Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ?

Dans un contexte de « crise des vocations » manifeste depuis plusieurs années – en 2013 on dénombre 108 candidats admissibles pour 200 postes au Capes de lettres classiques  –, le ministère de l’Éducation nationale a ouvert sur son site un espace de dialogue à l’usage des candidats potentiels aux concours de recrutement.

Des réponses lapidaires sont données aux questions les plus fréquemment posées par ceux qui envisagent une carrière d’enseignant.

L’une de celles-ci a particulièrement retenu l’attention de l’École des lettres : Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ?

 

« L’École des lettres » publie depuis des dizaines d’années des études littéraires et des comptes rendus d’expériences pédagogiques qui contribuent à renouveler la discipline et apportent un soutien précieux aux nouveaux enseignants. La revue a assuré ainsi un lien indispensable entre des générations d’enseignants, comme en témoignent courriers et témoignages.

Ses auteurs, tous professeurs et formateurs en exercice, de l’école aux classes préparatoires, chercheurs ou écrivains, passionnés par la transmission de la littérature, de la langue, et plus largement de la culture humaniste dans une société en brutale mutation, ont une passion clairement identifiable : celle de partager les connaissances acquises sur le terrain pour aider les élèves à se construire, à s’approprier la langue, et à développer leur sens esthétique et leur esprit critique.

Ce sont leurs points de vue – mais aussi ceux de lecteurs – sur les qualités personnelles et la formation requises par l’exercice du métier de professeur de lettres que nous pouvons lire ici.

Claude Riva, Marie-Hélène Sabard

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Premières contributions

Pascal Caglar, Norbert Czarny, Stéphane Labbe, Jean-Pierre Tusseau, Vanessa Kientz, Magali Jeannin-Corbin, Boris Moissard, Monique Legrand, Joëlle Thébault, Hella Féki, Chiara Ramero, Justine Galan, Olivier Bailly, Jacques Vassevière, Fabrice Thumerel, Yves Lucas, Robert Briatte, Yves Stalloni, Gabriel Conesa, Colette Camelin, Christophe Evans, Frédéric Palierne, Muriel Chemouny, Jean-Michel Zakhartchouk, Thérèse De Paulis, Gwenaël Devalière, Coralie Nuttens, Chantal Dulibine, Véronique Charpentier, Brigitte RéautéMaria-Imperio Arenas-Gonzalez

Pascal Caglar – Étrange question. Troublante question. Son enjeu n’est pas le sondage qu’elle semble appeler : pourcentage de oui, pourcentage de non. Son intérêt est dans ce qu’elle présuppose : à savoir, qu’il y a bien d’autres raisons pour devenir professeur de français, que l’amour de la matière n’est pas l’unique motivation, que d’autres qualités sont attendues, que d’autres profils sont recevables. Alors pourquoi pas toi, pourquoi pas lui, pourquoi pas n’importe qui ? Il n’y a qu’à voir les candidatures de vacataires que reçoivent les rectorats…

Veut-on que n’importe qui enseigne n’importe quoi ? Alors évitons le piège du mot « passion » et la formulation biaisée de la question qui oriente trop naturellement vers la réponse apportée par le ministère (« C’est indispensable mais ce n’est largement pas suffisant »).

Le métier a besoin de gens qui aiment lire, qui sachent lire, qui aient lu, qui connaissent leur classiques, qui aient fait un minimum de latin et d’ancien français, qui aient des souvenirs de grands cours, de grands profs, de grandes lectures et qui souhaitent rendre ce qui’ils ont reçu. Parce que la joie se partage. Parce que l’amour se communique. Alors peu importe le mot passion : qui oserait demander à un marin s’il faut vraiment aimer la mer pour être navigateur, qui oserait demander à un peintre s’il faut vraiment aimer la couleur pour étaler sa peinture ? Qui ose demander à un prof de français s’il faut vraiment aimer la littérature pour l’enseigner ?

Il faut donc renverser la réponse donnée sur le site du ministère : ce qui est indispensable mais pas suffisant, ce sont les qualités humaines (contact, communication). L’amour de la littérature avec tout ce qu’il implique de connaissances, de sens critique, de capacités pédagogiques, est au centre de la formation professionnelle de l’enseignant. Il ne faut pas opposer savoir disciplinaire et savoir-faire professionnel. On se trompe de communication en laissant entendre que l’un pourrait compenser l’autre.

Pascal Caglar, professeur de lettres supérieures.

Norbert Czarny – La passion pour la littérature n’est pas suffisante mais elle me semble nécessaire, voire indispensable.

D’abord parce que nous avons quelque chose à transmettre, et ce quelque chose, ce sont des textes qui nous touchent, qui nous émeuvent, qui nous donnent à penser. Les exemples abondent et sont inutiles.

Ensuite parce que cette transmission des textes et de la langue est d’autant plus nécessaire dans une époque qui les méprise au quotidien. Le sens de la nuance, le goût de l’imaginaire et de la spéculation, celui de la complexité, tout cela est dans la littérature. Ce n’est pas pour rien que de grandes universités de médecine, aux États-Unis, ont inscrit Tchékhov à leur programme : on comprend mieux un malade en lisant cet écrivain qu’en consultant des manuels techniques.

Mais aussi parce que dans la question il y a « passion ». Et que, aujourd’hui, sans passion, on ne fait rien : on est fade, sans âme, on va sans but. Cette passion est contagieuse, comme le montrent les pratiques d’un Pennac ou d’autres.

Enfin, d’un point de vue « pratique », il est difficile de faire passer des savoirs que l’on n’a pas, ne maîtrise pas ou n’aime pas. La littérature est un champ immense. Chacun y trouve sa place, ses pépites, ses monuments.

Reste un point essentiel : comment l’aborder, comment la transmettre, sachant que les pratiques ont changé, du moins un certain nombre d’entre elles. Mais pas la première : conter, dire…

Norbert Czarny, professeur de lettres, formateur, critique littéraire.

Stéphane Labbe – Si l’on m’avait posé cette question lorsque j’ai commencé – voilà bientôt trente ans – j’aurais simplement répondu : « Oui. »

Aujourd’hui je répondrais que ce n’est pas la passion pour la littérature qu’il faut posséder mais la passion de son enseignement. On peut, à l’instar de Daniel Pennac, émettre l’hypothèse que le passionné est contagieux, ce que, par ailleurs, je ne nie pas. Nous avons tous le souvenir d’un professeur habité qui, nous ouvrant une part de lui-même, nous a aussi communiqué le goût du patrimoine littéraire.

C’est à dessein que j’ai utilisé cette dernière expression car s’il est bien une difficulté à laquelle le professeur débutant se heurtera, c’est celle qui constitue la matière, l’objet même de son enseignement. La littérature est un objet difficile. Et elle soulève, je crois, autant de désillusions que ne le fait souvent la philosophie en classe de terminale.

La littérature n’est pas une collection d’histoires plaisantes

Beaucoup pensent – et certains collègues ne sont pas exonérés de cette erreur – que la littérature est une collection d’histoires plaisantes et d’anecdotes faciles. Que l’on peut aisément remplacer l’étude de l’Odyssée en sixième par une réécriture contemporaine, ou qu’il est tout aussi intéressant de substituer à l’étude de Chrétien de Troyes un roman d’aujourd’hui évoquant la quête du Graal.

Ce que dénonçait Gustave Lanson dans La Littérature et la Science, il y a un peu plus de cent ans, est au fond toujours d’actualité : « Rien n’est plus funeste à la littérature que cette sorte de matérialisme qui fait subsister l’idée indépendamment de la forme et qui fait abstraction du travail artistique pour regarder l’objet dans sa réalité physique extérieure et antérieure à l’art. Et rien n’est plus fréquent. Il ne faudrait pas beaucoup presser d’honnêtes gens de ce temps-ci, et des gens instruits, voire des académiciens, pour leur faire avouer que la forme dégrade l’idée, que la littérature est chose puérile et déshonnête, et qu’enfin l’idéal est réalisé quand le bonhomme dit honnêtement ce qu’il pense. »

Le premier travail du professeur de français sera donc de dissiper un malentendu : « N’attendez pas, les enfants, de la lecture des Misérables ou de l’Odyssée, le plaisir que vous procure l’immersion dans une histoire facile comme Eragon ou Fascination» C’est pour cela que j’évoquais tout à l’heure l’idée qu’il faut non seulement aimer la littérature, mais aussi aimer son enseignement car il s’agit d’un enseignement difficile et exigeant qui mobilise la sensibilité, l’intelligence et une foule de capacités d’analyse (grammaticale, lexicale, rhétorique et théorique) dont la vocation est d’éveiller le sens artistique : il s’agit finalement d’une éducation à l’esthétique. Il s’agit d’affûter regard et sens critiques : une entreprise qui demande du temps, de la patience et des efforts aussi bien de la part du professeur que des élèves.

Accepter le réel, et sans cesse cultiver la littérature

Je vais me permettre une comparaison – peut-être audacieuse – avec la passion amoureuse. On peut certes fonder un couple sur une passion amoureuse mais, comme l’ont fait remarquer depuis longtemps les psychanalystes, l’amour ne résiste guère à l’épreuve de la vie quotidienne et de ses routines. Si, donc, le professeur n’ajoute pas à la passion volonté, concessions mutuelles – avec ses élèves, avec la littérature elle-même parfois –, et autres formes d’acceptation du réel, il risque vite de ne plus partager sa passion qu’avec lui-même.

Il faut, je crois, pour perdurer dans le métier de professeur de français, aimer, certes, la littérature et sans cesse la cultiver. C’est bien le lien étroit qu’un professeur va entretenir avec sa discipline qui fonde son « autorité ». Il me semble donc indispensable de nourrir sa culture littéraire de façon permanente, non seulement en poursuivant sans relâche la découverte de ce continent qu’est la littérature, mais aussi en suivant les évolutions de la recherche universitaire.

Nous sommes des passeurs, des médiateurs entre un savoir ardu, difficile – parfois même incompréhensible – et des élèves pour lesquels l’enseignement du français risque fort de n’être que la seule véritable initiation à toute forme d’appréhension du phénomène artistique.

Tenir compte de son public

Et puis, surtout, il faut aussi tenir compte de son public. Le monde change, nos élèves avec lui. Les confidences échangées en salle des professeurs sont, à ce titre, révélatrices : « Je fais L’Étranger en première, c’est court ! », « Non, La Nouvelle Héloïse aujourd’hui, tu rigoles ? », « J’ai étudié Jacques le Fataliste, les trois quarts ne l’ont pas lu ! »

Il nous faut aujourd’hui avoir recours à des trésors d’ingéniosité pour obtenir de nos élèves qu’ils lisent, qu’ils ne se contentent pas de copier-coller ineptes en guise de devoirs. La didactique est donc plus que jamais nécessaire. Je ne parle pas de celle pratiquée de façon nécessairement heureuse lors des épreuves des concours de recrutement. Je parle de la vraie, celle qui se vit et s’élabore dans le secret des préparations et s’agrémente d’intuitions géniales que nous suggère bien souvent l’interaction avec notre public.

