« Sauve-toi, la vie t’appelle », de Boris Cyrulnik

Sauve-toi, la vie t’appelle - Boris Cyrulnik
Ce livre, Boris Cyrulnik nous le devait. « Nous », c’est-à-dire qui ? D’abord les fidèles lecteurs de ses livres précédents qui se réjouissent de retrouver, depuis une trentaine d’années, ses analyses pertinentes sur les comportements humains et, au cours de la dernière décennie, sa contribution décisive à la notion de « résilience » qu’il a contribué à familiariser.

Mais « nous », c’est aussi l’ensemble des personnes qui le connaissent, patients occasionnels, anciens camarades, confrères du monde entier ou encore amis personnels qui savent apprécier – au-delà de ses compétences de neuropsychiatre – sa gentillesse, son humour, sa disponibilité, son regard décalé et bienveillant sur le monde, mais qui n’ont jamais connu avec précision la réalité d’un parcours incroyable que la pudeur lui interdisait de raconter.  Une dédicace, placée en épigraphe, leur est d’ailleurs adressée..

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Quand “dire, c’est être exclu”

« Nous » enfin, ce sont tous ses contemporains qui ont refusé, jusqu’à un passé récent, de recevoir la parole d’un enfant abandonné, jeté dans l’enfer de la guerre, miraculeusement sauvé grâce à son instinct de survie et grâce à l’aide de quelques « Justes » (on ne les a pas toujours appelés ainsi) providentiels. Tous les sourds qui refusent d’entendre les récits pathétiques sortis de la bouche de rescapés condamnés à se faire muets.

« Dire, dit le livre à la page 182, c’est être exclu. Se taire, c’est accepter l’amputation d’une partie de son âme. » Avec ce splendide ouvrage, l’âme de Cyrulnik est enfin rétablie dans son intégrité, et lui-même, en tant qu’individu, peut, à soixante-quinze ans, rejoindre la communauté des hommes qui s’était paresseusement jusqu’alors accommodée de son silence.

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Un livre double

Si le livre produit un effet salutaire, s’il mérite de prendre place parmi les grandes œuvres sorties d’une mémoire meurtrie – celle de l’expérience des camps ou celle de la guerre, par exemple –, c’est qu’il est double, comme l’est l’auteur, deux fois né d’abord (les premières pages l’expliquent), amené ensuite à jouer le jeu social de la réussite tranquille pour cacher des blessures, non indicibles, mais impossibles à relater.

La première direction, autobiographique, nous raconte l’histoire incroyable d’un survivant curieusement échappé à la fatalité d’une mort programmée. Cette histoire, que Boris Cyrulnik s’était toujours refusé à raconter, s’est imposée à lui presque contre sa volonté : « Je suis très étonné par le livre que je viens d’écrire », reconnaît-il à la dernière page. On y voit un enfant de six ans – les souvenirs qui précèdent sont flous ou recomposés – que des hommes en armes, un jour de janvier 1944, viennent arrêter du côté de Bordeaux, parce qu’il est juif et, à ce titre, ne mérite pas de vivre.

Le père de l’enfant, enrôlé dans les forces étrangères, a glorieusement combattu à Soissons, puis, capturé par l’ennemi, a été déporté à Auschwitz. Sa mère a été contrainte, la veille de sa propre arrestation, de confier le jeune garçon à l’Assistance publique. Déportée elle aussi, elle ne reviendra jamais.

Dans des conditions invraisemblables, l’enfant échappe à ses poursuivants, est caché par des voisins, avant d’être recueilli par Margot Farges, l’institutrice qui songera plus tard à l’adopter. Après un bref séjour à l’institution Gai-Logis à Villard-de-Lans, où il rencontre Georges Perec (qui tirera de son passage dans le Vercors l’admirable W ou le Souvenir d’enfance), le petit Boris trouve une nouvelle famille d’accueil avec la danseuse Dora, sa tante, qui partage sa vie avec Émile, un costaud scientifique amateur de rugby, puis avec un commerçant qui vend sur les marchés.

Enfance et adolescence chaotiques, vide de l’école, puis découverte émerveillée du savoir, entrée au lycée Jacques-Decour, militantisme au Parti communiste sous l’influence de son oncle Jacquot, inscription en médecine, années de vaches maigres… Fin de l’initiation d’un petit juif qui n’a toujours pas très bien compris le sens du mot « juif ».

