« Une brève histoire du roman noir », de Jean-Bernard Pouy

Une approche passionnée de l’histoire littéraire

Comment affronter la vaste problématique de l’enseignement de l’histoire littéraire au collège ?

Le passage par des textes subjectifs, discriminants mais sérieux, pourrait constituer une approche exaltante de ce vaste territoire du cours de français où s’égarent souvent les élèves.

Difficultés de l’enseignement de l’histoire littéraire

Le constat transcende les types d’établissement et les niveaux : l’évolution des genres, la biographie des auteurs, les différents mouvements ou contextes d’écriture sont difficilement maîtrisés par un grand nombre d’élèves qui manquent de repères historiques. Dans certains cas extrêmes Apollinaire se retrouve avoir écrit à l’époque de Charlemagne, et les frises chronologiques sur les murs de la salle de classe ne dérangent que très peu la récurrence des anachronismes.

La confusion pourrait venir de ce que l’histoire littéraire n’est pas un domaine d’étude en soi dans le secondaire. Les entrées des programmes sont thématiques ou génériques et ne contribuent pas à remettre de la temporalité dans l’appréhension des œuvres et des notions. Le biographisme relève d’une pratique pédagogique datée, et l’approche strictement historique ne se focalise pas assez sur les compétences de lecture. Dans ces conditions, ce domaine doit être pensé dans la transversalité, comme un lien constant à l’intérieur de chaque séquence, et entre celles-ci.

Il existe de nombreuses pratiques qui redonnent sens à cet enseignement, notamment à travers le cours magistral ou la fabrication de frises chronologiques, mais aussi par la présentation d’exposés, la lecture de pages de manuels, l’étude de groupements de textes, etc. Des ouvrages de pédagogie se penchent aussi régulièrement sur la question [1].

Un des points d’entrée pourrait être de montrer aux collégiens en quoi l’histoire littéraire est un exercice critique à part entière qui relève du choix et pas nécessairement de l’exhaustivité. Aborder de manière frontale la question des mutations des écritures et des genres, dans une perspective diachronique, serait une façon de faire ses premiers pas dans les textes argumentatifs et d’organiser sa pensée à travers des débats contradictoires.

L’exemple du roman noir

Une brève histoire du roman noir, de Jean-Bernard Pouy, récemment réédité dans la collection « Points », est un petit livre qui propose de parcourir les origines, les déploiements et les constantes du roman noir, comme genre intégrant de nombreuses catégories. L’auteur se présente comme un amateur et non comme un spécialiste, mais il tient à le remettre à sa vraie place, c’est-à-dire selon lui en haut du podium. L’ouvrage permet ainsi au lecteur de découvrir un grand nombre d’œuvres perçues comme des manifestations multiples du roman noir.

Les professeurs de Lettres pourront y puiser de nombreuses sources d’inspiration car l’essai est un vivier d’exemples de textes à étudier. En effet, à en croire l’auteur, le roman noir se cache partout, depuis Œdipe Roi jusqu’à Marguerite Duras, dans les classiques de la littérature mondiale autant que dans les polars américains des années 1920. Habilement, Jean-Bernard Pouy propose un balayage chronologique qui n’oublie presque personne, ainsi qu’en témoigne la table des matières : « Les aiguilleurs », « Les forcenés », « Les pessimistes », « Les allumés », « Les intellos », etc. On retrouve dans ces catégories très personnelles tous les grands noms du genre et on en découvre de nouveaux, de tous les horizons.

En toile de fond, flottent les imperméables beiges des détectives de Dashiell Hammett ou de Raymond Chandler. Les gangsters, les maris adultères, les marginaux errent dans des ruelles abandonnées des États-Unis à la Suède. En classe de quatrième, certains de ces textes peuvent s’intégrer dans l’objet d’étude « La ville, lieu de tous les possibles ? », et on pourrait encore les retrouver dans l’objet d’étude de la classe de troisième « Dénoncer les travers de la société ». Par sa plasticité liée à sa nature généralement romanesque, l’imaginaire du monde policier trouve des voies d’exploration sans cesse multipliées.

L’audace de la démarche de Jean-Bernard Pouy, tient en ce que la thèse qui sous-tend son panorama est affirmée sans détours : le roman noir est un genre plus large que le roman policier, le polar, le thriller ou le roman à énigme, il les dévore et les dépasse, reflète mieux qu’eux les réalités sociales des lieux et des époques qu’ils décrivent, et le genre a encore de beaux jours devant lui. L’écriture constitue un modèle édifiant d’une argumentation orientée qui pourrait être confrontée à une approche plus neutre de la critique littéraire. Une telle confrontation, par exemple avec le Dictionnaire des littératures policières (dont Pouy revendique ouvertement l’usage), permettrait de construire les notions d’objectivité et de subjectivité, par l’observation, entre autres objets d’analyse, des modalisateurs ou des variations du registre de langue :