Il faut qu’il se passe quelque chose en cours, il faut qu’il y ait de la vie. Je ne condamne pas le cours magistral, certains cours magistraux sont plus vivants que bien des échanges stériles, justement parce que la passion les anime. Mais, nous le savons tous, il est impossible de se limiter à cette pratique. Nous devons donc sans cesse innover, rien n’est plus ennuyeux que ce qui est prévisible. Placez sous les yeux des élèves un texte assorti de sept ou huit questions, et mettez-vous à y répondre : vous verrez l’ennui s’installer. Parce que l’élève qui aura très vite lu les questions saura à quoi s’attendre.

Compétence, technique, savoir-faire, pédagogie, didactique, écoute…

La passion, certes, mais aussi la compétence, la technique, le savoir-faire, la pédagogie, la didactique et l’écoute. Le métier de professeur est un métier exigeant et l’on a rarement l’impression d’y réussir. Mais c’est aussi un métier gratifiant. J’ai eu un élève dont le prénom (B.) est trop identifiable pour que je le cite ici. En sixième, il était dyspraxique, cochonnait laborieusement une demi-page de cahier ; je n’ai pas eu l’impression, au cours de cette année de sixième, de lui apporter grand-chose, si ce n’est une indulgence amusée, une certaine compréhension.

Quand j’ai retrouvé le même B. l’année dernière en première, il avait progressé, cherchait manifestement à donner du sens à ce qu’il faisait. Il s’est tout de suite intéressé aux significations que je cherchais à donner au laborieux exercice du commentaire qu’il est si facile de transformer en une série de recettes stérilisantes. Je l’ai vu toute l’année se pencher avec intérêt sur Baudelaire, Camus, Kafka et les autres.

Vient le mois de juin, le bac de français, et nous les perdons de vue, ces adolescents ou ces enfants que nous avons accompagnés toute une année. Et puis voilà qu’à la dernière rentrée je vois mon B. rayonnant venir vers moi pour m’annoncer qu’il avait eu 17 à l’écrit et 15 à l’oral et me dire : « C’est grâce à vous ! » Je suis mieux récompensé par sa remarque que par toute autre forme de reconnaissance officielle.

Aux futurs professeurs…

Aux futurs professeurs qui aujourd’hui s’engagent j’ai donc envie de dire :

« Certes, vous connaîtrez des désillusions, vous vous engagez par amour de la littérature et vous allez rencontrer de l’incompréhension, des malentendus, des refus. Mais soyez certains que vous portez une cause infiniment juste. Vous allez faire comprendre, dans un monde qui ne songe qu’à l’argent, qu’il est d’autres valeurs. Que la beauté, la vérité sont à la portée de tous.

Si vous n’avez pour seul bagage que cet amour de la littérature, c’est déjà beaucoup. Il vous faudra vous initier à l’écoute, comprendre que l’on ne brise pas par sa seule volonté les déterminismes sociaux et psychologiques qu’engendre notre monde inégalitaire, lutter pour faire entendre votre petite musique dans le tohu-bohu engendré par les nouvelles technologies.

Mais votre combat vaut la peine d’être mené et si vous en êtes convaincus, vous trouverez chez les pédagogues et les didacticiens, dans la matière même de votre enseignement (Pascal, Rousseau, Alain ne sont pas démodés), les ressources qui vous permettront de réussir – parfois. »

Stéphane Labbe, professeur de lettres.

Jean-Pierre Tusseau – La passion de la littérature est sans doute une dimension décisive quand on fait le choix de devenir professeur de français, mais croire que cela est suffisant serait un leurre.

Ce qu’il faut d’abord aimer, avoir envie de transmettre, et qui occupe l’essentiel du temps, c’est la communication orale et écrite, le goût des mots et de leur mise en forme. Le parcours est long du SMS à la « belle » langue !

L’autre dimension qui m’a toujours semblé incontournable pour la réussite d’une classe, c’est l’établissement de rapports humains, verticalement, entre le professeur et les élèves, et horizontalement, entre les élèves. C’est un préalable indispensable à la création d’un climat favorable à la transmission, à l’écoute, à l’effort. Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra faire partager sa passion de la littérature. Cela s’apprenait à l’IUFM et en stage… et c’est ce qui a été remis en cause ces dernières années.

Jean-Pierre Tusseau, professeur de lettres, médiéviste, romancier.

Vanessa Kientz – Plutôt oui ! L’enseignement permet de développer cette passion pour la littérature. Mon métier m’oblige à conserver un regard neuf sur les textes. J’ai découvert, au fil de mes projets, les formes littéraires les plus diverses et ai pu rencontrer de nombreux écrivains, faire intervenir acteurs, auteurs, réalisateurs, critiques littéraires, en collège rural comme en lycée francilien. J’ai également pu assister avec mes collègues à des représentations de théâtre, des ballets, opéras et spectacles. J’ai appris à me servir d’un logiciel d’édition, à écrire pour des sites Internet, à extraire des vidéos, à faire des photographies et du montage numérique, à lire un scénario et ai suivi des formations « Lycéens au cinéma ».

Le métier d’enseignant permet de développer sa passion pour la littérature et pour l’écriture, d’évoluer dans un réseau culturel riche. J’ai aujourd’hui une approche des textes nouvelle, grâce au contact avec les créateurs. J’ai également découvert la culture de certains adolescents, de l’univers de la BD et des mangas aux jeux vidéo.

Cette passion est le moteur de la transmission. Je n’aime ni les commentaires de texte ni les questionnaires. En revanche, l’écriture collective, les joutes oratoires, les exposés, la préparation de spectacles, de débats, de rencontres avec des écrivains, sont très constructifs.

Il faut cependant accepter les charges liées à la vie de l’établissement, à la gestion des groupes et des individus, aux examens. Je pense que la passion pour la littérature suffit dans un premier temps. Ensuite, il faut tester… pour voir si l’on supporte la mixité sociale, l’institution, les jeunes, l’enseignement de masse, la précarité, le handicap, la discipline, la mise en scène de soi… Cette découverte est parfois difficile et surprenante.

Ce métier au cœur de l’humain, dans toute sa complexité, doit bien avoir un certain rapport avec l’art littéraire lorsqu’il échappe aux préjugés et aux stéréotypes.

Vanessa Kientz, professeur de lettres.

Magali Jeannin-Corbin – Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? On pourrait renverser la question… Suffit-il d’être passionné par l’enseignement, d’avoir la « vocation », pour être professeur de français ? La réponse donnée par le site du ministère de l’Éducation nationale règle la question en ramenant, amicalement mais fermement, l’impétrant vers le réel : aimer la littérature ne suffit pas, il faut avoir de l’autorité, être organisé, savoir gérer les groupes…

Mais cette réponse n’est pas satisfaisante, elle ne peut pas l’être. D’une part, elle semble considérer que tout bon manager est bon professeur. D’autre part, elle évacue l’essentiel : être professeur de français, ce n’est pas être professeur de mathématiques, ni d’histoire, ni d’anglais. Un bon professeur de français, c’est évidemment celui qui est passionné par la littérature, mais c’est surtout celui qui donne envie de lire. Car que voulons-nous développer chez les élèves ? Des compétences, certes, telles que le fameux « socle » les liste. Mais il faut refuser de ne développer que cela.

Chercher à faire des élèves des spécialistes des textes, des genres et des registres, c’est les pousser, toujours plus, à considérer les œuvres comme de purs objets scolaires, que l’on dissèque, que l’on met à distance, que l’on critique, mais qu’en fait, on ne lit pas. Pour quoi faire ? Ils ne font pas partie de notre monde intérieur. Ils ne génèrent aucune image mentale.

Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? Très certainement, non. Mais gardons-nous de vouloir former des techniciens de la littérature, dont la bibliothèque intérieure ne comporte que des rayons vides.

Magali Jeannin-Corbin, formatrice, IUFM de l’université de Caen.

Boris Moissard – La réponse d’un romancier

Ma réponse est celle d’un ancien élève, au lycée Janson, dans les années 1950, de MM. Nougaret, Dodat, Rat, Serf, Balladier et Aman, professeurs de lettres et grands lettrés, tous d’ailleurs pédagogues efficaces. Je les salue ici et leur rend hommage. Leur enseignement m’a fait ce que je suis. Ils m’ont donné, sinon le goût de la littérature, du moins une certaine connaissance familière des grands écrivains, et surtout la faculté d’aborder ceux-ci sans réflexe de crainte révérencielle.

Ils m’ont appris que Descartes fut un bagarreur de taverne, et démontré que Heredia est un poète très supérieur à ce qu’on dit de lui. Ils m’ont fait aimer Anatole France et Restif de La Bretonne. Maurice Rat, le grand Maurice Rat, m’a fait tout comprendre de l’art de la traduction, en m’enseignant de façon péremptoire que la vraie et fidèle version française du latin « margaritas ante porcos » est : de la margarine dans le porto.

Ils avaient, ces professeurs, ou avaient eu, c’est sûr, dans leur jeunesse, antérieurement à l’usure du métier, la passion de la littérature, condition absolument nécessaire pour pouvoir la transmettre. On n’imagine pas un grand chef cuisinier détaché des plaisirs de la table. Mais cette passion, l’expression de cette passion suffit-elle pour faire tenir tranquille et captiver une classe de trente élèves sollicités par leurs téléphones mobiles ? Je n’en suis pas sûr. Il me semble que, aujourd’hui, pour être professeur de quoi que ce soit dans les conditions si difficiles qu’on connaît, il faut un don particulier, duquel je ne sais rien. Ce dont je suis persuadé en tout cas, c’est que, quoique personnellement muni d’un grand amour pour la littérature, je serais quant à moi un professeur marmiteux.

Boris Moissard, écrivain.

Monique Legrand – Les finalités humanistes et heuristiques de l’enseignement des lettres.

[…] Le geste pédagogique vise à « sculpter l’homme ». Le métier d’élève est une préparation, un façonnage de l’homme et du citoyen qu’il deviendra.

Cette évidence est rappelée dans les préambules des programmes de toutes les disciplines. Il convient donc d’y rechercher la plus grande efficacité, de ne pas perdre de vue ce cap : travailler à la formation intellectuelle et humaine de l’homme de demain, un citoyen responsable, doué d’esprit critique et de discernement, capable d’inscrire sa vie et de prendre les bonnes résolutions dans un monde complexe.