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Nous vivons avec de faux souvenirs

Cette aventure, souvent douloureuse, mais surtout romanesque, n’est pas racontée de manière linéaire et continue. Elle se reconstruit sous nos yeux, par bribes, à force de tâtonnements, de recoupements, de ressassements, interrompue par des retours en arrière ou des irruptions du présent, coupée de digressions, de commentaires. Elle est compliquée surtout par le deuxième livre qui se mêle au premier : celui, plus conforme au statut de l’auteur, qui nous renvoie à son abondante bibliographie, où il sera question, entre autres sujets, du fonctionnement de la mémoire et de la difficulté de rendre compte par les mots d’une expérience traumatisante.

Sur le premier point, Cyrulnik est catégorique : la mémoire est incapable de fournir une reconstitution fiable de la réalité passée. Ou bien elle est « traumatique » et produit « une empreinte figée qui n’évolue pas », ce qui la fait échapper au processus d’historicisation. Ou bien elle est « narrative », c’est-à-dire qu’elle recompose le passé à partir d’images, de paroles, d’informations susceptibles de lui donner sa cohérence.

Dans les deux cas, elle modifie, colore le présent : « Les souvenirs anciens donnent une connotation affective aux événements présents. » Le résultat est que nous vivons avec de faux souvenirs, « ce qui ne veut pas dire mensonges ». Nous nous construisons un roman, ainsi que l’on dit de manière familière, ou mieux, une « chimère », pour reprendre un mot de l’auteur : « Chaque événement inscrit dans la mémoire constitue un élément de la chimère de soi. »

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L’obligation du silence

Deuxième observation, largement développée tout au long du livre, l’impossibilité de raconter des événements extrêmes, l’obligation du silence. « Pendant la guerre, on fait secret pour ne pas mourir. Après la guerre, on continue de se taire pour ne partager avec les autres que ce qu’ils sont capables d’entendre. » Mais le silence est socialement insupportable, ce qui place le rescapé devant un dilemme redoutable : « Parler transmettait l’horreur, se taire diffusait l’angoisse. »

Tous les anciens déportés ont connu l’alternative qui les a conduits le plus souvent à se taire ou à différer, voire camoufler, leur parole. Ceux qui ont parlé, ou écrit, l’ont fait au prix d’un effort, d’une violence, d’une violation même, celle du pacte tacite, du tombeau verbal. Cette dernière métaphore, loin d’être gratuite, reçoit ici sa justification à travers le terme de « crypte » : « L’impossibilité de témoigner me contraignait à la crypte. »

Le silence, pour « l’encrypté », s’assimile à un rejet du vécu. Ne pas dire, c’est ne pas avoir fait, comme on nous l’explique : « Le temps du déni est nécessaire. » D’un point de vue individuel, l’enfant Cyrulnik a décidé (ou accepté) de bannir de sa mémoire ce qui gênait les autres : « D’abord j’ai dû me taire pour ne pas mourir, puis je me suis tu pour être tranquille. »

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Un livre inattendu mais indispensable

Aujourd’hui, devenu célèbre et reconnu, l’ancien orphelin de Bordeaux a reconquis le droit à la parole, et ce livre, inattendu sous sa plume, mais indispensable, scelle une réconciliation avec lui-même, le rendant à une forme de normalité rassurante : « Je devais me taire pour paraître normal, mais en me taisant je ne me sentais pas normal. »

Au crépuscule de sa vie, le brillant neuropsychiatre revient sur son histoire, qu’il peut enfin dire. Comme il peut réfléchir sereinement, sans l’avoir voulu, à sa judéité, « qui dans [s]a vie quotidienne occupe peu [s]on esprit ». Comme il peut revenir aussi sur la notion de pardon, sur la France de l’Occupation, sur la relation à la connaissance, sur l’identification aux adultes, sur l’utopie communiste – autant de sujets qui donnent au livre sa richesse et sa dimension humaine.

En se dégelant, les paroles affluent et se mettent en ordre, harmonieusement. Ce qui nous vaut un livre admirablement écrit et composé, comme si l’avènement de la parole coïncidait avec l’assomption d’une écriture. Pour réussir à associer si intelligemment un récit de soi et un exposé sur un cas de résilience, il fallait un ton, une manière, un style. Boris Cyrulnik, dans ce livre, le meilleur qu’il nous ait donné, a trouvé cette voix : un mélange de sincérité, de mesure, de profondeur et d’élégance.

Yves Stalloni

• Boris Cyrulnik, « Sauve-toi, la vie t’appelle », Odile Jacob, 2012.

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