“Thérèse Raquin”, d’Émile Zola

Émile Zola par André Gill, "L'Éclipse", 16 avril 1876

Émile Zola par André Gill, “L’Éclipse”, 16 avril 1876

Petit joyau d’amour noir dans l’écrin monumental de l’œuvre zolienne, Thérèse Raquin a été reçu par la critique, selon les mots même de l’auteur, “d’une voix brutale et indignée“. Ce roman spectaculaire dans lequel Sainte-Beuve lisait “une sorte d’enfer retourné” est tout entier nourri des noirceurs du crime, des chairs vivantes de l’œuvre et se situe à mi-chemin d’une kyrielle de tentations littéraires, de traditions et de tendances esthétiques.

L’édition que propose François-Marie Mourad rend très bien compte des différentes strates de la rédaction et de la réception de Thérèse Raquin, des inspirations de « faits divers » à la destinée de l’œuvre, explorant l’entreprise esthétique et littéraire initiée par Zola, le scandale qu’occasionna sa parution et déchaîna une certaine critique ainsi que l’encrage d’une telle œuvre dans l’histoire artistique du XIXe siècle.

 

Le prototype du roman expérimental

Cette édition propose en effet un riche appareil critique permettant au lecteur de saisir quelques enjeux essentiels de l’œuvre mais également de la replacer dans son contexte historique, artistique et sociologique. Par un travail intéressant et une démarche comparatiste fertile, F.-M. Mourad fait dialoguer ce roman de jeunesse avec le projet monumental des Rougon-Macquart, des textes critiques, la correspondance de Zola ou encore diverses références scientifiques et littéraires que les commentaires et les annexes rappellent au lecteur de l’édition, créant une constellation éclairante de références précieuses et nécessaires autour de Thérèse Raquin.

La présentation du roman, d’une quarantaine de pages propose une “genèse d’un crime” et soulevant, en regard du texte de Zola, des considérations théoriques, esthétiques et, par certains aspects, sociocritiques.

Le premier temps de cette introduction replace Thérèse Raquin dans une tradition littéraire populaire : le roman feuilleton et une certaine veine du roman noir. F.-M. Mourad retrace l’origine de ce roman, un fait divers dont il rappelle l’anecdote avant de faire ressurgir les différentes strates d’écriture du texte que reproduit l’édition : les emprunts à des succès de littérature du début du XIXe siècle, un premier récit de Zola publié dans Le Figaro en 1866, son projet d’édition d’une seconde version dans la Revue du XIXe siècle, l’édition d’un nouveau texte et sa réception par la critique.

Dans un second temps, l’auteur de la présentation formule un constat intéressant qui oriente sa lecture du roman : Thérèse Raquin est principalement lu aujourd’hui comme une œuvre polyphonique, un roman de veine fantastique dont l’imagerie riche et parfois fantasque fait oublier au lecteur de notre temps la valeur scientifique et expérimentale d’une telle œuvre. Considérant ce récit zolien comme un “prototype du roman expérimental“, François-Marie Mourad fait entrer Thérèse Raquin en dialogue avec Darwin, Claude Bernard ou encore Hyppolyte Taine, de la théorie mécaniste à la physiologie moderne en passant par les thèses scientistes.

L’enjeu scientifique ainsi abordé révèle souvent une propension du texte de Zola à se déplacer vers une sphère philosophique que la présentation soulève et illustre. Le propos est éclairant, nourri et irrigué de nombreux parallèles critiques, le plus souvent étayés de citations éloquentes. Bien souvent, F.-M. Mourad donne la parole à Zola lui-même, expliquant, au gré de citations de préfaces et d’extraits de lettres son propre travail. Cette fertile interpénétration du romanesque et du critique est un parti pris intéressant et lumineux.

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L’esthétique dramatique de “Thérèse Raquin”

Dans un dernier temps, la présentation s’intéresse à l’esthétique dramatique de Thérèse Raquin, F.-M. Mourad, montrant que, dans ce roman, Zola fait le choix du matérialisme, s’inscrivant en faux “contre les doux, les élégants, les idéalistes et les moralistes” et qu’en cela, Thérèse Raquin mais également les différents romans des Rougon-Macquart sont tout entiers traversés par “ une série de scènes obsédantes“. La préface étudie différents exemples d’espaces clos et leur dimension dramatique, ainsi que leur interaction, en tant que milieu, avec les personnages du roman. Mais surtout, F.-M. Mourad décèle dans l’esthétique zolienne une part de “l’imaginaire morbide et crépusculaire de Baudelaire“, cueillant quelques “fleurs du mal” dans les catacombes du Passage du Pont-Neuf, et humant un peu des vapeurs du spleen dans le caveau de la Mercerie Raquin.

Le volume reproduit la préface de la deuxième édition de 1868 analysée par la suite. Le système de notes est efficace et, s’il éclaire le roman de Zola en en faisant ressurgir la structure et l’encrage dans le siècle, il a également le mérite de ne pas saturer le texte de détours superflus. Au centre du volume, l’éditeur a choisi de placer un dossier de quatre planches illustrées qui permet d’établir un lien fertile entre le texte de Zola et toute une production qui lui est contemporaine. L’Olympia de Manet y côtoie La Femme au Perroquet de Courbet et des scènes de Degas. Les reproductions y sont analysées ; F.-M. Mourad y associe des passages du roman que l’illustration vient approfondir et commenter. Cet appareil critique et iconographique permettra donc une approche intertextuelle et interdisciplinaire précieuse dans une démarche comparatiste et pédagogique.

À la fin de l’édition, le lecteur trouvera un dossier organisé autour de quatre grands axes thématiques permettant de saisir quelques enjeux de Thérèse Raquin mais également de poursuivre l’approche esquissée dans la présentation inaugurale, en particulier le propos concernant les références artistiques et la réception de l’œuvre mais également une étude des personnages du roman mise en relation avec la théorie des humeurs et certaines thèses scientifiques et médicales. Enfin, l’édition propose en fin de volume une biographie qui met en perspective la vie et l’œuvre de Zola. Une bibliographie et une filmographie complètent cette bonne édition, qui fera date.

                                                                      Bastien Julien (académie de Bordeaux)

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• Émile Zola, “Thérèse Raquin”, présentation, notes et dossier par François-Marie Mourad, GF-Flammarion, 2017, 357 p.

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Voir sur ce site

• Rencontre avec Alain Pagès : Zola et la liberté.

« La Bête humaine », d’Émile Zola, au sommaire de « l’École des lettres »

« Zola et le groupe de Médan. Histoire d’un cercle littéraire », d’Alain Pagès, par François-Marie Mourad.

Émile Zola, «Nouvelles roses» et «Nouvelles noires», édition d’Henri Mitterand, par Jacques Vassevière.

Émile Zola, « Ah ! Vivre indigné, vivre enragé… » Quarante ans de polémiques, anthologie présentée par Jacques Vassevière, par Yves Stalloni.

Émile Zola, « Mes Haines », par Yves Stalloni.

 

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