Marc Olivier Baruch, « Des lois indignes ? Les historiens, la politique et le droit »

Marc-Olivier Baruch, "Des lois indignes ? Les historiens, la politique et le droit"Nous aurions presque oublié, alors que la chose fit grand bruit dans le landernau universitaire et politique. En décembre 2005, quelques-uns de nos plus éminents historiens, dont certains professeurs au Collège de France, des académiciens et jusqu’à un ancien ministre apposaient leur signature au bas d’un manifeste collectif  intitulé Liberté pour l’histoire.

Il s’agissait de s’élever contre une série de lois jugées « indignes de la République » car attentatoires à la liberté de pensée et d’expression des historiens. Une disposition gouvernementale (vite abrogée) avait cristallisé l’émotion, en partie légitime, de la corporation, celle qui prétendait imposer à l’école de souligner « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».

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« Ceux qui ne dormaient pas. Journal 1944-1946 », de Jacqueline Mesnil-Amar

"Ceux qui ne dormaient pas", de Jacqueline Mesnil-AmarPublié pour la première fois en 1957 aux Éditions de Minuit et passé alors inaperçu parce qu’il était plutôt question, en France, de tourner la page, le journal de Jacqueline Mesnil-Amar (1909-1987) est réédité chez Stock en 2009, puis au Livre de poche en 2010.

Et on se rend compte que la perspective a complètement changé sur ce texte, qui mêle étroitement l’intime et l’Histoire, et que le moment est bien plus propice aujourd’hui à sa lecture. Sans doute parce qu’un travail considérable a été réalisé depuis lors sur la Shoah.

Jacqueline décrit au jour le jour les affres qu’elle connaît à partir du soir où son mari, André Amar, ne rentre pas à la maison. Arrêté le 18 juillet 1944 avec d’autres combattants de l’ombre, il va être envoyé à Fresnes, puis à Drancy, d’où il partira le 24 août dans le dernier convoi pour Auschwitz. Son évasion tient du miracle.

Sans nouvelles comme toutes les femmes de résistants et follement inquiète, Jacqueline écrit pour tromper l’attente, l’angoisse, pour essayer de comprendre pourquoi et comment sa vie vient d’être saccagée.

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« Le Dernier des injustes », de Claude Lanzmann

"Le Dernier des injustes", de Claude LanzmannLe film de Claude Lanzmann Le Dernier des injustes concerne Benjamin Murmelstein – ainsi surnommé par lui-même d’après le titre du roman d’André Schwarz-Bart, publié en juillet 1959 aux éditions du Seuil et Prix Goncourt –, placé par les nazis à la tête du conseil juif du camp de Theresienstadt pour exécuter leur plan d’extermination.

Le cinéaste l’avait longuement interviewé à Rome, en 1975, au début du tournage de Shoah, mais n’avait pas utilisé les rushes, qui avaient été confiés aux archives du Musée de l’Holocauste à Washington.

Quarante ans après le tournage initial de Shoah (1975) et trente ans après sa sortie (1985), après avoir montré l’évasion de Yehuda Lerner dans Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), après être revenu sur l’indifférence des Alliés, et en particulier de Roosevelt, dans Le Rapport Karski (2010), Lanzmann affronte, dans le Dernier des Injustes, la question si controversée de la collaboration. Et ce nouvel épisode revêt une importance toute particulière d’abord par sa remise en question historique, puis par le travail de mise en forme réalisé sur les documents existants.

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« Le Médecin de famille », de Lucía Puenzo

"Le médecin de famille", de Lucia PuenzoLe Médecin de famille est le troisième film de la romancière argentine Lucía Puenzo (L’Enfant poisson, 2004 ; 9 minutes, 2005 ; La Malédiction de Jacinta Pichimahuiada, 2007 ; La Fureur de la langouste, 2010), adapté de son roman Wakolda (2011).

C’est d’ailleurs sous ce titre qu’il a été présenté au dernier festival de Cannes, où il a fait grande impression. Il faut dire que l’intrigue nous fait vivre l’aventure hors du commun d’une famille argentine dont le chemin croise celui du docteur Josef Mengele, ancien médecin du camp d’extermination d’Auschwitz, auteur d’expériences sur des sujets vivants traités comme des cobayes – expériences rendues publiques pour la première fois au procès de Nuremberg (novembre 1945-octobre 1946).

