“Viva”, de Patrick Deville : bandes et duos

"Viva", de Patrick DevilleMexique, 1937. Le sort de deux hommes se joue dans ce pays qui servira de havre aux fugitifs, aux exilés, aux rêveurs et artistes.

Le premier a débarqué à Tampico, poursuivi de lieu en lieu par les sbires de Staline : c’est Léon Trotsky. Le second veut écrire une œuvre totale, unique et il met sa vie en jeu pour ce faire, c’est Malcolm Lowry.

Le nouveau roman de Patrick Deville les suit, les met en parallèle, les montre parmi d’autres, leurs contemporains, qui se nomment Diego Rivera et Frida Kahlo, Tina Modotti, Traven ou Antonin Artaud. Certains vivent depuis toujours à Mexico et y ont leur bande. D’autres passent ou semblent se glisser comme des ombres à peine reconnaissables.

 

Un roman mondial

Deville met en relief l’Histoire comme la géographie. Et Viva, qui rime avec Pura Vida, ou Equatoria, est le nouveau chapitre de ce vaste roman mondial qu’il écrit au fil de ses pérégrinations et enquêtes. Tout commence en 1860, avec l’expédition française qui vient soutenir Maximilien d’Autriche contre Benito Juarez et les partisans de l’Indépendance. En même temps, Mouhot découvre Angkor et Pasteur démontre qu’il n’existe pas de génération spontanée. Des noms qui apparaissaient déjà dans Kampuchéa et Peste & choléra, les noms des héros chers à Deville : « La vie d’un homme est comme une œuvre de fiction qu’il organise à mesure qu’il va », écrit Ortega y Gasset repris par le romancier.

Ainsi faut-il comprendre Trotsky et Lowry, deux héros qui ont construit leur vie comme une fiction. À ceci près que la fiction était ancrée dans un siècle furieux, sombre et bientôt tragique. Or c’est précisément à l’instant de la tragédie que le romancier saisit ces deux hommes.

 

Léon Trotsky

Trotsky d’abord. Salué comme un grand écrivain par… Mauriac. Aussi étonnant que cela paraisse, l’auteur de Thérèse Desqueyroux admire l’auteur de Ma vie, dicté pour partie dans la maison que le chef révolutionnaire habite à Mexico. Le goût des livres n’a jamais quitté Trotsky. Enfant, il préférait contempler la nature, se baigner dans l’eau froide ou lire plutôt que se mêler aux débats des révolutionnaires. Pendant les premières années de la Révolution, le chef de l’Armée rouge n’est pas à Moscou, où Staline intrigue contre lui. Lénine se meurt, et lui chasse loin de la capitale, « quand il faudrait cesser d’hésiter entre l’action et la contemplation », chose qu’il n’a pu faire.

En exil en France, il se déguise pour hanter les librairies parisiennes. En Turquie ce goût des livres ne le quitte pas, avant la Norvège où une tentative d’assassinat rappelle qu’il est un proscrit, un éternel fugitif. En 1939, quand la guerre d’Espagne se termine sur la défaite des Républicains (ou la victoire des staliniens autant que des franquistes), beaucoup de combattants se réfugient au Mexique. Parmi eux des compagnons du « Vieux », en petit nombre, et des séides du tyran de Moscou, qui le traquent et le tueront.

 

Malcom Lowry

Le parcours de Lowry est bien différent puisque l’auteur d’Au dessous du volcan se situe d’emblée hors de l’Histoire ; il vit pour son œuvre et reste indifférent au déchaînement de la guerre dans sa cabane de Vancouver . Pas exactement si on lit le roman, puisque l’assassinat du Consul, « un chien mort après lui », est le fait des fascistes mexicains.

Le Mexique qu’il fréquente au même moment que Trotsky est le cadre de son roman, son véritable inspirateur. Comme l’écrit Juan Villoro, auteur d’une préface à l’œuvre : « Lowry se serait certainement arrangé pour souffrir autant en Suisse, mais le Mexique a sans doute contribué de manière spécifique à l’éblouissement et à l’écroulement qu’il recherchait. » Cette émotion ou cet état est sans doute ce qui amène tant d’écrivains et d’artistes qu’évoque Deville dans ce pays.

 

Artaud, Breton, Traven, Cravan…

Artaud recherche la même intensité chez les Indiens du Nord du pays. Breton rêve un pays mais n’est pas très à son aise parmi les amis et proches de Trotsky à qui il fait l’éloge de… Zola. Le mystérieux Traven, auteur du Trésor de la sierra Madre immortalisé par John Huston y est plus à sa place. Anarchiste allemand, il a fui son pays natal en 1919, après les émeutes révolutionnaires de Munich. Depuis, il vit dans un total anonymat, empruntant des identités diverses, exerçant des métiers multiples, et écrivant.

Et que dire d’Arthur Cravan, boxeur, esthète et écrivain poursuivant son amante Mina Loy à travers le continent américain ? Sa liaison avec la poétesse fait écho à celle qui unit Lowry et Marge. Deville oriente son projecteur vers la silhouette fascinante de Cravan qui semble sortie d’un roman de Cendrars. Les surréalistes voyaient en lui, en Vaché et en Rigaut trois de leurs précurseurs. Besoin de se créer des bandes, d’avoir son clan.

L’auteur de Peste & choléra est également sensible à ces histoires de bandes. Il y avait celle de Pasteur, celle de la rue Blomet autour de Leiris et Masson. Ici, il y a celle de Diego Rivera, le peintre de fresques dont la liaison avec Frida Kahlo est un orage permanent. Elle est jalouse, elle ne mâche jamais ses mots, semble toujours prête au combat. Et puis le duo que forment Tina Modotti, photographe née en Italie, et Alfonsina Storni poétesse que l’on croise de roman en roman depuis Ces deux-là.

 

Un passeur : Maurice Nadeau

Deville porte ce roman depuis de nombreuses années. Il l’a commencé au Mexique, l’a interrompu pour écrire d’autres romans, et il a dialogué avec l’homme qui pouvait l’éclairer sur Trotsky et Lowry : Maurice Nadeau. Le récit de cette rencontre rend à l’éditeur du Volcan toute sa présence et son humour. Il n’a pas rencontré « le Vieux », parce que ce 6 février 1934, c’était plutôt difficile. Mais il a connu, soutenu et édité Lowry.

Deville et Nadeau discutent dans la cuisine du second, devant un steak frites ; le second trouve au premier des airs avec Barbusse, grand romancier qui tourna stalinien (mais c’était en d’autres temps) et on voit ces deux hommes de générations différentes mettre en acte la phrase de Walter Benjamin que cite Deville en exergue de Viva : « Il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur la terre. »

Pour Patrick Deville, le rendez-vous n’est pas terminé. Et nous l’attendons au prochain roman, ailleurs sur la planète.

Norbert Czarny

• Patrick Deville, “Viva”, Éditions du Seuil, 224 p

• Voir sur ce site : Coups de cœur d’une rentrée littéraire, par Norbert Czarny.

 

 

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *