Du fait divers à la leçon humaniste : l’accident de l’aviateur Henri Guillaumet dans la presse et la littérature (2de)

L’avion de Guillaumet – un Potez 25 F-AJDZ – accidenté dans la Cordillère des Andes © Musée d’Air France.

Presse et littérature d’idée, classe de Seconde

Du fait divers à la leçon humaniste : l’accident d’Henri Guillaumet
dans la presse (le Journal, 21 juin 1930)
et la littérature (Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939).

Les nouveaux programmes pour la classe de Seconde invitent à travailler en parallèle « un article de presse sur un fait divers et une nouvelle prenant appui sur le même fait divers ». L’étude suivante essaie de dégager l’intérêt de cet exercice.

Terre des hommes, publié en 1939, est le récit fait par Saint-Exupéry de son expérience d’aviateur, pilote de ligne pour la société Latécoère assurant le transport postal d’un continent à l’autre dans les années 1920 avant de devenir l’Aéropostale à la fin des années 1930. Les lignes, les avions, les conditions, tout est alors une combinaison d’aventure humaine et d’entreprise commerciale moderne. Saint-Exupéry sélectionne dans ses souvenirs ceux qui témoignent de la valeur de l’homme et du sens de la vie et opère un va et vient entre l’anecdote et la méditation.

Le 13 juin 1930 son ami l’aviateur Henri Guillaumet (1902-1940) assure un vol entre le Chili et l’Argentine par la Cordillère des Andes. C’est l’hiver dans l’hémisphère sud, le temps est mauvais, son avion ne peut trouver de route entre les sommets et finit par tomber en panne d’essence à près de 4 000 mètres d’altitude. Suivent sept jours de survie, sept jours de recherches avant la délivrance. Saint-Exupéry qui participe alors aux recherches et recueille le miraculé, consacre neuf ans plus tard tout un chapitre à son ami, non pour vanter son courage mais décrire « une qualité qui n’a point de nom ».

Aéropostale

Voici comment le quotidien Le Journal rapporta l’accident de Guillaumet en page 3 de son numéro du 21 juin, après avoir mentionné la disparition de son avion dans le numéro du 16.

L’aviateur Guillaumet à Mendoza

« Buenos Aires, 21 juin. Le pilote Saint-Exupéry a ramené en avion à Mendoza l’aviateur Guillaumet. Ce dernier, qui a les pieds enflés mais ne porte aucune blessure a déclaré que le vendredi 13 juin une tempête l’avait obligé à atterrir dans la vallée Diamante située dans la Cordillère, près du volcan Maipu, et recouverte d’une couche de neige de 20 mètres d’épaisseur. L’appareil a capoté et c’est miracle que l’aviateur se soit retrouvé sain et sauf.

Le lendemain il est parti à pied muni d’une simple boussole, il a marché pendant trois jours et trois nuits, sans arrêt pour réagir contre le froid. Ayant glissé dans un précipice de 800 mètres de profondeur il a perdu son sac de vivres et est resté deux jours sans nourriture. Malgré l’épuisement et le découragement il a poursuivi sa route et finit par atteindre une cabane où des policiers argentins l’ont recueilli.

La population de Mendoza a acclamé l’aviateur français. »

Saint-Exupéry et Guillaumet

Saint-Exupéry et Guillaumet devant un Laté 28 de l’Aéropostale © Musée Air France)

Puis voici comment Saint-Exupéry s’adresse à Guillaumet dans la conclusion du chapitre qu’il consacre à « l’une des plus belles aventures » de son ami. » (Terre des hommes, chap II, les camarades, éd Folio, p.47)

« Dans la chambre de Mendoza où je te veillais, tu t’endormais enfin d’un sommeil essoufflé. Et je pensais : “Si on lui parlait de son courage, Guillaumet hausserait les épaules. Mais on le trahirait aussi en célébrant sa modestie. Il se situe bien au-delà de cette qualité médiocre. S’il hausse les épaules, c’est par sagesse. Il sait qu’une fois pris dans l’événement, les hommes ne s’en effraient plus. Seul l’inconnu épouvante les hommes. Mais, pour quiconque l’affronte, il n’est déjà plus l’inconnu. Surtout si on l’observe avec cette gravité lucide. Le courage de Guillaumet, avant tout, est un effet de sa droiture.” Sa véritable qualité n’est point là. Sa grandeur, c’est de se sentir responsable. Responsable de lui, du courrier et des camarades qui espèrent. Il tient dans ses mains leur peine ou leur joie. Responsable de ce qui se bâtit de neuf, là-bas ; chez les vivants, à quoi il doit participer. Responsable un peu du destin des hommes, dans la mesure de son travail. »

Entre ces deux textes, il y a toute la différence entre la platitude et la profondeur, entre le fait divers à sensations et l’analyse au-delà des apparences, entre l’accent sur le physique, le corps malmené, et l’attention au moral, l’esprit face à l’obstacle, entre une nouvelle consommable, plutôt conforme aux attentes des lecteurs, et une approche de grandes questions comme le courage, la responsabilité, l’humanité.