Faire de notre enseignement une formation non seulement de l’élève, mais aussi de l’homme et du citoyen qu’il deviendra – une formation humaniste -, c’est identifier et mettre en évidence les capacités que nous exerçons chez l’élève, les compétences que nous forgeons lorsque nous traitons telle ou telle question du programme. Enseigner le lexique, par exemple, c’est saisir l’opportunité d’exercer des compétences à « discriminer », grâce à la pratique de l’analyse morphologique, ce peut être aussi l’aptitude à établir des liens entre les disciplines, entre les langues… […]

Monique Legrand, IA-IPR Lettres.

Lire l’intégralité de l’article.

Joëlle Thébault – La question est particulièrement pertinente.

D’abord, il m’est très agréable de voir des jeunes se préparant à un métier, quel qu’il soit, ne pas se préoccuper uniquement de l’argent qu’on peut y gagner, mais aussi de satisfactions d’un autre ordre, qui font que la vie (y compris professionnelle) vaut la peine d’être vécue.

Ensuite, j’ai malheureusement été témoin dans le passé, en tant que formatrice, de la déconvenue de jeunes collègues qui découvraient, après avoir consacré beaucoup d’efforts à l’obtention du CAPES, que la classe ne leur apportait pas les satisfactions escomptées.

À ce titre, la réponse institutionnelle peut paraître sèche, mais elle est raisonnable : si l’on souhaite enseigner le français parce qu’on aime la littérature et uniquement pour cela, on risque fort d’être déçu.

Au-delà même des dimensions du métier évoquées par la réponse du site officiel, la bataille à mener avec les élèves tient à des difficultés multiples, parfois profondes et solides : les échecs qu’ils ont vécus dans leur passé scolaire, le sentiment qu’ils sont « mauvais » (voire « nuls ») et que se conformer à cette image acquise est finalement le plus simple (on s’en glorifie même), l’ennui longuement distillé dans bien des classes, le sentiment de ne pas être écoutés et, partant, de ne pouvoir être entendus, l’incompréhension de part et d’autre d’une barrière culturelle invisible (pour ne pas dire identitaire, dans certains cas), etc.

Ces obstacles auxquels se heurte la bonne volonté naïve du débutant, qui croit que semer le goût des livres sera l’essentiel de sa mission, ont de quoi le décourager. La mission de l’enseignant de français, c’est d’aider les élèves à apprendre à lire, pas seulement de la littérature, à comprendre ce qu’ils lisent, à écrire, à parler (au sens de prendre part à un échange dont on accepte des modalités éloignées de celles du langage de tous les jours). Le métier d’enseignant est complexe et passionnant, il vaut mieux s’en abstenir si l’on n’a pas d’attirance pour la pédagogie, l’énergie renouvelée et le travail considérable qu’il exige.

Reste que, dans ce métier, si vraiment on est amoureux de la culture, si on se donne le mal de chercher les moyens de partager ses passions (et pas seulement cela) avec les élèves, on trouvera quelquefois de grandes satisfactions : quand une élève vous redemande des textes « comme celui de l’autre jour », quand un parent d’élève vous apprend incidemment que telle autre « s’est remise à lire cette année», quand vous constatez que, grâce à votre travail de réflexion et aux heures passées sur le dispositif préparant à une dissertation, certains ont lu jusqu’à neuf livres différents… et même quand ceux qui n’ont rien lu acceptent honnêtement la très mauvaise note obtenue.

Surtout, les heures de préparation et de correction passées sur des textes d’écrivains et des textes d’élèves peuvent être, en soi, une récompense, du moment qu’on n’imagine pas en être automatiquement récompensé à la prochaine heure de cours.

Joëlle Thébault, membre de l’AFEF (Association française des enseignants de français). D’après mon expérience de professeur de collège, de lycée et de formatrice à l’IUFM de Versailles (UCP).

Hella Féki –  Être passionné par la littérature est essentiel pour l’enseigner, car il est important que les élèves sentent un certain dynamisme, une volonté de partager des sujets intéressants. Mais cela ne suffit pas…

Enseigner, c’est aussi « être là », et le dynamisme doit aller au-delà de la simple passion pour une discipline. Enseigner, c’est aussi être à l’écoute de l’autre, l’accueillir, le prendre en considération dans son individualité et dans son groupe-classe, lui apprendre à devenir autonome dans ses apprentissages. Il faut aussi savoir « accrocher » l’élève, rendre attractif un enseignement, que ce soit par son contenu ou par les moyens pédagogiques mis en œuvre.

C’est un métier très exigeant, fait de tâtonnements, qui demande des qualités relationnelles, et pour lequel il est nécessaire de se former.

Hella Féki, professeur de lettres. 

Chiara Ramero – Une passion pour la littérature est indispensable, mais ce n’est pas du tout suffisant, c’est juste l’un des éléments qui composent et enrichissent le métier d’enseignant. Avoir lu Hugo et Flaubert, aimer Maupassant et Zola, explorer la littérature contemporaine est important pour bien maîtriser le sujet, mais bien connaître ses élèves, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs intérêts et leurs doutes, gérer l’organisation de la classe et ses dynamiques, est quelque chose de fondamental.

La littérature ouvre l’esprit et l’imagination, aide à comprendre le monde et à se comprendre, à aborder et approfondir des sujets de façon transversale et originale, d’autant plus s’il s’agit de thématiques dites « difficiles », telles que le racisme, le handicap, la mort, la violence, la politique, etc.

Bien sûr, nos cours doivent être toujours accompagnés par la lecture des classiques et des œuvres dont la littérature française est si riche, mais aussi par celle des livres dont le jeune lecteur est le destinataire favori et où l’on donne la possibilité à l’adolescent de s’exprimer et de se retrouver, en lui offrant des thèmes pour grandir, pour réfléchir ou tout simplement pour s’amuser.

La littérature est donc importante, mais pour que la classe arrive à l’aimer et à se rapprocher d’elle, le professeur a besoin d’autres compétences que résument deux expressions : « esprit d’équipe » et « esprit de communication ».

Notre classe, nos élèves forment une équipe et, quand nous sommes devant eux, nous devons savoir entrer dans une complicité telle que notre enseignement soit enrichissant pour eux et pour nous, dans un échange continu d’idées et de savoirs.

Avec nos collègues aussi, nous nous retrouvons dans une grande équipe où tous doivent travailler ensemble, toujours dans une perspective de communication interdisciplinaire et interpersonnelle, car être professeur, c’est surtout travailler avec des gens qui ont des besoins, des personnalités et des caractères différents, parfois contradictoires. Être professeur, c’est vivre des rapports humains, jour après jour, avec toutes les difficultés qui en découlent. C’est pourquoi je souligne l’importance d’un bon esprit de communication et d’une grande capacité d’écoute. Pour la gestion de la classe et des rapports avec les collègues et les parents, ces qualités communicatives sont fondamentales. Pour élargir nos savoirs, des qualités rhétoriques sont essentielles.

Une passion pour la littérature est donc indispensable, mais elle ne suffit pas pour être professeur de français. Pourtant, en associant cette passion à une bonne méthodologie, à des compétences didactiques, à un excellent esprit d’équipe et à des qualités de communication, on se rapprochera beaucoup plus facilement du métier.

Chiara Ramero, professeur de lettres, chercheur, Piémont, Italie.

Delphine Thiriet – Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? Non. Sans hésitation, je réponds non, même si une passion pour la littérature est une condition « sine qua non ».

Dans « professeur de français », deux termes sont à prendre en compte, de manière égale et complémentaire. Le premier est professeur. À l’amour de la littérature, il faut donc ajouter celui des élèves. Celui de la transmission des savoirs, des compétences. La patience, l’altruisme, la rigueur, la tolérance sont autant de qualités requises pour être professeur. Il faut aussi accepter que les élèves n’aiment pas la littérature… Il faut pouvoir leur dire qu’ils pourront être heureux, qu’ils le seront, sans aimer lire, mais qu’ils le seraient davantage accompagnés par les livres. Il faut comprendre que c’est bien entouré d’élèves que le professeur travaille, et non entouré de livres. Le professeur travaille avec de l’humain.

Prenons maintenant en compte le deuxième terme : français. Il ne s’agit pas que de littérature. La grammaire, l’orthographe, le vocabulaire, la pratique de l’oral, tout cela est à enseigner aux élèves pour leur donner un meilleur accès à la lecture et à l’écriture. La passion de la littérature ne donnera pas de réponse au professeur à qui un parent reproche : « Je suis très déçu. Vous ne faites pas assez de dictées… » Se réjouir des progrès effectués dans ces apprentissages. Apprécier l’aisance croissante dans cette matière qui joue un rôle si important dans les autres et dans la vie quotidienne. La passion de la littérature anime les efforts faits par le professeur de français, dont le but est de donner accès à cette littérature aux élèves. Littérature et littérature jeunesse. C’est une satisfaction que de trouver le livre qui plaît aux élèves, que d’en parler avec eux, que de constater que la lecture leur a apporté quelque chose de positif. Être passionné aide à transmettre aux élèves.

Aimer la littérature, mais ne pas être à l’aise avec des élèves qui sont là pour apprendre, qui sont demandeurs ou non, avec qui il faut instaurer un climat de confiance et aussi d’autorité : non. Être très pédagogue, avoir un contact facile avec les élèves tout en installant un respect mutuel, mais sans être passionné par sa matière : non. C’est tout de même la littérature qui fournit les supports des cours.

Il faut donc concilier les deux termes : « professeur » et « français », concilier deux passions qui vont de pair.

Delphine Thiriet, professeur de lettres.

Justine Galan Être passionné de littérature n’est pas suffisant pour devenir professeur de français. En effet, notre mission est multiple et nous pousse donc à avoir plusieurs passions, à mon avis liées à une seule : celle de la quête du sens, nécessaire pour apprendre à penser.

Il faut ainsi être passionné par la langue pour avoir à cœur d’en enseigner tous les rouages : la grammaire et le lexique, pour que les élèves comprennent ce qu’ils lisent et ce qu’ils écrivent, ainsi que l’histoire de cette grammaire et de ce lexique pour que les élèves constatent que, par leurs similitudes, les langues qui les entourent sont intimement liées et ne font presque plus qu’une.

Il faut être passionné de savoirs humanistes, et ainsi connaître et faire connaître la littérature de tous les temps, de toutes les langues, de tous les genres, et même de jeunesse, pour que les élèves multiplient les expériences, fassent le lien entre elles et ainsi construisent leur propre réflexion.

