Une enquête en terre indienne et un peu plus : « La Note américaine », de David Grann

Des romans ethnographiques de Tony Hillerman qui nous introduisent à la culture navajo jusqu’à Cœur de tonnerre, le film qui mêle FBI et affaires indiennes, nous sommes familiarisés depuis une trentaine d’années avec le roman policier en terre indienne pour reprendre l’intitulé d’une collection fondamentale dirigée par Francis Geffard.

David Grann, s’il ne néglige pas le suspens, aborde plusieurs genres dans La Note américaine à mesure qu’il franchit les cercles d’une enquête toujours plus inquiétante.

Un roman gigogne

D’abord polar – il s’agit d’élucider deux meurtres – le livre se dirige ensuite vers le western des derniers temps héroïques avant de se tourner vers la modernité du FBI et à la manière dont procèdent les récits journalistiques contemporains : une fois accomplie la démonstration de ses capacités d’enquêteur neutre, l’auteur s’investit à plein dans sa mission, quitte à dépasser le cadre de sa recherche initiale.

À la suite des deux meurtres du début de son récit, Indiens homme et femme abattus sans autre forme de procès, il met en évidence la négligence puis le sabotage systématique de l’enquête menée par les autorités locales. David Grann ne dénonce pas d’emblée, il se contente de restituer la temporalité de l’ensemble ; les détectives sont au départ des hommes aux méthodes issues de l’Ouest, peu regardant sur les faits et les preuves et, si l’on peut se laisser séduire un instant par ces figures qu’après tout nous connaissons bien pour les avoir croisées dans des westerns, nous devons nous rendre à l’évidence qu’une justice de chasseurs de primes est corrompue dès sa mise en œuvre.

Une délégation d’Indiens Osage est accueillie par le président Calvin Coolidge le 23 janvier 1924.

L’Amérique malade de ses haines

Pénétrant cercle après cercle dans l’enfer colonialiste, David Grann met au jour l’entreprise de spoliation dont sont victimes les Indiens Osages et la machine de haine raciste qui conduit à ce que les Indiens eux-mêmes ont appelé le Règne de la terreur. Au-delà du meurtre, le déni de justice, et au-delà de ce dernier le spectre de la spoliation et de la privation d’un accès légitime à l’humanité constituent les rapports les plus courants entre blancs et sauvages de l’ouest.

Riches du pétrole présent dans le sous-sol de la réserve où ils ont été déportés, les Indiens se voient très vite en butte aux rumeurs de qui veut spolier : méconnaissance de la vraie valeur de l’argent, inconscience, gaspillage, mise en danger de la vie économique locale. Placés sous tutelle malgré leur lutte pour les droits fondamentaux, les Osages deviennent des proies faciles à travers les mariages mixtes et l’administration de leurs biens par les aventuriers de l’Ouest vieillissants. Des figures de tueurs froids émergent, notables de surface qui, en sous-main, abattent, empoisonnent et privent de leurs droits tous ceux qui se mettent sur la route de leur profit immédiat. La galerie des portraits de ces individus présente des visages lisses et souriants sur les photographies mais parfois figés sur les clichés anthropométriques des pénitenciers où ils seront incarcérés.

John Edgar Hoover dans les années 1920.

Un tremplin pour le FBI

L’auteur fait alors entrer en scène J. Edgar Hoover qui s’appuie sur cette enquête pour pérenniser l’activité de son Bureau Of Investigations dont les affaires indiennes constituent une prérogative non négligeable ; ainsi servent-elles ses menées carriéristes qui dépassent les enquêteurs locaux pour conduire à la mise en place d’une organisation fédérale. Grâce à l’affaire des Osages il met en scène les méthodes de ses enquêteurs, notamment Tom White, et parvient à des condamnations exemplaires.

On découvre à l’occasion que les méthodes d’intimidation voire d’élimination des témoins n’ont pas attendu la mafia italienne pour s’épanouir. Autour de la famille de Mollie Burkardt dont la sœur Anna est la première victime, s’étendent les prédations du groupe des aventuriers et, ce que finira par découvrir l’auteur, la présence d’un ou de plusieurs autres coupables d’un niveau supérieur.

Mollie Burkhart (à droite) avec ses sœurs Anna et Minnie © DR

Les archives de l’injustice

En rappelant régulièrement les efforts des Indiens pour accéder à la parole à défaut de la justice, l’auteur nous amène à découvrir que l’ensemble de l’histoire renvoie aux textes canoniques des philosophes des Lumières, du Supplément au Voyage de Bougainville à Candide ainsi qu’aux nombreux autres récits qui engagent la représentation de l’affrontement dans le cadre de la colonisation plus ou moins violente et inachevée tant qu’il reste des individus libres.

David Grann finit par se mettre en scène, dans un dépassement de sa mission de journaliste-témoin. En menant une véritable recherche au sein des archives du FBI il découvre qu’au-delà du fait divers initial et de la famille monstrueuse qui s’y attache, c’est bien un système d’État qui se met en place pour priver une partie de la nation de ses droits légitime en s’appuyant sur la main d’œuvre criminelle locale.

*

En construisant un livre gigogne, David Grann met au jour une réalité complexe dont chaque dimension cache ou révèle un nouvel univers, dont chaque fil déroulé conduit à un nouvel écheveau, sans solution complète. C’est la différence essentielle entre un roman policier qui obéit à des règles de construction avant tout fictionnelles et la complexité de l’Histoire. Le titre original de l’œuvre, Killers of the Flower Moon, que l’on peut traduire par Les Tueurs de la fleur Lune, servira d’enseigne à une nouvelle collaboration cinématographique entre Martin Scorcese et Leonardo Di Caprio, l’occasion pour l’Amérique de poursuivre par le cinéma le volet sombre et violent de son histoire.

Frédéric Palierne

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Les éditions Globe accueillent depuis 2013 des écrivains qui ont à cœur d’explorer les problématiques de notre temps et de nos existences. La littérature est leur manière de voir le monde, d’explorer la variété de la langue, de bousculer les frontières, de penser notre société, d’éclairer notre époque et avant tout de raconter des histoires.

Fairyland d’Alysia Abbott, Celui qui va vers elle ne revient pas de Shuleem Deen (Prix Médicis essai 2017) ou Les Frères Lehmann de Stefano Massini (Prix Médicis essai 2018 et Prix du Meilleur livre étranger catégorie Fiction 2018) sont certaines des œuvres qui ont marqué les premières années de la maison.

Afin de vous faire découvrir plus avant le catalogue, les éditions Globe ont le plaisir de vous offrir un exemplaire du chef d’œuvre de David Grann, La Note américaine, salué par les lecteurs et la critique.

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