« Pourquoi écrire ? » de Philip Roth. L’art singulier du roman

Voici un peu plus d’un an, six ans après avoir arrêté d’écrire, Philip Roth mourait. L’une des figures majeures de la littérature américaine laissait une œuvre riche, complexe et joyeuse, souvent provocatrice, toujours profonde. Qui a lu sans émotion Le Théâtre de Sabbath ou Patrimoine gagnerait à le relire d’urgence.

En attendant paraissent des essais dont une grande partie est inédite, les cent cinquante pages de celle intitulée Explications. Tout au long de sa carrière, Roth qui a aussi enseigné la littérature, a réfléchi sur son art, et dit son admiration pour des contemporains.

Son premier recueil, Du côté de Portnoy date de 1975. Il y revient surtout sur ses premiers romans et les polémiques qu’ils ont suscités.

Lui que l’on considère comme l’un des représentants de l’école juive de New-York, avec Malamud, Cynthia Ozik ou le natif de Chicago et Prix Nobel de littérature Saul Bellow, se voyait accusé d’antisémitisme, sous prétexte qu’arborant le masque d’un narrateur il se moquait de la communauté juive. Les débats sont à peine retombés quand d’autres accusations ont fusé, sur lesquelles nous reviendrons.

Parlons travail est un recueil d’essais mais surtout d’entretiens parus en 2001. Les textes datent de son long séjour londonien. Il peut aisément voyager de la capitale anglaise, ville dans laquelle il discute avec Edna O’Brien. Il se rend à Turin pour rencontrer Primo Levi, à Prague où il échange avec Ivan Klima, à Jérusalem où il dialogue avec Aharon Appelfeld, auteur qu’il a connu avant le succès de l’écrivain en France, grâce au travail d’Olivier Cohen et de Valérie Zenatti. Ses entretiens avec Kundera se déroulent à Paris et dans le Connecticut.

Le recueil montre l’écrivain américain dans le contexte du roman mondial, lequel accuse un fort tropisme vers le centre de l’Europe. Depuis 1973, en effet, Roth s’est engagé dans la promotion et la défense de la littérature tchèque et polonaise en particulier. Il se rend régulièrement à Prague, dans ces années grises de la répression, pendant laquelle Klima, Havel et tant d’autres survivent grâce au samizdat, à la littérature souterraine, et sont harcelés par le régime. Roth les édite, de même qu’il fait traduire en anglais Danilo Kis, Konwicki, Hrabal et Vaculik dans la collection créée pour lui chez Penguin Books. Il publie aussi Bruno Schulz et un très bel entretien avec Isaac Bashevis Singer rappelle qui était Schulz, quels liens on pouvait établir entre Kafka et lui.

En somme, dix ans avant que Milan Kundera ne fasse connaître cet « Occident kinappé » et n’invite certains des écrivains précédemment nommés dans son séminaire de l’École des hautes études, Roth fait œuvre de découvreur, et il ouvre une fenêtre pour ces écrivains enfermés. Une belle formule met en relief tout ce qui différencie notre Occident de cette Europe, qui aspire à la rejoindre :

« Là-bas, rien ne marche mais tout compte ; ici, tout marche mais rien ne compte. »

On dira avec tristesse que notre « modèle » a triomphé dans les pays d’Europe centrale, puisque rien ne compte et que les recueils de poèmes ou romans qu’on s’arrachait dans la clandestinité ont disparu au profit de best-sellers internationaux. Mais cela, Klima et Roth le sentaient et leur dialogue passionnant le montre, malgré un feint optimisme.

De cette « éducation tchèque », il reste chez Roth une trace romanesque avec L’Écrivain des ombres, et une pensée du roman qui rappelle beaucoup ce qu’on lit dans L’Art du roman de Milan Kundera. Ainsi de ce mal qui consiste à ne voir dans le personnage qu’un double du romancier :

« Quiconque cherche à savoir ce que pense l’écrivain à travers les mots et les pensées de ses personnages part dans la mauvaise direction. Vouloir découvrir les “pensées” d’un écrivain est une négation de la richesse de ce mélange qui est la marque de fabrique du roman. »