Enfin, il faut être humble, généreux et patient. Humble, parce que enseigner n’est pas réciter son savoir pour briller. C’est utiliser ce savoir pour transmettre au mieux aux élèves les connaissances qui nous paraissent essentielles. Généreux, parce qu’il faut donner beaucoup de temps pour réaliser des cours qui fassent passer notre message humaniste tout en étant adaptés aux besoins et au niveau des élèves. Patient enfin, parce que enseigner c’est aussi l’art de la répétition et parce que ce que nous transmettons aux élèves fait son chemin et aboutira après nous.

Justine Galan, professeur de lettres.

• Olivier Bailly Entretien avec une candidate au CAPES

Laetitia Nicourt-Massin a été professeur des écoles. Elle prépare le troisième concours du CAPES, réservé aux candidats qui justifient de cinq ans au moins d’activité professionnelle dans le privé.

Une passion pour la littérature suffit-elle pour être prof ?

« Formellement, il me semble évident que l’acte d’enseigner requiert un ensemble de compétences humaines, organisationnelles, intellectuelles – pour utiliser le jargon de l’Éducation nationale. Dans ce champ de compétences, quelle place occupe la passion ? Et pourquoi la passion pour la littérature serait-elle fondamentale ?

Nous avons tous, je crois, le souvenir d’une rencontre avec quelqu’un de passionné, enseignant ou non… Chacun de ses mots résonne encore en nous. La passion est une excellente courroie de transmission. Parce que ce ne sont pas tant les informations qui laissent leur empreinte, mais la manière dont elles nous sont dispensées. Cependant, si je me présente aujourd’hui au CAPES de lettres modernes, c’est portée par deux passions un peu autres. La première est celle de l’avenir, la passion de l’élève en devenir assortie de la conviction que la langue est indispensable à l’acquisition des savoirs.

Je ne peux qualifier de passion mon goût pour la littérature car il est trop raisonnable, trop seul, englobé dans une passion plus vaste : celle pour la langue en général, son pouvoir de mise en relation des hommes, ses finesses, ses silences, ses prouesses orales et qui évoluent si vite, ses facéties, son champ presque sans limites. C’est bien ma passion pour la langue que je souhaite transmettre, comme un horizon des possibles.

Alors non, je ne crois pas qu’une passion pour la littérature soit suffisante pour être professeur de lettres si elle n’est pas couplée à une passion de l’humain.

En tant que professeur des écoles, j’ai pu me rendre compte à quel point la langue était un support d’échange et d’enseignement trop négligé : dans le second degré on se retrouve avec des élèves qui échouent en sciences, en histoire, parce qu’ils peinent à comprendre un énoncé ou à exprimer un point de vue, une théorie. J’ai pu notamment observer cette lacune en langue française dans des copies de sciences physiques impossibles à évaluer tant la langue y est hasardeuse et l’interprétation des réponses indécidable.

Cette situation est grave, et j’espère bien faire aimer suffisamment notre langue à mes futurs élèves pour qu’ils s’y intéressent, aient envie de la connaître, de l’apprivoiser, de s’en imprégner. La littérature n’est qu’une ouverture de plus, pour moi, vers le plaisir ou la connaissance d’âmes, de lieux qu’on ne peut visiter qu’avec les livres. Et c’est là que la passion intervient, car j’estime (des chercheurs en neurosciences aussi) que l’apprentissage ne peut se faire que dans le plaisir. Il convient donc d’avoir au moins du goût, sinon une passion, pour ce que l’on enseigne, et de transmettre ce goût à nos élèves. »

Laetitia Nicourt-Massin, candidate au Capes de lettres.

Jacques Vassevière« Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? » La question doit d’abord être examinée dans sa forme même.

Ainsi formulée, elle incite à répondre par la négative ; alors, pourquoi ne pas demander clairement quelles sont les qualités nécessaires au bon exercice de cette belle profession ? D’autre part, le mot « passion » me gêne. Faut-il être passionné pour exercer correctement un métier (quel qu’il soit) ? La « passion pour la littérature » est-elle si commune qu’on puisse ne recruter que des professeurs passionnés ? Mais je comprends bien, le mot est à la mode, la passion est bien portée de nos jours, quel que soit son objet, on ne vit pleinement que si l’on est passionné par quelque chose… Bien que cette enquête ne me passionne pas, je vais quand même donner un avis.

Au professeur de faire connaître (et aimer) le meilleur

Sur le fond, je réponds évidemment que la passion pour la littérature ne suffit pas pour être professeur de français, et même qu’elle peut être dangereuse. Elle implique, certes, une forme d’enthousiasme qui peut être communicatif : ne faut-il pas, même si on ne le dit plus aussi nettement que par le passé, faire en sorte que les élèves admirent les grands textes, ou du moins qu’ils prennent un certain plaisir à les lire, à les comprendre et si possible à les goûter ? Mais la passion permet-elle de garder la tête froide, les idées claires ?

J’ai connu un collègue passionné ; il avait surtout une passion pour certains auteurs (certaines œuvres, même), qu’il lisait d’une manière toute personnelle, si personnelle que personne – à commencer par ses élèves – ne pouvait s’élever à la hauteur de sa passion transfiguratrice…

Que faut-il donc pour être professeur ? Sans être absolument passionné, il faut bien sûr aimer la littérature. Cela n’exclut pas de faire des choix (dans les limites des programmes), car enfin tout ne se vaut pas dans la littérature et même chez un auteur. Au professeur de faire connaître (et aimer) le meilleur. Et cela suppose des connaissances très supérieures à celles des élèves, que l’on essaie d’élever autant que faire se peut. C’est d’ailleurs un plaisir quand on y arrive, et c’est bien d’aimer ce plaisir-là. Il est bon aussi de faire ressentir aux élèves le plaisir de s’élever, d’acquérir plus de savoir, de finesse, de sensibilité, de curiosité, de jugement, d’autonomie.

Quant à aimer les élèves, comme certains d’entre eux le demandent encore en classe de seconde, c’est une autre affaire : mêler l’affectivité à l’enseignement ne me paraît pas une bonne chose, le professeur leur doit non de l’amour mais de la bienveillance, c’est bien suffisant.

Bienveillance, respect et… maîtrise de soi

Il leur doit aussi du respect, sentiment absolument indispensable et qu’il n’est pas toujours aisé de conserver en toute occasion : il y faut même une bonne maîtrise de soi. La démocratisation de l’enseignement mise en œuvre depuis maintenant plusieurs décennies a en effet pris la forme d’une massification et placé un grand nombre d’élèves en situation d’échec scolaire, les rendant par là même peu coopératifs, indociles.

En 2002, un sociologue faisait déjà ce constat : « Les plus “largués” scolairement, malheureux au lycée, développent des attitudes qui expriment à des degrés variés un refus de l’école : retards et absences répétés, freinage scolaire, “triche” organisée et systématique aux devoirs, organisation de chahut anomique, ennui ostentatoire, provocation des “profs”, chasse aux “fayots” et mise à l’écart de tous ceux qui peuvent s’apparenter à des bons élèves, etc. » (Stéphane Beaud, 80% au bac… et après ? Les Enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte / Poche, 2002-2003, p. 23). Cela ne s’est certes pas arrangé aujourd’hui.

Au lycée, respecter les élèves, c’est les traiter comme des personnes responsables, ou du moins s’efforcer de les faire devenir tels, mais c’est aussi se montrer exigeant en ce qui concerne leur comportement et leur travail. Beaucoup sont dupés par un système qui leur donne l’illusion qu’ils peuvent réussir sans efforts durables et qui ne les sollicite pas suffisamment. Les échecs lors de la première année à l’université (une des plaies de ce système) les ramènent bien tard, trop tard, à la réalité.

Conserver l’estime de soi

Les professeurs de collège et de lycée se doivent de ne pas encourager cette dérive, et ce n’est pas facile.

« L’homogénéisation des carrières scolaires, l’abaissement des barrières à franchir, l’allongement de l’espérance de vie scolaire ont permis le développement d’un état d’esprit de négociation-contestation des notes et ont dévalorisé l’ascèse scolaire nécessaire à la réussite. Les effets durables de la sous-sélection scolaire des élèves et des étudiants – perte du sens de l’effort, utilitarisme scolaire, formes larvées de contestation de la culture légitime – heurtent de plein fouet l’ethos professionnel des professeurs qui ont été produits par un état antérieur du système scolaire », écrit encore Stéphane Beaud (p. 306).

C’est d’autant moins facile que l’institution (représentée par les chefs d’établissement et l’inspection pédagogique) ne soutient pas assez les professeurs. J’ai connu un IA-IPR de lettres qui leur reprochait d’être « rigoureux » – rigoureux comme un hiver glacial, sans doute… Il faut revendiquer une saine et juste rigueur intellectuelle, et cela exige du professeur qu’il sache aussi conserver l’estime de soi (« l’amour de soi », disait Rousseau), affirmer sa personnalité face aux modes et aux slogans officiels, exercer sa liberté. Il ne me déplaît pas de terminer sur ce mot…

Jacques Vassevière, professeur de lettres, auteur d’éditions critiques.

Fabrice Thumerel. – Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ?

Assurément non, dans la mesure où cette passion pour la littérature, qui ressortit au champ théorique et critique comme à l’espace individuel des goûts, doit se confronter à un champ pédagogique et à un espace social dans lesquels elle n’est plus forcément prioritaire – et c’est sans doute là une litote. D’où cette déploration que l’on peut entendre dans certains milieux littéraires ou universitaires : « La littérature, hélas pour elle, s’enseigne encore »…

Mais que serait un cours de français sans une telle passion ? Un espace sans âme, ludico-technique ou technico-ludique, c’est selon ; une succursale du monde de l’entreprise, du marché du travail…

Reste donc la seule question cruciale : comment transmettre cette passion qui peut sembler à certains anachronique («has been») ? En fonction des contraintes professionnelles, du contexte comme de ses appétences et compétences, chaque professeur sera à lui-même sa propre ressource : sont de son ressort la mise en scène, la tonalité du cours, l’approche de la lecture et de l’écriture, les choix formels et thématiques…

 Fabrice Thumerel, enseignant, chercheur en sociologie de la littérature.

Yves LucasLa lecture en classe a valeur de symbole : on y adhère ou on la refuse, selon des réactions affectives qui ont des causes multiples liées au contenu, aux faits de langue, à l’influence du milieu socio-culturel… Au-delà des prises de position dont chacun se prévaut, avant même l’étape d’interprétation, le travail d’exploration avec les élèves privilégie la description des modes de fonctionnement textuels : mise en corrélation à divers niveaux (ressemblances, différences, ordonnancement, hiérarchie), présence ou absence d’invariants, manipulation d’unités qui n’ont de valeur que différentielle.

