matérialiste et sans imagination. Subjuguée par le talent précoce de Yoav, elle voit dans le fait d’être avec lui un bonheur et une mission. Du coup, obsédée par le jeune et mystérieux prodige, elle s’intéresse moins à ses propres enfants – adultes il est vrai – et décide d’encourager ses prédispositions, envers et contre tous, y compris le père de Yoav.

Cette entreprise désespérée lui fait franchir la ligne de la raison et de la loi.

 

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“Boyhood”, de Richard Linklater, le choix de l’ordre du monde

"Boyhood", de Richard Lakleter © IFC Films

“Boyhood”, de Richard Lakleter © IFC Films

Le film de Richard Linklater ne présente pas seulement un réel intérêt esthétique, il offre une vision de l’enfance et de l’adolescence particulièrement originale à laquelle nos élèves seront sensibles, comme nous l’avons été nous-mêmes.

Le film oblige en effet le spectateur à se placer devant les choix des personnages et à s’interroger sur ce qu’il aurait pu faire lui-même, ou même s’il y avait lieu d’agir.

En ce sens, les réactions des adultes et des adolescents font partie du projet du film, au même titre que son absence absolue de jugement par rapport à ses personnages ou son très grand souci d’ouverture.

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