Cette réflexion n’est bien sûr pas la seule et on s’amusera beaucoup à lire les lettres que Philip Roth adresse aux rédacteurs de Wikipédia. Ces « chercheurs » (un peu amateurs) identifient un modèle pour Coleman Silk, le héros de La Tache, tenant Philip Roth pour « une source qui n’est pas crédible ». Il est vrai que le romancier est passé maitre dans l’art des masques, des doubles, des identités fictives, des porte-parole qui n’en sont pas. Opération Shylock comme La Contrevie en sont d’excellents exemples, qui donnent le vertige aux lecteurs. Mais les propositions de Wikipédia ne tiennent pas plus la route, et on rit pendant vingt pages à lire la façon dont Roth les démonte. Son humour est constant, même quand on pousse l’écrivain à bout.

Et c’est le cas avec sa misogynie supposée. Quelques personnages féminins et des rumeurs suffisent à le croire hostile aux femmes, ou sarcastique. Il répond avec netteté à la journaliste suédoise qui l’interroge. Le rapprochement qu’il fait avec la haine antisémite est intéressant. Cette passion triste ne saurait guider une carrière d’écrivain :

« Seul un fou pourrait prendre la peine d’écrire trente et un livre dans le but de proclamer sa haine. »

Les personnages féminins sont souvent forts, attachants, émouvants. Qu’on prenne l’héroïne de La Tache ou celle du Théâtre de Sabbath, elles nous bouleversent. Et la vraie question pour Roth est ailleurs :

« J’ai plutôt représenté la virilité chancelante, réduite, humiliée, détruite et vaincue […]. L’intrigue naît de la faiblesse d’hommes tenaces et pleins d’énergie, avec leur lot de particularismes ; ils sont ni embourbés dans leurs insuffisances ni solides comme le roc […]. »

Sabbath est apparemment odieux alors qu’une tragédie l’a mis en morceaux, Seymour Levov, héros de Pastorale américaine semble invincible, sûr qu’il est d’incarner le rêve américain de réussite, avant que sa fille ne le détruise. On pourrait continuer ainsi et surtout retenir ce que Roth écrit de ses personnages dans « Ludus », superbe énumération de sa « bande d’individus qui ont un penchant pour la provocation canaille, l’improvisation satirique, l’imposture impétueuse ».

C’est une comédie humaine avec ce qu’il faut de grotesque pour que l’on ne s’arrête pas au premier degré, au littéral, à tout ce qui fait que les agélastes, ces gens sans distance ni grâce qui s’offusquent d’un rien ne peuvent comprendre. Sa critique virulente des clubs de lecture le dit. Il rappelle son métier de professeur, et se demande si on est capable « d’analyser une œuvre sans la moralisation habituelle, sans interprétation astucieuse ni aucune spéculation d’ordre biographique, et sans tomber dans la généralisation qui écrase tout sur son passage ».

Les agélastes ne sont pas davantage capables de saisir la tendresse, la générosité de Roth. Dans des textes de remerciements ou d’hommages, il revient sur le Newark de son enfance, sur la figure de son père, agent d’assurance qui connaissait le moindre recoin de sa ville comme un romancier qui la hume, la palpe ou l’écoute. La conclusion rappelle le lien :

« En tant que chroniqueur de cette ville, je n’ai fait que me hisser sur ses épaules. »

Roth a aimé admirer, a vécu de rencontres et d’échanges qui l’éloignent de la figure du misanthrope souvent agitée par des médias pressés. Son éloge de Doc Lowenstein, l’un de ses professeurs est un modèle : cet homme aux convictions de gauche a été pourchassé lors du maccarthysme. Il s’est trouvé exclu, isolé. Roth lui est resté fidèle. Une phrase lui servait de leitmotiv, tirée de l’œuvre de Péguy :

« La tyrannie est mieux organisée que la liberté. »

L’auteur du Complot contre l’Amérique, uchronie effrayante sur l’arrivée au pouvoir du pronazi Lindbergh (oui, oui, l’aviateur) était sensible à la menace. Les faits ne lui ont pas donné tort.

Norbert Czarny

Philip Roth, « Pourquoi écrire ? », traduit de l’américain par M. et P. Jaworski, J. Kamoun et L. Bitoun, « Folio », Gallimard, 2019.

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