Cette approche est sécurisante pour le lecteur ordinaire : le sens résulte de la mise au jour d’une construction, il ne semble plus inscrit dans le ciel d’idées inaccessibles pour lui. À ceci près toutefois que la compréhension (cum – prehendere) suppose une mise en commun, la confrontation de deux regards, celui de l’auteur et celui du lecteur. En effet, il serait illusoire de penser qu’on a accès au texte directement à partir de rien, dans la mesure où on lit toujours avec l’histoire de son propre point de vue.

La remarque est d’importance pour le professeur, car son questionnement dans la recherche du sens ne doit pas se focaliser uniquement sur le développement de l’histoire ; elle doit prendre en compte tout autant le cheminement du lecteur  à la découverte de cette histoire. Vu du côté de l’auteur, l’acte de lire consiste à  reconstituer un parcours jalonné d’indices. Vu du côté du lecteur, lire c’est vaincre ses réticences premières face à l’inconnu d’une aventure qu’on aurait quelque regret à lâcher en cours de route. Les questionnaires de lecture doivent donc jouer sur les deux tableaux. Les mettre au point n’est donc pas évident, mais c’est stimulant.

Yves Lucas, professeur de lettres.

Robert Briatte

Olivier, vingt-deux ans, s’interroge : « Est-ce que nourrir une passion pour la littérature suffit à trouver de la satisfaction dans le métier de professeur de français ? » Delphine, même classe d’âge, répond à la question entretemps reformulée : « Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? », où l’on notera qu’il n’est plus question de « satisfaction ».

Passion nécessaire, mais point suffisante, est-il avancé – tout le monde en convient. Et puis ça se gâte soudain. « L’enseignement est un métier humain », qui fait appel à des « qualités humaines » : « communication, gestion du groupe, des individus » et autres « qualités d’organisation ». Le jargon du trading et du management s’impose où il peut. Aux mânes paternels (et de Roger Priouret) je dois ce sacrifice.

Je passerai sur les « qualités oratrices » requises, que j’eusse volontiers qualifiées de bêtement « rhétoriques ». Mais il est vrai que j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Lorsque notre société croyait en son école, elle avait foi dans le pouvoir de la littérature. Devenir professeur de français ne signifiera pas grand-chose, Olivier, s’il s’agit d’enseigner seulement un français langue seconde, à quelques lieues derrière le français texto, quelque part entre le français audiovisuel et un idiome supposé « de la rue »…

Être professeur de Lettres, ça, c’est une autre histoire, même si Delphine est dans le vrai, au fond, qui assume clairement le fait que l’école serait devenue la première entreprise de ce pays plutôt qu’une institution – et pas seulement depuis qu’elle a perdu ses instituteurs. J’ai le souvenir, toujours présent, d’avoir lu vers 1980 dans Le Monde de l’éducation de Jean-Michel Croissandeau un article brûlant de Patrick Grainville intitulé « Fanatiser sa classe à la lecture d’un poème ». Ah, le beau programme, mais qui oserait encore écrire le mot « fanatiser » sans trembler ? Et l’associer au mot « poème » ?

Il y a si longtemps que je me pose la question de savoir combien de temps encore on me paiera pour enseigner l’amour avec Stendhal, la désolation avec Flaubert, le bonheur fou et le choléra avec Giono, la mort d’une mère et d’un jeune frère et d’un ami cher en dix lignes avec Pagnol. J’aurai donc été communiste avec Aragon, homosexuel avec Gide, princesse peut-être avec Madame de Lafayette, tricheur et criminel avec Dostoïevski, femme et fille de cafetier avec Annie Ernaux…

En quoi la culture générale serait-elle utile pour exercer une fonction, ainsi que le proclamait naguère à tout va tel homme politique adepte du cuir et de l’écart de langage ? Tout cela peut-il et doit-il s’enseigner, me dira-t-on. Tout cela peut et doit se transmettre, répondent en chœur Boris Vian, Corneille, Baudelaire, Godard, Rimbaud, George Sand et Choderlos de Laclos, sans négliger pour autant l’enseignement de la langue et de la vie en société – que d’autres disciplines ont cependant en charge également.

Mais une vie de professeur peut-elle n’être qu’un schéma narratif ? Faute de transmettre le don des morts tel que le nomma Danièle Sallenave, on s’en tiendra au minimum – un minimum toujours plus contesté – et l’on pourra dire alors qu’« on s’ennuie de tout… », que « c’est une Loi de la nature », que « ce n’est pas ma faute ».

 Robert Briatte, professeur de lettres, critique et écrivain. 

Yves Stalloni  Une passion pour la littérature suffit-elle pour être bon professeur de français?

Les raisons qui motivent le choix d’une profession sont, dans la plupart des cas, multiples, parfois circonstancielles, voire imprévues. Pour le métier d’enseignant du second degré, l’intérêt pour la discipline enseignée entre pour beaucoup dans la décision. Ce critère devient souvent prioritaire pour le professeur de lettres dont l’orientation peut reposer sur une sincère passion pour la littérature.

Une telle passion suffit-elle à déclencher une vocation ? Deux termes de la question appellent le commentaire : le mot « passion » d’abord qui, dans le contexte, demanderait à être redéfini, son spectre sémantique s’étendant de l’intérêt soutenu à l’inclination violente, du simple attachement intellectuel à l’adoration fanatique. Interrogation aussi à propos du verbe « suffire » qui contient l’idée d’exclusivité, d’unicité, l’élément jugé « suffisant » étant de nature à satisfaire par lui-même, sans avoir besoin de quoi que ce soit d’autre.

Professeur de français ou professeur de littérature ?

Ces réserves, si elles encouragent à nuancer la réponse, ne dispensent pas de prendre clairement position. Positivement. Oui, la passion (au sens d’intérêt profond) pour la littérature peut suffire (c’est-à-dire fournir une raison dominante) pour être professeur de français. Le raisonnement a contrario sera le premier argument : on ne devient pas forcément professeur de français parce qu’on aime la littérature, mais on peut difficilement l’être si on la déteste. Comment imaginer de passer sa vie à lire, faire lire et commenter les grands auteurs si l’on est indifférent aux œuvres qu’ils nous ont laissées ?

Allons plus loin et balayons une objection. Le professeur de français, ni au collège, ni même au lycée, n’est professeur de littérature. Il serait malhonnête d’entretenir ce type d’illusion. Sa tâche est plus modeste, plus ingrate parfois, car il doit faire travailler sur la langue (grammaire, stylistique) et aider aux apprentissages de l’expression écrite et orale (mise en forme des idées, techniques de rédaction et de formulation).

Ces missions l’emportent souvent sur la confrontation avec les textes, part jugée noble du métier, mais elle n’en est pas séparable, car tout travail sur le langage relève de la littérature entendue comme art d’assembler les mots pour produire des œuvres qui flattent le goût et nourrissent l’esprit. Certes, l’élève qui rédige son essai ou sa dissertation nous éloigne de Balzac ou de Camus, mais en réalisant ses gammes il prend la mesure de l’entreprise littéraire, il acquiert les outils pour l’apprécier et pousse discrètement la porte du Panthéon des lettres.

Quel corpus d’œuvres ?

Ce qui nous amène à l’essentiel : l’exploitation du corpus d’œuvres à partir duquel sont élaborés les programmes de la classe de français.

Le professeur est, au quotidien, amené à fréquenter les grands auteurs du passé et même, rien ne l’interdit, du présent. Il dispose d’une suffisante liberté de manœuvre pour sélectionner les écrivains, les titres, les extraits qui parlent à sa sensibilité, son émotion, son intelligence – composantes de cette « passion » si délicate à définir. Même s’il est amené à se répéter au fil des années, même si soumettre le texte au crible du questionnement scolaire peut en détruire la saveur, il n’empêche que l’œuvre est là, disponible, offerte, toujours renouvelée, intacte, prête à être partagée.

Enseigner une disposition à saisir la profondeur et la beauté

Là se situe la particularité du professeur de français : il n’enseigne pas seulement une discipline relevant d’une technique, il enseigne une disposition à saisir la profondeur et la beauté. Il ne fournit pas seulement un savoir-faire, mais également un savoir penser et un savoir être. Le manuel lui est inutile, sauf quand celui-ci devient recueil de textes majeurs. Ici, la leçon à apprendre par cœur est remplacée par la rencontre d’un créateur.

Tous les instants de la classe de français ne remplissent pas ces objectifs. Mais quelques-uns y réussissent, qui font oublier les servitudes d’une profession exigeante, quand, par sa parole et sa culture, le maître a fait comprendre les tourments de Phèdre, le regard ironique de Candide, la musique mélancolique de Verlaine ou la fantaisie grinçante de Boris Vian. Les élèves sont attentifs, observateurs, curieux : la passion de celui qui leur parle est devenue communicative. Le cours fonctionne, le message se transmet, sans recours à d’hypothétiques recettes pédagogiques.

La littérature ne constitue qu’une partie de la vie professionnelle du professeur de français, mais elle est sa récompense – qui permet de faire passer le reste. À tous ceux qui adorent passer leur temps à lire et relire, à se plonger sans relâche dans une œuvre connue ou inédite, à tous ceux-là il faut rappeler qu’il existe un métier où ils sont payés (pas très bien, il est vrai) pour assouvir leur passion et la faire partager à de jeunes esprits.

Yves Stalloni, professeur de chaire supérieure, écrivain (critiques, essais, romans).

 

Gabriel Conesa

“Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ?”

Certes non ! On est tenté de penser, de prime abord, que la passion a peu de chose à voir avec ce qu’est devenu le métier de professeur ; en tout cas elle est loin de suffire. L’enseignement demande qu’on maîtrise des techniques, et, par delà, qu’on trouve un « discours » susceptible de toucher les élèves, de leur donner conscience qu’ils ont face à eux une personnalité riche et non une présence diaphane. « On enseigne ce qu’on est, plutôt que ce qu’on sait », selon la boutade célèbre.

Cela dit, une fois cette relation établie, les élèves perçoivent immanquablement la petite flamme qui anime à certains moments un professeur habité par son sujet. Alors, dans ce cas, il arrive qu’on vive des moments privilégiés durant lesquels on parvient à faire ressentir, sinon partager, sa passion. Pour autant, rien de bien spectaculaire : on voit rarement toute une classe se jeter fiévreusement sur les Mémoires d’outre-tombe ou passer des nuits blanches sur La Recherche du temps perdu ! Mais, il se sera passé quelque chose : on pourra avoir laissé un souvenir inoubliable à certains élèves.

Georges Brassens raconte qu’en classe de troisième, son professeur de lettres, fort sceptique (déjà !) sur la portée pédagogique des dictées et des préparations, était en revanche grand amateur de poésie, et qu’il n’hésitait pas à lire du Lamartine à ses élèves… Quand on écoute la mise en musique qu’il a faite du poème Pensée des morts, on voit que le maître a su transmettre sa passion, et que la passion peut dans certains cas changer le cours d’une vie.

