Une histoire d’amours : « La tristesse durera toujours », d’Yves Charnet

yves-charnet-la-tistesse-durera-toujoursC’est un livre en morceaux, le livre d’un homme qui a beaucoup perdu et, d’abord, une vieille dame qui fut comme sa grand-mère, à La Charité-sur-Loire, nom composé pour lui puisqu’il y est à la fois question du fleuve près duquel il aime rêver et d’une attitude ou d’un état qu’il connaît.

La tristesse durera toujours est une phrase qu’aurait prononcée Van Gogh. Maurice Pialat la reprend dans À nos amours et Yves Charnet semble vivre avec, dans une mélancolie qui nous atteint ; le propre des textes autobiographiques qui nous touchent est de brasser l’universel. Et Charnet, comme tous ses maîtres, est notre proche ou prochain.

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Un livre d’amours…

Ainsi qu’il l’écrit, reprenant le philosophe Schlegel : « Je ne peux donner de moi, de mon moi tout entier, nul autre échantillon, qu’un système de fragments, parce que je suis moi-même quelque chose de semblable. »

 La tristesse durera toujours est d’abord un livre d’amour qui s’ouvre sur l’image de Madame G. Son nom n’est donné qu’une seule fois, comme s’il fallait la préserver de l’impudeur. Elle aura été comme la grand-mère d’Yves Charnet, lui ouvrant sa bibliothèque, l’aidant quand il en avait besoin, l’écoutant. Et ce livre, il le considère comme celui de sa « grand-mère imaginaire », ou sa « légende » : « J’aimais Madame G. corps et âme. Désir censuré, chagrin interminable. Je ne savais pas encore que c’est avec ça qu’on fait les livres. Le désir, le chagrin ; le manque, la perte. »

Madame G. habitait la ville du bord de Loire dans laquelle l’auteur a grandi, auprès de sa seule mère. Il entretenait avec cette dernière une relation aussi forte que Romain Gary, cité en épigraphe. Le père, « cavaleur toujours en fuite », ressemble à Montand dans les films de Sautet, le cœur sur la main avant de s’effondrer, puis de reparaître de façon terrible. Charnet est le nom de sa mère.

L’auteur, un modèle d’ascension sociale en République, a longtemps accompli le souhait maternel : excellent élève, il a poursuivi ses études à l’ENS et est devenu professeur. Chez lui, on rêve de « changer la vie », on lit Louise Michel, Blanqui, et il rencontrera Mitterrand à Château-Chinon, si proche, pour lui parler de sa vocation de professeur d’histoire ; il enseignera les lettres. Le dimanche, on écoute Le Masque et la Plume : « Nous dînions avant l’émission. Chacun sa messe. Notre vie était ainsi tapissée de rituels. Ratissée de mélancolie. »

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… de ruptures et d’absences

Écrit sur les bords de Loire, auprès de Madame G., à Toulouse où enseigne Charnet, et à Paris où il traîne sa tristesse d’homme séparé de celle qu’il a longtemps aimée, ce livre est celui des deuils. Et les espoirs perdus d’une gauche enfin au pouvoir, en 1981, ne sont pas les moindres. La scène de À nos amours dans laquelle Pialat cite Van Gogh est précisément celle du repas et des attaques du père contre son fils, qui aurait pu être le « nouveau Pagnol ». Les années Mitterrand devenaient celles du cynisme, de l’arrivisme et de l’argent roi. On n’en est pas sorti, et les boucles du livre traduisent la colère lancinante qui anime Charnet.

« J’écris des récits d’Yves », note-t-il, et on aimera l’homophonie : La tristesse durera toujours s’écoute, en effet, autant qu’il se lit, jouant sur les assonances et allitérations, les rythmes et les ruptures. Au fond, comme l’histoire qu’il nous raconte, avec petit ou grand H.

“Quelque chose d’ardent et de triste”

Une autre souffrance le tient, touchant à Marie-Pierre, qu’il a longtemps aimée et dont il est désormais séparé. Comme un ratage, une incapacité à vivre heureux. Rachida, éphémère compagne, l’a aussi quitté. Tout a bientôt brûlé : « Nous transportions malgré nous cette passion qui nous transportait. Cette furie. Ce fut une aventure turbulente. Nos étreintes compulsives, convulsives, intempestives. Notre amour était, au début, comme le Beau chez Baudelaire. Quelque chose d’ardent et de triste. Il y avait du malheur. Dans notre bonheur. » Tout se brise en lui comme dans la phrase qui porte son poison, sa négation dans une simple phrase nominale.

On s’en voudrait d’établir un lien de cause à effet entre la solitude de ce fils sans père et son incapacité à construire, et pourtant, il dit et répète ce qu’est cette absence, contemplant une photo de Pialat, l’une des figures tutélaires : « Sa barbe. C’est celle de mon père. Ou presque. Je vous répète que je n’ai pas un visage. Pas un visage à moi. » Et encore, en trois vers : « Un homme avec la gueule d’un autre. / Un écrivain, c’est ça. / Un type seul en terrasse. »

Un livre d’hommage et de mémoire

Cette terrasse de restaurant ou de café, au bord de la Loire, c’était justement celle où l’invitait Madame G. Elle lui a fait connaître les livres, le bon vin, une forme de bonheur dont ce livre est l’écho. Mais Madame G. n’est pas seule à avoir donné le goût de vivre à Charnet. Ce livre est un bel hommage aux cinéastes qu’il aime, à Baudelaire et au maître modeste qui le lui a mieux fait connaître, Claude Pichois. À la chanson populaire, de Trénet à Nougaro en passant par Sardou.

Ce livre est aussi celui des amis, dont il cite les ouvrages, incidemment (et quel plaisir de retrouver Jean Delabroy, dont on a tant aimé Pense à parler de nous chez les vivants, ou Valérie Rouzeau, dont les poèmes, tout en vitesse et en ruptures, disent une mélancolie proche de celle d’Yves Charnet, dans Pas revoir, texte de deuil, de la perte du père.

Yves Charnet déplore le fait d’écrire « ce livre à vau-l’eau sur la Loire de [s]a mémoire en crue ». Le fleuve, en effet, est là, qui charrie les souvenirs et les jette sur la rive. Il est aussi ce qui nous emporte dans sa sérénité et sa majesté jusqu’à l’estuaire, en compagnie des êtres aimés qui peuplent notre mémoire et nos lectures.

Norbert Czarny

 

• Yves Charnet,  « La tristesse durera toujours », La Table ronde, 2013.

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