Serviteur ! Hommage à Maurice Nadeau

maurice-nadeauServiteur !

C’était le titre d’un de ses livres, un recueil d’articles sur des écrivains qui avaient compté pour lui. C’était aussi le mot qui définissait au mieux le groupe constitué par Maurice Nadeau, à la Quinzaine littéraire. J’ai l’honneur d’être de ce groupe, d’en partager les valeurs et d’espérer qu’elles continueront d’être vécues à la Quinzaine.

Servir donc, pour commencer. Pas un maître, pas une idole, pas une mode ou des idées. Servir les mots, les livres, ceux qui patiemment les conçoivent et les écrivent. Servir la langue, telle qu’elle s’écrit, se parle, se vit. Servir sans oublier qui l’on est, d’où l’on vient. Maurice était pupille de la Nation. Son père était mort « au champ d’honneur », sa mère, illettrée, travaillait comme servante à Reims puis à Paris.

Il était enfant de l’école républicaine, et de son parcours exceptionnel je retiens le jeune instituteur qu’il avait été. Il aurait pu devenir professeur de lycée, puisque, normalien, il aurait eu les titres. Mais il avait fait ce choix des plus jeunes, et déjà le choix de la transmission. Il m’est difficile de ne pas trouver là un modèle : sans l’école de la République, le fils d’un émigré polonais qui avait fait ses classes dans la nuit et le brouillard silésiens ne serait jamais devenu ce qu’il est.

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Ces dernières semaines, il relisait Casanova et Cendrars…

Maurice Nadeau aimait la simplicité, à tous égards. Il ne faisait jamais de façon, et quand il n’aimait pas, ou se méfiait, il ressemblait à un chat. Son regard, une mimique, et on avait tout compris. Il aimait admirer. Ces dernières semaines, il relisait Casanova et Cendrars avec une sorte de gourmandise et d’innocence, oui, innocence de celui qui redécouvrait l’auteur de L’Or et de Moravagine.

Avec lui, autour de lui, nous aimions admirer, et rejeter les fausses valeurs. Peut-être nous sommes-nous trompés, sans doute avons-nous oublié certains textes, une langue nouvelle, mais à notre décharge, disons que nous cherchions les meilleurs pour parler de ces livres quand nous-mêmes ne savions pas le faire. Il est difficile de bien écrire sur un auteur d’Asie centrale, d’Indonésie, ou tout simplement sur tel écrivain français dont la radicalité nous désarçonne.

Je connais peu de groupe ou de société qui ressemble au comité qu’avait rassemblé Maurice Nadeau à la Quinzaine. La plupart des membres, tous des bénévoles, sont de brillants universitaires, écrivains, chercheurs, traducteurs. Nul parmi eux ne se hausse du col, n’emploie ces « moi je » qui envahissent les médias.

La modestie de Maurice déteignait sur nous. Il n’aimait pas qu’on parle de lui, de son âge, de ce qu’il avait écrit ou fait. C’était déjà du passé quand bien même cela s’était produit quelques jours ou mois avant. Il fallait se projeter dans le futur, et le futur, c’était, ou c’est, le prochain numéro. Chaque réunion commençait par le tour de table, une fois que la clochette qu’il agitait avait retenti. Alors on parlait de ce qu’on lisait, de ce qu’on avait en train, de ce qu’on donnerait bientôt. Et c’était toujours comme ça.

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Cette liberté, si rare dans la presse ou les médias…

Nous avons servi la Quinzaine, servi un maître qui n’en était pas vraiment un puisqu’il nous laissait toute liberté. Peu de journaux contiennent de longs articles sur des livres qui ne se vendront pas, qui ne feront pas la une par le battage commercial, le scandale ou la vulgarité. Maurice Nadeau n’avait pas de vrai a priori idéologique. J’ai parlé du misérable Journal de Morand, des lettres geignardes et parfois géniales (mais ce n’était pas les mêmes) de Céline. Malgré ou en raison de ses engagements militants, Maurice n’était pas le chef d’un clan politique. Il excluait l’extrémisme, la haine, quelle qu’elle soit. Pas d’autre contrainte, d’aucune sorte.

Cette liberté, si rare dans la presse ou les médias, nous la payons cher. Vu de l’extérieur, du point de vue des « marqueteurs » et « gestionnaires », du point de vue des « communicants », nous sommes des dinosaures ou les derniers tenants d’un monde oublié, enfoui. Si résister aux miasmes, aux bruits parasites et à un air du temps qui s’envolera comme ceux qui le chantent est être un dinosaure, tant mieux pour la préhistoire !

Les beaux projets, même menés dans l’adversité ou parce qu’ils sont menés dans l’adversité, méritent de survivre à qui les a fondés. Maurice Nadeau laisse un héritage et on ne peut qu’espérer qu’il prospèrera. Aujourd’hui, alors que le créateur disparaît, c’est même tout ce qu’on peut désirer.

Norbert Czarny

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2 réflexions sur « Serviteur ! Hommage à Maurice Nadeau »

  1. Merci pour ce bel hommage engagé ! Les communicants, jouets des vents, finissent par s’essouffler, tandis que la flamme de l’esprit libre est éternelle.

  2. Un pas dans le cahier maure et neige

    Venise !… lent lever de rideaux successifs
    les lourds brouillards et voiles et voilettes
    aux parfums capiteux… je préfère Mestre
    que je consigne ici à l’encre sympathique
    pour quelque cœurs vivants demain !
    Les souvenirs masqués me rattrapent.
    Comme le pêcheur à qui le choeur dit :
    Parle ! Tu es d’ici ! C’était un mensonge.
    En moi présent et avenir coïncident.
    Je n’ai rien à perdre sauf à te préserver.
    Mais qui me lit en ce moment peut-être
    attend plus espère une pièce. La Fenice !…
    Troncs-fossiles engloutis qui culminent
    en dédale de fleurs pétrifiées. Le reste !
    L’ordinaire va-et-vient. Sur les eaux
    marcher. Que peut-il advenir ? Nous !
    Nous, passants, côté coulisses, revivant
    la beauté du phénix. Dont acte. Je préfère
    Mestre dépouillé. Une vie contre une vie.
    Je ne pouvais espérer plus.

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