« À propos des chefs-d’œuvre », de Charles Dantzig

Mise en page 1Ce pourrait être un bon sujet de dissertation pour classe de première : « Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ? » Sauf que Charles Dantzig, qui a tout lu, qui entretient un rapport fusionnel avec les livres et qui déteste les professeurs de littérature, souhaite élargir le débat en choisissant comme titre « À propos des chefs-d’œuvre ».

L’auteur du Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005), puis de l’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (2009), et, plus récemment, de Pourquoi lire ? (2010) peut ainsi, comme il aime à le faire, laisser libre cours à sa fantaisie, à son inspiration vagabonde lui permettant de dévoiler ses haines (il y en a assez peu ici : le sujet s’y prête mal) et surtout ses préférences (tous les essais de Dantzig se rejoignent pour construire un « musée imaginaire » personnel – littéraire, s’entend).

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« Exercices de survie », par Jorge Semprun

Exercices de survie, Jorge SemprunUn peu plus de dix-huit mois après sa disparition, Jorge Semprun nous revient avec ce livre posthume précédé d’un superbe titre qui pourrait résumer les itinéraires de l’auteur, Exercices de survie. L’avertissement de l’éditeur nous précise que ce texte inachevé était en cours de rédaction quand Semprun, atteint par la maladie, fut contraint de l’interrompre.

Le même avertissement reprend quelques phrases d’un documentaire dans lequel l’écrivain franco-espagnol nous expliquait que « ce livre serait conçu comme une suite. Il pourrait y avoir un, deux, trois, quatre autant de volumes, sous le même titre, Exercices de survie, où je reconstruirais la vie, ma vie, en fonction du thème ». Ce thème sera, en l’occurrence, la torture ; et le premier volet de « ce livre interminable » est celui que nous avons entre les mains. Continuer la lecture

“Ma guerre d’Espagne. Brigades internationales : la fin d’un mythe”, de Sygmunt Stein

En 1956, on sait tout des crimes de Staline. Certains mythes pourtant ont la peau dure, et celui des Brigades Internationales est de ceux-là.

Sygmunt Stein, qui vit à Paris depuis l’après-guerre, écrit son histoire en yiddish. Militant communiste né en Galicie, il s’est engagé très tôt contre les fascistes, en Espagne. Et très vite il a compris ce qu’il en était.

Écrire ce livre en 1956 dans une Europe coupée en deux, avec un Parti communiste français tout-puissant, ne va pas de soi. Et, à lire Stein, on comprend pourquoi tant d’années se sont écoulées.. Continuer la lecture

« La Nouvelle Revue française », « Décapage » : écrire à la première personne

« Je trouve déraisonnable le fait d’écrire sans avoir le violent sentiment d’écrire. » Le propos est de Philippe Sollers et on le lit en conclusion du dernier numéro de La NRF, « Je & Moi », dirigé par Philippe Forest, qui fait, par ailleurs, la couverture de Décapage.

Ce « violent sentiment d’écrire », dont parlent les écrivains dans ce numéro n’est pas très éloigné de la corne du taureau qu’évoquait Michel Leiris dans sa préface à L’Âge d’homme. Il semble que ce soit davantage dans l’écriture à la première personne qu’il s’éprouve.

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Une jalousie du réel : “Écrire la vie”, d’Annie Ernaux

Quand on relit les titres des récits et journaux publiés au fil des ans par Annie Ernaux, on est frappé par l’usage des déterminants, par leur absence parfois, par le caractère assez général de ces dénominations : Une femme, Les années, La Honte… On pourrait gloser longtemps sur ce qu’ils révèlent.

De même qu’on pourrait s’interroger sur les épigraphes de Genet, Rousseau ou Jean Rhys qui ouvrent La Place, Journal du dehors ou L’Occupation. Tous disent un déchirement nécessaire pour être. Continuer la lecture

Montagne interdite : “Mont Blanc”, de Fabio Viscogliosi

Dans son premier livre, Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit, Fabio Viscogliosi rapportait de façon rapide, comme en biais, la mort de ses parents dans l’incendie sous le tunnel du Mont Blanc. Mont Blanc revient sur ce 24 mars 1999.

Ce drame, il ne l’aborde pas frontalement, pas plus que le lieu que longtemps il évitera : « Ma géographie lui tourne autour, il est l’axe à partir duquel se déploie l’univers. »

Il est question, dans ce récit, de Pierlucio, surnommé « Spadino », patrouilleur à moto de la société italienne en charge de la sécurité du tunnel. On apprend de lui qu’il aurait sauvé une dizaine d’automobilistes, piégés à l’intérieur, versant italien. Depuis 1999, chaque année, des milliers de personnes lui rendent hommage. Continuer la lecture

Annie Ernaux, “L’Autre Fille”

Annie Ernaux est un écrivain majeur apprécié du grand public, étudié par les universitaires et reconnu par les critiques littéraires qui lui ont décerné, notamment, le prix Renaudot pour La Place en 2004 et le prix Marguerite Duras pour Les années en 2008.

Cette reconnaissance tient à son style percutant et incisif, à sa manière exigeante de chercher l’adéquation parfaite entre l’idée et la phrase. Elle la doit aussi à sa façon particulière de mêler l’intime et le collectif.

Chaque être humain est singulier, bien sûr, mais il s’inscrit dans une histoire familiale et sociologique, avec ses façons d’être, de dire, de faire et de penser dont on ne peut le dissocier. Continuer la lecture

Inédits : les “manuscrits de guerre” de Julien Gracq

Selon Ingeborg Kohn, traductrice américaine de Julien Gracq (Le Monde du 8 avril 2011), Julien Gracq, de son vivant, n’aurait jamais autorisé la publication de ces deux textes découverts parmi les manuscrits légués par lui à la Bibliothèque nationale et dont il n’avait jamais parlé à quiconque, même à son éditrice dans la «Pléiade», son ayant-droit, Bernhild Boie – celle qui connaît le mieux l’œuvre et l’homme.

Ces deux textes sont écrits à la main, de cette écriture qui n’avait pas changé avec l’âge chez cet auteur décédé à quatre-vingt-dix-sept ans. Continuer la lecture