Gabriel Conesa, professeur d’université, écrivain.

Colette Camelin

Quand Joseph Conrad a passé son brevet de capitaine de la marine marchande
 britannique, il a déclaré qu’il ne l’avait pas fait pour la carrière, mais pour 
la mer et pour le navire.

La mer serait la littérature, c’est une condition
 nécessaire : aimer la littérature, c’est apprendre l’analyse précise des textes,
 la diversité des approches de l’existence, la complexité dans les relations 
humaines, l’exigence esthétique et la clarté de pensée.

Mais ce n’est pas
 suffisant : l’enseignement exige une responsabilité et une attention à la classe,
 en tant que groupe, et à chaque individu dans sa singularité ; une 
attention aussi vive que celle du capitaine, parfois même pendant la tempête. Il 
faut avoir le désir de s’intéresser au chemin parcouru par chaque élève, parti
 du point A et mené, grâce à l’enseignant, à un point B où il aura appris des « savoirs » et des comportements qui l’aident à construire son avenir et à se 
repérer dans le monde où il vit.

La mer et le navire, la littérature et les 
élèves. Pour Conrad, le métier de marin était d’abord un métier humain.

Colette Camelin, professeur émérite de littérature française du XXe siècle.

Christophe Evans

Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ?

La réponse a cette question a déjà été apportée : non, évidemment non, la passion pour la littérature ne suffit pas à elle seule. D’autres « intérêts » sont nécessaires, et je ne parle pas de qualités propres ou de goûts, au risque de laisser croire – bien à tort – qu’il pourrait s’agir de caractères innés ou strictement personnels. Intérêt pour le contact humain, pour la relation avec plus jeune que soi, envie de transmettre à autrui, capacité à organiser, accompagner et encadrer. Moi qui suis sociologue, je serais même tenté d’ajouter écoute, empathie, curiosité bienveillante ; toutes choses qui s’apprennent et se travaillent, contrairement à ce que l’on pense souvent.

S’agissant du choix d’une profession, je dois dire par ailleurs que le terme de passion place la barre très haut (la passion ravage les amoureux) : comme si l’excès d’amour pour la littérature pouvait compenser le déficit d’intérêt pour les élèves ? Ou pire, la crainte des élèves ? Quitte à surprendre un peu, je préfèrerais pour ma part un peu de mesure voire de distance critique positive avec la littérature ET un intérêt manifeste pour les apprenants (sans aller cette fois jusqu’à parler d’amour ou de passion).

En tant que sociologue de la lecture, il m’est souvent arrivé de rencontrer des bibliothécaires amoureux des livres et de la littérature – surtout en secteur adulte – mais relativement indifférents aux usagers des bibliothèques ; en particulier indifférents à ceux qui ne partageaient pas leurs inclinations littéraires. C’est la raison pour laquelle, dans mes interventions, je m’efforce souvent de rappeler tout l’intérêt de la double posture de l’ethnologue : éloigner le proche, rapprocher le lointain, ce que Claude Levi-Strauss résumait joliment par la formule  le « regard éloigné ».

Christophe Evans, chargé d’études en sociologie au service Études et recherches de la Bpi (Bibliothèque publique d’information).

Frédéric Palierne

Pour la question, qui la pose ? Quelqu’un qui veut se rassurer, quelqu’un de passionné lui-même, et pour quelle littérature ? La question est intéressante en ce qu’elle possède un faux air de sujet d’écriture personnelle ; il « ne suffit » jamais, nuançons donc.

Pour ce qui est de la passion, disons simplement qu’il faut lire, sans cesse, voir comment la langue romanesque ou poétique vague après vague, s’est nourrie du langage de la société non littéraire et s’en nourrit encore, comment la littérature le présente, ce langage, après transformation, à ceux qui lisent, à un public dont il n’est pas dit qu’il fut ou sera scolaire en première instance.

Pour le métier, il s’exerce justement auprès de ce public scolaire qui n’a pas affaire à un professeur de littérature mais de français, entendu avant tout comme responsable d’une langue dont médias et politiques ne cessent de dire qu’elle est malmenée, mal maîtrisée et mal enseignée ; il paraît difficile de faire entrer de la littérature là dedans.

Il y faut donc de la patience, une certaine forme de ténacité pour promouvoir, faire partager, amener à … mais aussi lutter contre, contre le conformisme, le simplisme, le découragement de ceux qui disent ne pas lire parce qu’ils pensent ne pas pouvoir lire. Et il y faut une grande curiosité, la curiosité qui mène à observer le moment où celui à qui l’on a pu transmettre son goût pour la lecture se révèle un autre lui-même à ses propres yeux.

 Frédéric Palierne, professeur de lettres, comparatiste.

Muriel Chemouny

Une passion présente toujours l’écueil de s’y abîmer : l’enthousiasme peut conduire à confondre l’exercice d’un métier et un goût personnel profond; et si l’on ne parvient pas à transmettre sa passion à ses élèves, on peut beaucoup en souffrir, en tomber malade…

Être professeur de français est un métier et cela s’apprend donc.

Pour répondre d’une façon plus personnelle, j’ai une véritable et profonde passion pour la littérature et en classe j’ai donc adopté l’attitude suivante : je ne cache pas mon enthousiasme, bien au contraire, et je tâche d’entraîner le plus d’élèves possible avec moi. Je n’hésite pas, tout en restant sincère, à mettre en scène ma passion en ponctuant les cours d’anecdotes intimes : je me suis couchée tard parce que je ne parvenais pas à lâcher tel roman, ma bibliothèque déborde et d’ailleurs, tiens, aujourd’hui, grand nettoyage de printemps, « Servez-vous! c’est gratuit ! » (tout part toujours), « Romain Gary, c’est mon chouchou absolu, je vais vous raconter pourquoi… », etc.

Tout ceci ne fait pas forcément de miracles, tous les élèves ne courent pas lire en sortant de mes cours, mais au moins, ils ont vu que la littérature pouvait rendre heureux, et j’ai à peu près réussi à retenir leur attention en classe car ils restent intrigués par mon attitude. Mais je garde un recul qui me permet de ne pas être peinée si un élève s’en fiche, ne lit pas les livres. Je comprends, accepte et sais que l’on peut être heureux sans les livres, ce n’est pas une nécessité dans la vie pour tous les êtres humains. Pour ceux qui ne partagent pas ma passion, je cherche sans cesse à établir des ponts entre la littérature et la vie, en montrant que ce ne sont pas des territoires étrangers.

Pour ma part, sans passion pour la littérature, je pourrais difficilement enseigner mais c’est aussi ma passion pour les relations humaines qui me permet de tout concilier sereinement.

Muriel Chemouny, professeur de lettres.

Jean-Michel Zakhartchouk

Personne ne peut raisonnablement penser que la passion  puisse suffire à exercer ce qui est une profession et non un loisir. D’autant que cette « passion » devrait encore davantage être celle de « transmettre la passion » que de l’avoir en soi (et inconsciemment peut-être de rejeter ceux qui ne l’ont pas forcément).

La passion  sans professionnalisme, sans technicité, est dangereuse, elle nous plonge dans le « charismatique » qui risque d’éloigner les « non-passionnés » ou au mieux les fasciner, sans plus. Ou alors il s’agit, comme j’ai entendu un Marc Fumaroli le dire, de s’adresser à des happy few, au petit nombre qui va aimer la littérature.

Le professeur de français est bien un professionnel, qui maîtrise des compétences pédagogiques, qui sait faire travailler les élèves mais aussi résister à cette maladie de l’enseignement qu’est l’interventionnisme excessif (faire de belles analyses littéraires, être un brillant acteur plutôt qu’un habile metteur en scène). Mais la passion peut être un précieux auxiliaire dans ces conditions, pour éviter le technicisme brocardé il y a peu (et de manière un peu caricaturale) par Tzvetan Todorov.

Mais quelle conception de la littérature a le professeur de français conçu comme un « passeur culturel “ (titre d’un livre que j’ai écrit et qui donne des exemples de ce en quoi cela peut consister) ?  Pour moi, cet objet bien indéfinissable (« ce qui s’enseigne sous le nom de littérature », disait Barthes, faute de mieux !) est un ensemble de textes qui nous éclaire, nous aide à comprendre le monde et les autres, à sa manière (différente du traité sociologique ou du tableau de peinture). Ce qui est passionnant chez Molière c’est, outre une langue admirable (mais on ne conjugue pas en classe le verbe « admirer » à l’impératif), c’est qu’il nous parle des mariages forcés, de l’importance de l’argent qui vient s’insérer dans les rapports humains, de la folie et de la paranoïa de certains, des débats sur la sincérité ou la composition nécessaire avec le monde.

Pour faire partager cela en classe, oui, il faut des dispositifs de travail, par exemple pour faire réfléchir en groupes afin  que les « bonnes réponses » ne viennent pas toujours des mêmes. C’est ce que nous nous efforçons de faire et de diffuser aux Cahiers pédagogiques, et nous avons notamment publié deux numéros, l’un sur « Enseigner la littérature » , l’autre « Faire du français sans exclure », qui vont dans ce sens.

Donc, ne nous enfermons surtout pas dans une logique binaire qui opposerait les froids géomètres et les joyeux saltimbanques, mais mettons la passion qui nous anime, mais qui parfois nous égare  et nous fait ressentir comme blessure narcissique le non-partage de cette passion, au service d’une transmission bien comprise, c’est-à-dire d’une appropriation par les élèves, dans leur diversité.

Jean-Michel Zakhartchouk, enseignant en collège
et rédacteur aux “Cahiers pédagogiques”.

 

Thérèse De Paulis

La passion paraît évidemment être la condition nécessaire à la transmission, dans quelque domaine que ce soit. Concernant la littérature, elle est le moteur du désir, de la recherche perpétuelle, et de l’exigence du lecteur en quête de plaisir, d’enrichissement de la pensée et d’épanouissement culturel. Elle est aussi le terreau de l’amour de la langue, des langues. Seule une passion pour la littérature peut ouvrir vers l’humilité, le partage, et l’émerveillement, quels que soient l’âge, l’origine sociale ou géographique et le bagage du lecteur.

C’est sur cette passion que s’appuiera l’enseignant qui s’engage aujourd’hui à être l’un des maillons de la transmission de la littérature et de la langue dans un monde en mutation. D’une part, par la richesse  culturelle, esthétique et émotionnelle qu’elle offre aux élèves, au même titre que l’ensemble du patrimoine artistique. D’autre part, par la force du lien social qu’elle parvient à faire naître, parfois à travers la seule beauté de la langue. Elle est un facteur essentiel de l’intégration, à tous les niveaux.

