« Supplément à la vie de Barbara Loden », de Nathalie Léger. Une silhouette parmi les autres

Barbara Loden dans “Wanda”

Au départ de ce récit, la narratrice, peut-être l’auteur, se voit confier une tâche apparemment facile. Elle doit rédiger une notice pour un dictionnaire du cinéma.

Ce petit texte portera sur Barbara Loden, comédienne américaine, ex-épouse d’Elia Kazan et réalisatrice, en 1971, d’un unique film, Wanda. Mais très vite on comprend qu’il n’en ira pas ainsi.

 

« Une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre »

Elle se documente sur les États-Unis, sur le cinéma-vérité et l’émigration polonaise, sur les mines de charbon et l’invention des bigoudis ou l’émergence de la pin-up. Comme elle l’écrit, « J’avais le sentiment de maîtriser un énorme chantier dont j’extrairais une miniature de la modernité réduite à sa plus simple complexité : une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre. » La narratrice ne sait si elle doit maîtriser son sujet ou au contraire se laisser l’espace nécessaire : « J’hésite entre ne rien savoir et tout savoir, n’écrire qu’à la condition de tout ignorer ou n’écrire qu’à la condition de ne rien omettre. » De cette hésitation naît un récit hybride, entre fiction et réflexion, texte autobiographique et récit de voyage dans un pays en déshérence.

S’il est en effet une chose qui ressort immédiatement, c’est le sentiment d’abandon. La Pennsylvanie que la narratrice traverse est une terre perdue, une sorte de zone qui contredit l’image d’opulence, d’énergie ou de lumière qu’on a lorsqu’on pense aux États-Unis. Ce n’est pas l’éclat de New York ni l’aisance extravertie de la Californie. On se sent plus près de la Lorraine, de certaines terres russes ou de régions d’Europe centrale comme les Carpates qui sombrent dans l’oubli et l’ennui. La notice de dictionnaire prend donc une autre envergure, devient quête et enquête, comme c’était déjà le cas dans L’exposition, le précédent récit de Nathalie Léger.

Ne pouvant se contenter des sources écrites, elle se rend sur place, poursuit son investigation sur les traces de Wanda. Elle interroge un ancien champion de base-ball, parlant poétiquement des trajectoires de balle, elle retrouve cette Amérique ivre d’une certaine religiosité spectaculaire et kitsch, elle retrouve les lieux du film : « On sait que ce bar en Pennsylvanie est à l’à-pic exact du malheur, pas un malheur plein d’emphase, pas un malheur grandiose agrafé à l’Histoire, un malheur fade qui a l’odeur d’un tissu à carreaux pendu aux fenêtres d’un café de province. »

Un « malheur fade »

La première page du récit montre ce « malheur fade ». On entre de plain-pied dans la salle de cinéma et l’image un peu floue de Wanda se distingue à peine dans le paysage de mines. De ce lieu, tout semble partir. Wanda est une femme qui se laisse bousculer par son compagnon, se fait entraîner dans un hold-up minable et remercie le juge de la condamner. Barbara Loden a découvert son héroïne dans une page de journal, à la rubrique fait-divers. L’actrice se jugeait seule capable d’interpréter le rôle, de se trouver devant et derrière la caméra. Sans être la victime de Kazan, on peut dire qu’elle n’a guère été mise en valeur par lui ; il lui a préféré sa doublure au théâtre, Faye Dunaway, quand il a tourné l’Arrangement… Elle n’aura pas connu la gloire, encore moins le succès.

Wanda et Barbara Loden sont des maillons dans une chaîne de femmes évoquées par la narratrice. Calculant l’âge de l’actrice, elle compare avec Marylin Monroe, son aînée, qu’elle a interprétée dans une pièce d’Arthur Miller sur Broadway, avec Elisabeth Taylor, Delphine Seyrig et Sylvia Plath.

On pourrait ajouter le nom de Marguerite Duras. Mais dans cette constellation, la mère de la narratrice occupe une place à part. C’est avec elle en effet que la narratrice regarde le film à la télévision. La mère comprend mal l’intérêt de sa fille pour ce film triste, sans relief apparent. Par ses questions et remarques, elle est celle qui fait avancer l’enquête, met en relief la singularité du film et de son auteur. Elle éclaire d’une autre lumière ce récit, dont l’un des charmes est aussi de reposer sur des ruptures, des changements d’angle, des sortes de sautes d’images, comme avec les vieilles pellicules dont le raccord tient mal.

