Vertiges de l’identité : “Viviane Elisabeth Fauville”, de Julia Deck

Une femme dépressive assassine son psychanalyste. Viviane Elisabeth Fauville, c’est l’un de ses noms, donne son titre au premier roman de Julia Deck. Et l’on se doute que derrière ces prénoms et noms multiples, rien n’est vraiment simple.

Viviane Elisabeth Fauville est donc l’histoire d’une femme qui supporte mal la séparation, le fait de se trouver seule avec son bébé, après avoir dû abandonner le domicile conjugal qu’elle occupait rue Louis-Braille avec Julien Hermant. Le couteau du crime vient de chez lui.

La suite ressemble à ce que l’on lit dans les romans policiers : enquête, interrogatoires, pistes diverses et alibis. La « criminelle » suit l’enquête dans le journal, et les suspects dans Paris, en même temps que le commissaire. Mais nous trouvons aussi dans ces pages les mari, femme, amant, maîtresse, de la « scène de la vie de province ». Le soap opera pour résumer.

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Une savante chorégraphie de personnages

Le malaise de l’héroïne est constant, et se matérialise de façon précise. D’abord dans l’espèce de distance qu’elle entretient avec le monde, avec la ville qu’elle arpente, décrite sous la neige ou la grisaille, dans une lumière vaporeuse. Viviane Elisabeth Fauville est l’étrange traversée de Paris d’une « vraie bourgeoise, circulant du Ve au XVIe arrondissement […] dans la bienheureuse ignorance de cet est parisien où logent les classes sociales intermédiaires et sévissent les tueurs en série ». Une de ces errances se conclut ainsi dans un square où l’on « aère les enfants pauvres et les revendeurs de toxiques ». Un chapitre de filature ressemble à une savante chorégraphie entre tous les personnages, dans et autour des Arènes de Lutèce. On se croise, on se suit, on se cherche d’un point à un autre. On ne se trouve pas, ou pas vraiment.

Chercher, se chercher… c’est de ce côté-là du roman moderne que se situe Julia Deck avec ce premier texte maîtrisé, pensé, aussi obstiné dans sa démarche que les phrases qui le font avancer. La narratrice déroule, phrase après phrase, et on est d’emblée frappé par l’emploi de phrases déclaratives, par l’absence totale, malgré la violence de certains faits et surtout des émotions, de points d’exclamation ou d’interrogation. D’où l’impression, une fois la lecture terminée, qu’on peut la reprendre comme si un cercle se fermait. Avec des trous, des éléments flous. Comme la narratrice l’écrit avec ironie, « il y a des choses qui échappent à l’auteur ».

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Un lecteur en position d’analyste

Mais le véritable trouble tient à l’emploi des noms et des pronoms. On a parfois affaire à Viviane, parfois à Elisabeth, et un « elle » permet de reconnaître l’héroïne. Et parfois ce « elle » devient « vous », « tu », voire « on ». Dans le même chapitre, un pronom remplace l’autre. Ce jeu n’est bien sûr pas fortuit ou gratuit ; il est à l’image de cette femme qui ne sait plus qui elle est, ce qu’elle fait, ni où elle va. Chaque pronom ou nom correspond à une relation (ou absence de lien) avec les autres. Des repères existent, cependant : à 42 ans, elle est responsable de la communication des Bétons Biron, et elle « possède une mère qui possède un chat ». Sa mère est décédée depuis cinq ans, mais l’héroïne conserve l’appartement place Monge sans l’occuper. Le vendre assurerait son confort matériel pour longtemps. Quant au chat, qu’elle a laissé chez Julien, il n’est pas pour rien dans les troubles qu’elle connaît ; on laissera toutefois aux lecteurs le soin d’en interpréter le rôle.

Ce roman place le lecteur dans la position de l’analyste qui interprète. On lit Viviane Elisabeth Fauville d’une traite, on s’arrête à des détails, à des indices et puis on s’interroge. Parmi les détails qui nous arrêtent, qui font heureusement obstacle, tous ceux, nombreux, qui font sourire. Ils tiennent à la précision de certains détails, à des rapprochements évocateurs jouant par exemple sur le stéréotype. Ils tiennent aussi à des phrases mêlant différents faits ou niveaux de réalité. Certaines scènes , par exemple la scène d’amour ensuite décrite au commissaire comme bagarre est un beau moment d’écriture, avec verbes à l’infinitifs, série de noms communs sans leurs déterminants, phrases nominales en séries. La syntaxe ici mise à mal, seule exception dans le roman, traduit le trouble extrême des sens.

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Un humour constant

Le sourire nous vient aussi d’une forme de satire, notamment quand il est question du monde du travail ou de celui de la consommation, avec les « habituels cryptogrammes en forme de pharmacie » d’une célèbre marque. D’autres comparaisons montrent combien la réalité peut confondre objets, animaux ou êtres. Parfois, le double sens des mots crée le décalage : quand l’héroïne déambule chez elle nue sous l’ampoule nue, ou qu’elle ne « croise pas un chat, hormis le blanc du second ».

L’humour est constant dans ce roman qui par certains côtés rappellent l’univers de Buñuel pour une certaine forme d’incongruité, et plus sûrement celui de David Lynch tant le trouble nous gagne à la lecture. Sans être jamais égaré, puisque la narratrice suit constamment son héroïne, mais assez pour qu’on s’offre le plaisir de relire, pour reconstituer les faits.

Le plaisir qu’on trouve à lire ce premier roman laisse penser que Julia Deck aime s’amuser en écrivant. Espérons qu’elle s’amusera longtemps.

Norbert Czarny

 

• Julia Deck, “Viviane Elisabeth Fauville”, Éditions de Minuit, 2012, 160 p.

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