La passion est une condition nécessaire, et pourtant loin d’être suffisante. C’est l’engagement qui permettra à cet enseignant moderne, dont le parcours s’inscrit dans le contexte social actuel, de passer du statut de passionné de littérature à celui d’enseignant de français. À l’heure où les valeurs sont souvent remises en question dans le quotidien de la classe, et où le rapport à la connaissance et à la culture semble déprécié – sans même évoquer la dévalorisation du métier d’enseignant –, ce sont bien la force de conviction et le courage qui seront nécessaires au professeur de français.

– Le courage de nourrir sa passion pour la littérature et de la maintenir vivante  afin de la partager avec les élèves – malgré la perte de considération, hélas, de la culture et des filières littéraires.

– La conviction de transmettre des valeurs essentielles à la formation du citoyen, responsable et autonome dans son jugement critique, capable de se construire une vie culturelle personnelle qui ne sera pas uniquement dictée par les modes, la consommation, les programmes télévisés et les réseaux sociaux.

– Enfin, cet engagement, nourri et soutenu par une passion nécessaire pour la littérature, sera le garant de la place primordiale de l’apprentissage de la langue, indispensable à la construction de la pensée comme à l’élargissement de la sensibilité émotionnelle et esthétique, inhérente à la culture littéraire.

C’est parce qu’il sera professeur de lettres qu’un tel enseignant sera aussi professeur de français.

Thérèse De Paulis, professeur de Lettres-Histoire, formatrice Lettres.

 

Gwenaël Devalière

Une passion pour la littérature suffit pour vivre puisqu’un beau jour Don Quichotte entra en chevalerie errante. Il avait tant parcouru Amadis de Gaule et les autres romans de chevalerie qu’il lui importait désormais de vivre ses aventures et forcer le réel plat et pauvre de la Manche à entrer de plain-pied avec l’univers romanesque enchanteur pour lequel il avait jusqu’à présent consacré toutes ses veilles.

Don Quichotte entre avec passion, avec excès, avec folie dans la littérature, avec la foi du nouveau converti et rien, ni moulins, ni putains, ne peuvent l’arrêter. Et force est de constater qu’il nous entraîne, comme en un immense éclat de lire, à l’aimer et à rire, parfois à envier aussi sa bouche devenue l’ athanor par laquelle la littérature sourde et rehausse, chatoyante, un monde de gardiens de porcs et de moutons.

À mon tour, moi, professeur de Lettres, d’oser cet acte de foi insensé : sans passion pour la littérature, pour ce que je vais partager avec les élèves quand ils seront à table devant lui, le texte que j’apporte, je me refuse à pousser la porte d’une classe.

Comment porter les textes des auteurs, les discuter, les enfiévrer, les partager, les raturer, les réécrire, comment les incarner si je n’avais cette certitude qu’ils sont capables de changer la vie ?

Comment ne pas croire qu’en mettant ces mots-là dans ma bouche, dans leurs bouches d’élèves, il ne se passe pas quelque chose, émotion, bouleversement, réaction, sentiment, et que de cette étincelle-là – et si elle embrasait l’imagination d’un, de deux, de plusieurs élèves ? – pourrait naître autre chose, un nouveau sens, comme une naissance d’hommes et de femmes nouveaux ?

Comment croire qu’au plus profond du texte, ce n’est pas elle ou lui, dans ce qu’il ne sait pas être elle ou lui, que l’élève va trouver ? Et comment croire alors que l’immense orage qui éclate par la fenêtre, le père à l’hôpital, le grand-père mourant, la mère qui a perdu son travail, la petite amie qui n’écrit pas, la note lamentable en mathématiques, toutes ces espèces d’espaces du quotidien ne seraient pas brusquement comme repoussés, conjurés, mis entre parenthèses par la seule puissance de la littérature ?

Comment, à moins de cela, croire en elle si elle ne suspendait pas un seul moment tous ces lieux, ces visages, ces problèmes qui se pressent hors de la classe ?

Je n’ignore pas que le fil du texte – lecture, écriture, parole – est étroit, fragile, le lien créé jamais acquis, souvent temporaire, l’événement produit parfois inattendu, que les mots peuvent brusquement pivoter et que la porte alors qui s’ouvre peut s’ouvrir pour un cours, pour un jour, peut-être pour toujours.

Si je ne crois pas en cela, si la passion de la littérature ne me porte pas à hauteur d’homme, bien au-dessus de mes petites misères et de mes compromissions, bien au-dessus de ma petite existence de fonctionnaire, alors pourquoi pousser la porte d’une classe un livre à la main ou dans le cartable ? À quoi bon, si face à tous ces discours de la compromission raisonnable (ça ne suffit pas la passion de la littérature pour enseigner, c’est un bon début… mais, et la langue ? les outils ? l’orthographe ? le salaire ?), je n’osais répondre à la provocante question par cette provocation : seule la passion pour la littérature suffit pour être un passeur de textes, un ouvreur de voies c’est-à-dire un professeur de français. Et à moins de cela, quand j’aurais abjuré cette passion-là pour tous ces mots en ligne, pour tous ces mots en livre, saisi par la faux de la raison comme Don Quichotte abjurant sa folie sur son lit de mort, je ne serais plus professeur de français.

D’ici là, parce que la passion pour la littérature me permet de tenir debout dans mon métier, dans son exigence qui est de passer de l’homme en l’homme pour espérer peut-être l’agrandir, j’ai la folle certitude que le petit matin, tout à l’heure, quand le réveil sonnera, sera moins aigre.

Gwenaël Devalière, professeur de lettres.

 

 

Coralie Nuttens

Quand l’expression « passion de la littérature » rime avec amour fou, voracité, rêverie, enthousiasme, découvertes, dialogue intime avec les textes, celle de « professeur de français » évoque plutôt méthode, conformité avec les programmes, répétition, déception, difficultés pédagogiques, incompréhension des élèves…

Pourtant, si elle n’est pas le seul ressort d’un bon enseignement, la passion en est une condition nécessaire : sans passion, pas de plaisir à enseigner, sans passion pas de véritable transmission, sans passion pas de renouvellement. Elle seule permet de durer dans ce métier, de supporter les contraintes de l’enseignement, de se ressourcer dans la lecture de nouveaux textes que l’on voudra ensuite faire partager aux élèves.

Et parfois le miracle opère quand la passion des lettres devient contagieuse et qu’un professeur la transmet à des élèves pour qui ne comptent plus seulement les notes mais aussi l’envie d’aller plus loin, de lire l’œuvre entière d’un auteur découvert en cours, de se lancer dans La Recherche du temps perdu à cause de la musique d’un texte étudié…

Il y a la passion qu’on éprouve et celle qu’on peut faire naître. L’amour des lettres est bien le moteur de notre métier.

Coralie Nuttens, professeur de lettres.

 

 

Chantal Dulibine

Préambule.Une passion” suffit-elle pour enseigner ? Oui, puisque la passion apprend (par la voie étymologique) à souffrir et à subir, expériences essentielles pour sublimer les avanies inlassablement produites par l’institution scolaire sur les enseignants passionnés.

“passion pour la littérature ” ?   Mieux vaut dire : le goût des langages dans tous leurs états. Car qu’est-ce donc que la littérature ? Et ne voit-on pas revenir le célèbre balancier (enseigner la langue) ? Fi donc de l’horrible et triviale comm’ : enseignons la littérature, voire sauvons les Lettres !

…”suffit-elle” : rien ne suffit dans ce métier, hors la santé, et puissions-nous n’être jamais rassasiés, ni “suffisants”!

…”pour enseigner” : j’aime beaucoup l’absence de complément d’objet second dans cette formule ! Ce procédé d’effacement des destinataires me rappelle furieusement la campagne de publicité de l’an dernier, qui, pour recruter des enseignants, montra de supposés professeurs se délectant (à domicile), de la lecture paisible d’un livre de poche, sans qu’aucun élève ne soit visible – fût-ce à l’horizon (bel effort de refoulement).

Il est vrai que la quasi disparition du groupe-classe et l’illusion du salut par le power-point nous mènent droit à une robotisation de l’acte d’enseigner, et que le vide guette.

Résumé : Quand le Ministère montrera-t-il la moindre… passion, pour le petit peuple des enseignés et le bas peuple des enseignants ?

In fine : Oui, j’aime vraiment enseigner la langue : celle de Rabelais et de Novarina, et aussi celle de Roubaud, et celle de Vinaver (etc.) ; et même la langue des IO me paraît savoureuse, c’est dire si c’est une passion indécrottable.

Chantal Dulibine, professeur de lettres depuis 1974.

  

 

Véronique Charpentier

Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ?

Qu’est-ce qui peut « suffire » pour un métier aussi exigeant et difficile ? Après trente ans d’enseignement, je serais bien incapable d’expliquer « comment il faut enseigner », je suis souvent en proie au doute, voire à un sentiment d’imposture. Certes la rigueur, les connaissances, l’esprit d’organisation, l’aptitude à la communication sont nécessaires, mais je dois bien avouer que j’ai souvent le sentiment que si « ça marche », cela tient aussi d’une sorte de « charme »…

Alors, un peu agacée, j’ai posé la question à une élève de khâgne. « Non, évidemment ! », m’a-t-elle répondu. « Il faut aussi de l’autorité et de l’humanité. » Les deux mots choisis par cette jeune étudiante m’ont paru particulièrement judicieux pour caractériser ce qui est nécessaire pour l’enseignement du français, outre le goût de la littérature.

 

« Autorité »

On vante souvent chez un professeur son autorité « naturelle » ! Encore une expression qui met mal à l’aise, car elle semble indiquer que l’enseignement serait le fruit d’un don, plus que d’un apprentissage. Ce qui est bien le comble pour un professeur, dont la « vocation » est de penser que tout s’apprend ! Cependant, dans autorité, il y a auteur : que le professeur soit pleinement l’auteur de son cours !

Sans doute les instructions officielles ou les ouvrages de didactique, ou de critique peuvent-ils nous aider à éclairer le texte ou l’œuvre que l’on se propose de lire, mais le professeur qui veut en transmettre la saveur doit créer lui-même les moyens pour le faire, en amont du cours, mais bien souvent aussi, pendant le cours, en fonction des interventions, des réactions – ou de l’absence de réactions… Cela nécessite sans doute une excellente connaissance des œuvres, des écrivains, de la langue, mais aussi une aptitude à reconnaître que cette « science » n’est jamais totalement possédée…

Car cette autorité puisée dans la création authentique et personnelle d’une interprétation, d’une méthode d’apprentissage, adaptée de manière souple et bienveillante aux élèves que l’on a en face de soi, ne peut s’épanouir que si le professeur est libre, et s’il assume ses doutes. D’ailleurs, quel professeur, qui doit enseigner à lire, donc étymologiquement à choisir, pourrait le faire sans être libre, sans encourager ses élèves à l’être eux-mêmes ?