Dans l’article de presse, la trame du récit s’appuie sur le schéma : mésaventures (la tempête), périls mortels (la marche, le précipice), fin heureuse (la rencontre avec les policiers). La mise en scène sollicite les clichés et un imaginaire convenu : la boussole, la durée : trois jours et trois nuits, la chute, les vivres perdus, la foule qui acclame le rescapé. De quoi satisfaire le lecteur.

Par malchance, rien de cela ne se retrouve dans le récit que Guillaumet fait de son accident à Saint-Exupéry : loin de mettre en avant l’épreuve physique, l’héroïsme du corps souffrant mais vivant, il ne revient que sur l’épreuve mentale. Ses premiers mots sont : « Ce que j’ai fait, je le jure, aucune bête ne l’aurait fait. » La résistance est d’abord mentale, l’effort est celui de la volonté, qui ne renonce pas à la vie et qui lutte parce que Guillaumet se sent lié aux autres hommes, à commencer par sa femme, ses amis, ou ses clients de l’Aéropostale. Sa lutte pour la vie est plus que la lutte pour sa conservation, c’est la lutte pour honorer ses devoirs d’homme.

Le journalisme aime que les mots circonscrivent des réalités : Guillaumet a été courageux. Tout le récit le prouve. Il a vaincu sa peur, le froid, la nuit, la faim. Saint-Exupéry interroge les mots : Guillaumet a fait preuve d’une « qualité qui n’a point de nom » : courage, gravité, droiture, responsabilité, à quels mots s’apparente cette force qui l’a animé, sinon à ceux que l’on devine dans ce qui caractérise l’être humain, dans les marques d’une nature humaine révélée par l’obstacle et l’épreuve, la proximité de la mort et de l’indifférenciation.

Dans le mouvement de l’actualité de juin 1930 l’aventure de Guillaumet est passée pour un fait divers émouvant et heureux. Sous la plume de Saint-Exupéry l’aventure est devenue un signe de la grandeur humaine, une raison de croire à un humanisme moral fondé sur la conscience d’une solidarité entre les hommes. À la mort de Guillaumet, en 1940, soit un an après la publication de Terre des hommes, la société va saluer en lui un héros de l’aviation, une légende des temps modernes, l’ange de la Cordillère des Andes, le survivant héroïque, et ce culte de l’homme extraordinaire, si loin de ce que Guillaumet avait éprouvé, (être homme, profondément homme), va devenir objet d’appropriations multiples et de réécritures sans fins : le cinéma, le livre, la bande dessinée, le timbre-poste…

Jusqu’à la Nation qui en 2001 à travers Jacques Chirac en visite au Salon aéronautique du Bourget honore Henri Guillaumet en remettant la Légion d’honneur à un vieux monsieur de 85 ans, Juan Garcia, le berger qui, âgé de 14 ans en 1930, avait récupéré l’aviateur français sur les hauts plateaux argentins.

Jankélévitch et l’aventure

Dans quelle mesure l’accident de Guillaumet confirme les analyses suivantes de Jankélévitch, extraites de son essai de 1963 : L’Aventure, l’ennui, le sérieux ?

« La temporalité aventureuse et la temporalité aventurière font deux. L’homme aventureux représente un véritable style de vie, au lieu que l’aventurier est un professionnel des aventures; pour ce dernier l’essentiel n’est pas de courir des aventures, mais de gagner de l’argent et s’il savait un moyen de gagner de l’argent sans aventures, il choisirait ce moyen. […] Une aventure quelle qu’elle soit, même une petite aventure pour rire, n’est aventureuse que dans la mesure où elle renferme une dose de mort possible, souvent infinitésimale, dose homéopathique si l’on veut et généralement à peine perceptible. C’est tout de même cette petite et parfois lointaine possibilité qui donne son sel à l’aventure et la rend aventureuse. Plus généralement la douleur, le malheur, la maladie, le danger sont à cet égard logées à la même enseigne. […] C’est une chose bien simple, pour pouvoir courir une aventure il faut être mortel, et de mille manières vulnérable : il faut que la mort puisse pénétrer en nous par tous les pores de l’organisme, par tous les joints de l’édifice corporel. Mieux vaut ne pas penser aux innombrables façons qu’à ce fragile édifice de se démolir! Notre sécurité est une réussite si exceptionnelle, et elle suppose la réunion d’un si grand nombre de conditions toujours révocables que sa reconduction de jour en jour est déjà elle-même une coïncidence miraculeuse et un heureux hasard dont il faudrait sans cesse rendre grâce au destin. »

La réponse évaluera la place de l’argent dans la vie de Guillaumet et la proximité  de la mort dans son accident.

Pascal Caglar

• Pour aller plus loin :

Roland Barthes : « Structure du fait divers », in « Essais critiques », 1964.
Saint-Exupéry : « Terre des hommes », 1939.
Jean-Jacques Annaud : « Guillaumet, les ailes du courage », 1995.
Christophe Bec, Patrick Dumas : « L’Aéropostale, des pilotes de légende », t. 1 : Guillaumet, éd. Soleil, 2013.

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1 réflexion sur « Du fait divers à la leçon humaniste : l’accident de l’aviateur Henri Guillaumet dans la presse et la littérature (2de) »

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