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« L’Amour sans visage », d’Hélène Waysbord

helene-waysbord-l-amour-sans-visage.« Un être de confection »

« Ma vie, celle que j’ai vécue du moins, commence par un black-out au sens plein du terme. Biffée d’un coup l’enfant, derrière le noir total tombé sur le parvis de l’école maternelle à la sortie de midi un jour d’octobre. Était restée l’autre enfant en dessous comme un double décalé, perdu. »

C’est ce qu’écrit Hélène Waysbord dans la dernière partie de L’Amour sans visage. Ce noir total qui défait son enfance, toute son existence, est lié à la disparition de ses parents, en 1942. Ils n’ont eu que le temps de la confier à des cafetiers de province. L’un d’eux l’a conduite de la gare Montparnasse jusqu’à Aurion, qu’on peut entendre Orion, mais aussi composition de noms bretons puisque l’enfant sera cachée dans l’Ouest.

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« Hannah Arendt », de Margarethe von Trotta

hannah-arendtRenonçant à une biographie exhaustive de la philosophe juive allemande Hannah Arendt (1906-1975), Margarethe von Trotta a choisi de se concentrer sur les quatre années tumultueuses pendant lesquelles elle a croisé Adolf Eichmann et sur les conséquences historiques et émotionnelles de cette expérience.

Évitant la linéarité d’un récit classique, la cinéaste reconstitue sa vie au moyen d’artifices narratifs astucieux : de brefs flash-backs sur la liaison avec Heidegger, avec qui Arendt est restée en contact malgré l’adhésion de son maître au parti nazi ; les cours qui lui permettent d’exposer sa pensée ; les conversations avec son mari et ses amis, où elle évoque ses souvenirs – en particulier son évasion du camp français de Gurs, dans lequel se trouvaient un nombre important de Juifs allemands qui avaient fui le régime nazi.

La construction du scénario, le sérieux de la reconstitution historique et l’intérêt du sujet en font une œuvre à voir absolument, le portrait magistral d’un être indépendant, confronté à des choix drastiques comme celui de l’exil, et dont l’histoire rejoint un thème récurrent des films de la cinéaste : montrer comment une personne réagit face à des événements historiques et sociaux sur lesquels elle n’a aucune prise.

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« Sauve-toi, la vie t’appelle », de Boris Cyrulnik

Sauve-toi, la vie t’appelle - Boris Cyrulnik
Ce livre, Boris Cyrulnik nous le devait. « Nous », c’est-à-dire qui ? D’abord les fidèles lecteurs de ses livres précédents qui se réjouissent de retrouver, depuis une trentaine d’années, ses analyses pertinentes sur les comportements humains et, au cours de la dernière décennie, sa contribution décisive à la notion de « résilience » qu’il a contribué à familiariser.

Mais « nous », c’est aussi l’ensemble des personnes qui le connaissent, patients occasionnels, anciens camarades, confrères du monde entier ou encore amis personnels qui savent apprécier – au-delà de ses compétences de neuropsychiatre – sa gentillesse, son humour, sa disponibilité, son regard décalé et bienveillant sur le monde, mais qui n’ont jamais connu avec précision la réalité d’un parcours incroyable que la pudeur lui interdisait de raconter.  Une dédicace, placée en épigraphe, leur est d’ailleurs adressée..

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“In Darkness” (“Sous la ville”), d’Agnieszka Holland

Fille de deux journalistes, un père juif et une mère catholique, Agnieszka Holland est née en 1948 à Varsovie, après que ses grands-parents paternels aient été tués dans le ghetto et que sa mère ait participé à l’insurrection de 1944.

En raison de l’antisémitisme et du machisme qui règnent dans le cinéma polonais, elle s’inscrit à l’école de cinéma de Prague.

Mais son véritable apprentissage, elle le fait comme assistante de Krzysztof Zanussi et Andrzej Wajda, et découvre ainsi l’intérêt de traiter les problèmes politiques et moraux sous un régime autoritaire.. Continuer la lecture