« L’impossibilité de mettre un nom sur la tristesse d’exister »

Les échanges entre les deux femmes donnent à ce récit plutôt mélancolique une tournure plus légère, presque drôle. Encore que la présence de cette femme n’est jamais anodine et n’a rien d’un prétexte. Un jour, délaissée par son mari, prise d’un désespoir silencieux, elle a erré dans un centre commercial du sud-est de la France, prête à disparaître. Et puis « scrutant par les hublots immenses comme si elle jetait un œil outre-tombe, regardant, cherchant ce qui était perdu, puis remontant, et revenant, souriant, remontant, fuyant très vite, et revenant », elle est rentrée chez elle.

Le parallèle avec Wanda s’impose : « On ne saura jamais d’où vient la blessure qui condamne Wanda à la désolation, on ne saura jamais quelle ancienne trahison ou quel abandon lointain l’ont plongée dans ce désarroi sans aspérités et sans partage, on ne saura pas non plus de quelle perte, de quelle absence, elle ne peut se consoler, on la prend comme on se prend soi-même, dans l’aveuglement et l’ignorance, et l’impossibilité de mettre un nom sur la tristesse d’exister. Son visage, le visage de Wanda, fermé, triste, obstiné. »

Entre portrait et poème

Ce beau récit est plein des échos que l’on y entend et les références jamais gratuites à des artistes que la narratrice cite ou reprend à sa façon : Godard, Fred Wiseman, et Sebald sont des sésames. Ils lui donnent la méthode. Mener une enquête, rechercher des traces, c’est d’abord questionner qui ne veut pas toujours l’être. Le fils de Barbara Loden, qui possède les manuscrits et notes de la cinéaste, détient tous les éléments de réponse, refuse de voir la narratrice.

Wiseman, qui rend sa caméra transparente, lui conseille de faire de même. Le texte qu’on lit, à la fois composite et parfaitement tenu, conduisant le lecteur là où il veut, quand il veut, tient à cette imperfection qui serait la loi du portrait, selon l’article de l’Encyclopédie que la narratrice cite.

Ce livre est aussi une sorte de poème aussi, tant la langue y est travaillée, sonore, et un essai sur la fiction qui s’élabore. Les pistes qui s’ouvrent à la lecture sont nombreuses, aussi nombreuses que les courts paragraphes constituant ce texte comme autant de carrefours, dans lesquels on se perd avec plaisir.

Norbert Czarny

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• Nathalie Léger, « Supplément à la vie de Barbara Loden », POL, 160 p.

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1 réflexion sur « « Supplément à la vie de Barbara Loden », de Nathalie Léger. Une silhouette parmi les autres »

  1. ( sorry, version corrigée: )

    A quoi cela sert-il de commenter, à l’infini, ce que personne n’a besoin qu’on commente, ni ne jugerait utile soi-même de commenter.

    Ce n’est là que l’histoire d’un personnage, a priori sans saveur, ni psychologie, se retrouvant, néanmoins, dans la position délicate d’avoir à représenter toute la civilisation, et entamant, qui plus est, cette lourde tâche par la fin, puisque, depuis le fond de sa crasse quotidienne, elle envoie cependant tout promener, ou tout du moins ce qui représenterait qu’un maigre enjeu social (situation familiale en état de dégénérescence) et ce, sans état d’âme, pour nous donner à voir, sans construction (manifeste)de personnage, une représentation de la société, qu’on pourrait qualifier de « telle quelle », représentation allant jusqu’au péril, dans une prise de risque absurde, atteignant son climax lors d’un hold up tragique.

    Montée, quasi addictive, d’avoir à entrer dans cette représentation, se personnifiant, au fil du récit, et se terminant comme une sensation de retombée, retombée d’adrénaline, au milieu du brouhaha des humains…

    Les visages des figurants, majorité de figurantes, témoins de la scène du hold up, oscillant derrière le personnage, dans un jeu savant de vagues et de remous, prennent la même importance que le visage protagoniste, comme si chacune était susceptible d’être devenue, elle aussi, le centre d’un tel fait divers.

    S’il faut une sacrée dose de narcissisme pour devenir le centre d’une représentation de la société, eh bien que ce narcissisme, exaltant la satisfaction de l’actrice/réalisatrice, se dilue donc dans une jubilation, sincère et authentique, de se mettre humblement au service, en se laissant envahir par lui, d’un personnage dans lequel absolument chacun se reconnaîtrait, tout au long d’une odyssée, absurde, fût-elle des plus pathétiques, et des plus glauques, et qui, pour avoir atteint le fond, le plus rudimentaire, de la nature humaine, exalte de façon brillante, car de façon si peu démonstrative, le rapport que chacun a avec soi-même.

    jdf

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