 

« Humanité »

Enseigner avec bienveillance, en se souvenant que l’école est certainement l’un des seuls moments de la vie où il reste loisible de recommencer. Enseigner avec bienveillance et dans un rapport de respect mutuel de l’humanité de chacun : pas toujours facile ! Pourtant nécessaire : l’enseignement du français, de la littérature, donc aussi de la parole, ne peut jamais se satisfaire d’une expression de mépris vis-à-vis d’autrui. Et ce sont la littérature et l’enseignement de la langue qui ont sans doute aussi cette exigence et cette portée.

De « humanité » à l’enseignement des « humanités », il n’y a que l’espace d’une lettre ! D’autres voix ici ont souligné que le professeur de français enseigne moins, à certains niveaux, la littérature que la langue. Certes. Mais sa tâche consiste toujours à étudier comment le sens est tissé dans la langue, et à aider de plus jeunes à le faire à leur tour. Cet exercice ne peut se concevoir en dehors de la parole d’autres hommes, écrivains de prestiges divers sans doute, mais qui ont porté, sculpté, esquissé dans la langue, leur vision du monde, leur imaginaire, leurs émotions, leurs questions.

Enseigner le français et la littérature consiste à faire partager cette curiosité émerveillée devant le mystère de la création (l’écriture d’un texte, l’émergence d’un sens et d’un style) et le bonheur que donnent la lecture, l’interprétation de ce texte, et l’écriture d’autres textes qui approfondissent la conscience et la compréhension de ce qui fait l’énigme de la vie.

Transmettre un « savoir » littéraire, c’est ainsi donner du goût à la vie, et partager tout simplement des moments de bonheur.

 

J’ajouterais un dernier mot : « Humour »

Non pour mettre les rieurs de son côté, mais pour pratiquer un certain détachement, garder une distance, et enseigner à le faire. La littérature – et la langue – ne sont-elles pas en elles-mêmes le moyen de cette distance, de ce détour que prend un individu pour dire, à travers des mots, son malaise ou son bonheur, un détour qui en lui-même doit donner plus de sens, suggérer plus d’idées et de rapports ?

« Autorité », « humanité », « humour » : ces trois mots nous ramènent à l’essence même de la littérature. Alors, est-ce à dire que, finalement, « une passion pour la littérature suffit pour être professeur de français » ?

Véronique Charpentier, professeur de lettres.

  

 

Brigitte Réauté

Bien évidemment, il faut être fou de littérature pour devenir professeur de lettres ! Comment, autrement, faire toucher du doigt ou de l’œil ou de l’oreille aux élèves ce qui les sauvera un jour –toujours – du trop quotidien ? Comment, autrement, leur donner ce regard différent, sensible à la magie rare d’un instant, d’une aurore, d’un battement de cils, d’une esquisse d’émotion jamais absents même du trop quotidien.

Leur apprende à co-naître au monde. Leur offrir ce regard parfois pur, parfois caustique, parfois humoristique qui libère leur esprit des pièges d’une société vile.

Mais bien évidemment aussi, il ne faut pas être fou de littérature pour devenir professeur de lettres si l’on oublie qu’ils ont une langue à maîtriser, si l’on oublie que l’urgence est qu’ils puissent s’exprimer au quotidien, avec le sens de la nuance, et de l’argumentation. Ne pas mépriser le pragmatique de l’usage de la langue. Ne pas jouer, ne pas les faire jouer à l’intellectuel. Ils ont le droit de ne pas être littéraires, de n’aimer que les articles scientifiques, ou les guides de voyage, ou même de ne pas lire.

Réussir cet équilibre subtil entre rêve et saveur du monde et des hommes via la littérature et qualité de la compréhension et de l’expression via des textes informatifs : qu’importe pourvu qu’il y ait connaissance.

Brigitte Réauté, professeur de lettres.

  

 

Maria-Imperio Arenas-Gonzalez

Une passion pour la littérature suffit-elle pur être professeur de français ?

Non. Je ne vais pas faire référence à la littérature, mais au français en général, car la littérature en fait partie.

Je sais que la profession est fragilisée dans certains pays, mais en Colombie (Amérique du Sud) la situation est différente. Je suis professeur depuis vingt ans et je peux vous dire que pour être professeur de français, il faut être amoureux de la langue, de la culture. Et c’est mon cas et celui de plein de mes collègues. Ensuite, il faut transmettre cet amour aux étudiants. Le reste est accessoire. Mais le mot essentiel est motivation. Celle des professeurs et celle qu’ils transmettent aux nouvelles générations.

Je suis hyper fière de mes étudiants, de les voir découvrir la langue française, la culture française et la francophone, et on a de plus en plus d´intérêt pour devenir professeur de français.

À l’école de Langues de mon université (Universidad pedagógica y tecnológica de Colombie), on a 90 nouveaux étudiants par an et en tout, on a 480 étudiants. C’est une licence en cinq ans et ils sont formés en français et en anglais. Ils font deux petits stages dans des écoles (un en français, un en anglais ) et au dixième semestre il “travaillent” dans une école, en ayant 6 heures de français et 6 heures d’anglais et evidemment, toutes les activités propres d’un professeur.

Quelles qualités personnelles sont requises, quelle formation est indispensable pour devenir professeur de lettres, et comment renouveler l’intérêt pour le métier au fil des ans ?

– Aimer ce qu’on fait.

– Être motivé, passionné par son travail.

– Motiver les étudiants.

– Pour renouveler sa motivation, il faut participer des congrès, voyager, être en contact avec des Français ou des francophones. Ici, l’ambassade nous aide beaucoup – il faut compter sur cette aide, bien sûr –, et c’est M. Adelino Braz,  attaché de coopération universitaire et éducative à l’ambassade de France, qui a fait renaître le français dans mon pays.

J’étais professeur d’anglais, mais, grâce au gouvernement français, j’ai pu suivre des études de maîtrise en didactique du FLE. Je pense que , tout d’abord, je suis professeur de français, à cause de mes professeurs de français du premier cycle. J’adore mon métier, littéralement je respire français, et je fais tout pour que mes étudiants en tombent amoureux et vous savez quoi ? Je réussi à le faire !

Une passion pour le littérature ne suffit pas pour être professeur de français, mais elle est essentielle. La passion est fondamentale dans une profession qui est dure, mal payée, et qui a même  perdu le statut social qu’elle avait. Alors, avec tout cela, pourquoi y rester ? Parce qu’on a la passion pour le francais et la culture française !

Cela serait génial si vous pouviez un jour venir en Colombie et voir comment tout se passe ici, en particulier à Tunja, à Boyacá, où j’habite (je suis originaire d’une autre région).

J’espère avoir répondu à vos questions.  Cordialement,

Maria-Imperio Arenas-Gonzalez,  Colombie.

   

 

Pour participer à ce dossier adressez votre réflexion par mail à la rédaction de l’École des lettres : courrier@ecoledeslettres.fr

ou bien utilisez la rubrique Commentaires ci-dessous.

 

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6 réflexions sur « Une passion pour la littérature suffit-elle pour être professeur de français ? »

  1. Bonsoir , je suis algérien , professeur de français à Ghardaia (600 km) au sud-est d’Alger . Titulaire depuis + 24 ans , je cherche un stage de perfectionnement en France car j’en ai besoin . J’ai enseigné au lycée et actuelement je suis au collège . Merci infiniment.

  2. bonjour
    Je suis en 3eme j adore lire mes lectures sont de niveaux adultes a 12 ans j ai même lu autant en emporte le vent a cet âges la et j adore écrire je veux devenir prof de littérature depuis plusieurs années mais pour être prises dois je faire du latin ou du grec .
    Merci

  3. Bonjour,
    Vous avez bien raison de vouloir transmettre votre passion pour la littérature aux autres. Lisez, lisez toujours et encore. Il n’est pas indispensable d’avoir fait latin ou grec pour enseigner la littérature. Mais peut-être pourriez-vous vous y initier en seconde ? Car l’Antiquité, ce sont aussi beaucoup d’histoires : comiques, tragiques, sentimentales, terribles… Vous allez voir, ça va vous plaire !!
    Je vous souhaite le meilleur pour la suite.

  4. Bonjour,
    Quand on est passionné de littérature, il est difficile de ne pas se tourner un jour vers les textes antiques qui sont au fondement de la création littéraire. Même les auteurs les plus contemporains tels Cocteau ou Max Rouquette font encore référence aux illustres prédécesseurs qui les ont inspirés et nourris. Les oeuvres antiques abordent des thèmes universels (l’amour, la soif de pouvoir, le meurtre) et épousent des formes d’art d’une grande beauté comme celles de la tragédie ou de l’Épopée.
    Certes, pour passer les concours qui mènent au métier d’enseignant en lettres modernes, il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste du latin ou du grec. Néanmoins, le CAPES propose une option latin qui donne au futur professeur une spécialité particulière et lui ouvre tout un champ de la littérature auquel il pourra avoir directement accès dans la langue d’où vient le français.
    Je te souhaite de nombreuses et belles découvertes en littérature.

  5. Bonjour,

    Nous avons transmis votre question, très pertinente, aux enseignants qui participent au blog de l’École des lettres. Ceux-ci vous répondent et vous transmettent leurs encouragements à la page suivante : http://www.ecoledeslettres.fr/blog/?p=11377
    Bravo pour votre enthousiasme et votre goût de la découverte ! Continuez sur ce chemin…
    Claude Riva, l’École des lettres

  6. Bonjour
    J’ en ai également parlé a une prof de lettre de mon collège qui m’ a encouragé grandement. Je continue toujours de lire de lire j’ ai épuisé tout le rayon jeunesse de la médiathèque de ma ville je suis chez les adultes (Je lis exactement 19 livres en 1 mois)! Petit problème j’ ai un bon style d’ écriture d’ après mes proches mais beaucoup de difficultés en grammaire .Je veux enseigner la littérature les livres , analyser des textes etc. mais pas faire de la grammaire ou de la conjugaison ….est ce possible ?En fait les livres peuplent ma vie je déteste les bd je lis tout sauf le fantastique ,je préfère lire que regarder la télévision …Chose assez ” bizarre” pour une ados de cette génération .Pour être franche je suis grandement emballé par ces études de lettres de plus je ferais L , et l’ année prochaine je fais littérature et société .
    Répondez svp car comme le dit l’ expression ” Je pédale dans la choucroute ”
    Cordialement
    pauline

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