« Ça fait un paquet de temps et de textes que le roman noir a gagné. Le roman policier est à enfoncer dans les poubelles de l’Histoire […] Les auteurs, vibrionnants comme des derviches, gonflés comme des outres, qui témoignent soi-disant de leur monde, oubliant qu’ils ne sont que des entonnoirs, par le petit bout desquels passent néanmoins le réel, le regard sur le réel et la vérité de ce regard sur le réel, […] qu’ils choisissent leur camp ! Qu’ils disent simplement qu’ils sont des écrivains de romans noirs ! Alors, pour en finir totalement avec le polar, il suffit de ne plus en parler. Élémentaire mon cher Ouatssonne, […] Il est des lignes qui valent bien toutes les autres. À bas la polarisation du Monde !

Vive le roman noir ! » (Pp. 101-102.)

Qu’un tel parti-pris puisse rebuter, on le comprendra aisément, et il ne s’agit pas de donner le texte à lire intégralement en classe, d’autant que quelques expressions lestes qui parsèment l’ouvrage pourraient prêter à controverses. La provocation de l’auteur reste intelligente et s’inspire des poncifs que l’on retrouve dans les romans qui sont l’objet même de sa réflexion. Quelques tournures stylistiques, comme le choix du name-dropping pour s’assurer une forme d’objectivité historique, sont peut-être un peu faciles. Mais si cette brève histoire est rééditée depuis 2009, c’est qu’elle ne cesse de nous interroger, que l’on soit un afficionado ou non, sur la place d’un genre aussi vaste et insaisissable que le roman noir dans la production littéraire contemporaine.

Ce texte critique est l’œuvre d’un écrivain à part entière qui a écrit plus d’une cinquantaine de romans noirs – Plein le dos, Sur le quai – et une quinzaine de recueils de nouvelles. L’ultime originalité de l’ouvrage est qu’il se clôt sur une nouvelle noire, Sauvons un arbre, tuons un romancier !, rédigée par l’auteur lui-même et qui illustre l’essentiel de son propos. Entre théorie et pratique, il n’y a donc plus qu’un style batailleur qui s’impose. La prise en compte de la construction interne de l’essai permet de montrer aux élèves le caractère dynamique de la littérature contemporaine et son développement dans diverses formes du discours, et peut constituer une introduction à une étude ultérieure d’un roman policier en œuvre intégrale.

En sortant de la lecture d’Une brève histoire du roman noir, on a envie d’employer les termes surannés du langage populaire à la Audiard. On est tenté de penser que Pouy dézingue à tout va les catégories, qu’il dispache façon puzzle les définitions et qu’il est loin de venir beurrer les sandwichs de l’histoire littéraire traditionnelle. Court, accessible, concret, Une brève histoire du roman noir est un bonbon que l’on avale d’une traite à la sortie de l’école. Il réveille la délicieuse jubilation enfantine de pouvoir baragouiner dans tous les sens, sans que cela n’ait rien de confus. Au contraire, ce bric-à-brac de références et d’hommages invite à la tendresse que seules provoquent les déclarations d’amour gauches et sincères.

Perspective

Le regard que nous proposons sur cet essai est donc double. S’il peut être perçu d’abord comme une lecture enrichissante pour tous ceux qui veulent (re)découvrir les différents acteurs d’un genre, il peut également constituer un outil autonome pour introduire le roman policier ou plus généralement pour permettre une approche ultra-subjective de l’histoire littéraire dont la redynamisation de l’enseignement est un enjeu constant.

Prendre une œuvre de critique historique comme objet d’étude permet de placer au centre de la démarche pédagogique la dimension de l’historicité, sans perdre de vue l’analyse du texte et le plaisir de lire.

Bastien Mouchet

• Jean-Bernard Pouy, « Une brève histoire du roman noir », L’œil neuf, 2009, rééd, « Points », 2016.

[1]. Nous pouvons donner comme exemples parmi d’autres : Claudie Neuveut, Marie-Lucile Milhaud, Myriam Tsimbidy, Enseigner l’histoire littéraire, « Pratiques littéraires », éd. Ellipses, 2005 ; ou encore Jean-Maurice Rosier, « Enseigner l’histoire littéraire », dans La Didactique du français, PUF, « Que sais-je ? »,  2002, pp. 63-86.

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2 réflexions sur «  « Une brève histoire du roman noir », de Jean-Bernard Pouy »

  1. Merci pour cet article fort intéressant qui donne fortement envie de lire le livre de Jean-Bernard Pouy.

    Nous le conseillerons dans le cadre du séminaire de recherche que nous organiserons l’année prochaine à l’ESPE Paris, “Etudier le polar au collège et au lycée”.

  2. Merci à vous pour le compliment. En effet, je pense que c’est une bonne démarche que de conseiller ce livre au plus grand nombre.

    Bon courage pour ce séminaire qui s’annonce, du moins par son titre, passionnant.

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