La jeune fille au cinéma. Entretien avec Zeynep Jouvenaux, programmatrice au Forum des images

Zeynep Jouvenaux, Forum des images

Zeynep Jouvenaux

Le Forum des images, à Paris, consacre une partie de son été à programmer des films autour du thème de la jeune fille. Il ne s’agit pas de montrer l’intérêt narratif d’un personnage, mais surtout de questionner la place donnée à la jeune fille dans la société et de discuter la façon dont le cinéma s’en empare.

L’éventail est large, du film d’horreur au film naturaliste, du film d’auteur au film hollywoodien. Malgré ces différences, des questions récurrentes s’imposent, qui touchent à l’ordre social que la jeune fille assume ou remet en question, à l’identité féminine dont le cinéma montre comment elle peut être induite par les représentations sociales et révéler la fabrication des stéréotypes.

L’âge de la jeune fille renvoie alors à des questions d’affirmation, de reconnaissance du féminin et de transmission. Entre secret et sauvagerie, conscience et apprentissage, revendication et passage de relais, la figure de jeune fille est une figure de transformation et de création.

Zeynep Jouvenaux, la programmatrice de ce cycle, nous parle de ce qui l’a guidé dans ses choix et des questions auxquelles sa programmation ouvre.

Continuer la lecture

“La Maison de Bernarda Alba”, de Federico Garcia Lorca, à la Comédie-Française

"La Maison de Bernarda Alba", de Federico Garcia Lorca, à la Comédie-Française,

© Comédie-Française, 2015

C’est noir, c’est austère, c’est tragique. Comme chez les dramaturges de l’Antiquité, nous devinons, dès les premiers mots, que le destin est en marche, qu’il n’y aura pas d’issue, pas d’alternative à la mort, cette mort qui inaugure le spectacle et qui, une heure et demie plus tard, viendra le clore. Brutalement. Irrémédiablement.

Le lieu le signale : il est celui de l’enfermement, une « maison » annonce le titre, un espace où l’on se terre, où l’on cache des secrets de famille et des désirs refoulés.

Mais, transformée par une scénographie grandiose, cette maison devient prison, fermée par un immense rideau en lequel se combinent la dentelle des moucharabiehs, l’oppressive claustration des grillages concentrationnaires et les infranchissables barrières d’un monastère.

Continuer la lecture

“365 mots de l’amour et de l’amitié expliqués”, de Paul Desalmand et Yves Stalloni

"365 mots de l’amour et de l’amitié expliqués", de Paul Desalmand et Yves StalloniAvant même d’ouvrir le livre, avant même de le retourner et de lire au dos les lignes de présentation qui y figurent, la première page de couverture offre à elle seule des indices quant au contenu et à la tonalité de l’ouvrage.

Tout d’abord, le choix du rouge respecte la tradition symbolique : cette couleur renvoie à la Charité, l’une des trois vertus théologales, qui dans l’absolu synthétise l’amour sous toutes ses formes. Le vert eût dit l’Espérance, le blanc la Foi. L’entrée Rouge ne figure pas dans l’ouvrage, mais il est question du Feu (p. 125) et du Cœur (p. 63) pour signifier l’incandescence de l’amour.

Si le rouge de la couverture sollicite aussitôt le regard et l’imagination, le velouté du papier, sous la main du futur lecteur, suggère les impressions tactiles d’une Caresse. Que l’on se rassure, des lignes savoureuses sont consacrées à « ce geste, plein de délicatesse, tantôt affectueux, tantôt sensuel » (p. 49).

Continuer la lecture

“Une promesse”, de Patrice Leconte

"Une promesse", de Patrice LeconteLa réhabilitation d’un cinéaste complet

En découvrant Une promesse (2013), on se demande comment le réalisateur d’un film aussi profond et délicat a pu se « divertir » ces dernières années dans des productions que l’on peut oublier…  Et pourtant, le spectateur fidèle à Patrice Leconte depuis son mémorable Tandem (1987), a tout lieu de se réjouir de ce renouveau que son opus précédent, Le Magasin des suicides (2011), adapté du roman de Jean Teulet, avait déjà laissé espérer.

Alors que l’on pourrait croire que tout oppose l’esthétique de ses deux derniers films – un film d’animation et un autre en costumes –, il apparaît, à y regarder de plus près, que Patrice Leconte tente d’y combattre le même mal, la noirceur de vivre.

Sans doute est-il loin de remettre en cause l’aphorisme de Camus, « Il n’y a qu’un problème sérieux, c’est le suicide », mais en adoptant une fin « heureuse », il refuse de céder au pessimisme crépusculaire de la nouvelle de Stephen Zweig, « Le Voyage dans le passé », dont il s’est inspiré.

Continuer la lecture

« La Vie d’Adèle, chapitres 1 et 2 », d’Abdellatif Kéchiche

Abdellatif Kechiche, "La Vie d'Adèle"Les mini scandales qui accompagnent la sortie du film  d’Abdellatif Kéchiche risquent de faire perdre de vue sa véritable dimension.

Car il s’agit non pas d’un film voyeuriste, comme on voudrait nous le faire croire, mais d’une œuvre d’art, à référence doublement littéraire puisque son premier titre était celui de la bande dessinée de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude (Glénat, 2010), dont il est adapté, tandis que le second La Vie d’Adèle chapitres 1 et 2, renvoie à La Vie de Marianne, roman inachevé de Marivaux, qui nous fait vivre à la première personne et en huit parties l’accession d’une jeune orpheline à une position sociale en même temps qu’à l’amour et à la maturité.

Pour placer le film sous le signe de Marivaux, une élève de première lit dès le début un passage-clé de ce roman, et répète sans trop comprendre : “Car je suis femme…”  Tel est bien l’enjeu du film. Qu’est-ce qu’être une femme ? Privilège ou malheur ? Choix ou destin ?

Continuer la lecture

« L’Enfant et le savoir », de Martine Menès

Avec L’Enfant et le savoir, Martine Menès, s’interroge pertinemment sur le concept de « rapport au savoir ».

À la fois objet et processus, le « rapport au savoir » se voit défini comme « l’ensemble des relations affectives, cognitives, psychiques, pratiques que le sujet confronté à la nécessité d’apprendre entretient avec les objets de la connaissance du monde qui l’environne ». Cette définition posée, on comprend aisément, le rôle du désir dans les processus d’apprentissage : « Pas de savoir sans désir », fait remarquer la psychanalyste.

L’essai va dès lors recenser les obstacles qui entravent les processus d’acquisition du savoir, parasités par des motifs refoulés, transmis parfois d’inconscient à inconscient. Martine Menès appuie sa démonstration sur des exposés de cas cliniques concrets mais aussi sur des exemples littéraires (Duras, Grimbert, Barbery…) qui pondèrent agréablement la réflexion psychanalytique. Continuer la lecture