Peter Handke, Prix Nobel 2019

Peter Handke dans les années 1980

Qui a aimé le cinéma dans les années soixante-dix ou quatre-vingt a encore dans les yeux et les oreilles des images et les sons des films écrits par Peter Handke, avec Wim Wenders : Faux Mouvement, mais aussi, pour son début impressionnant, Les Ailes du désir. Et puis il y a eu La Femme gauchère, à la fois roman et film de Peter Handke.

Cette façon dont un homme racontait comment une femme s’écarte de l’homme avec qui elle vit, la façon dont elle construit sa vie, c’était, comme les films d’Alain Tanner avec Bruno Ganz ou Bulle Ogier, un parfum de liberté, une énergie retenue si l’on ose la formule, qui manque cruellement à notre époque cadenassée et angoissée.

Peter Handke a reçu le Prix Nobel et l’on retiendra d’abord le pur écrivain, l’inventeur d’une langue comme tout écrivain digne de ce nom, le marcheur et observateur qui pose son regard sur le monde dans ce qu’il a de plus ténu. Est-ce un indice qui permet de le situer, un parmi d’autres, Handke a traduit Ponge, Char et Modiano en allemand. Une certaine manière de s’attacher à ce que Ponge appelle l’insignifiant, et que nous savons l’essentiel, pour peu que nous y prêtions attention. Handke est aussi l’ami : il a ainsi traduit les superbes récits autobiographiques de George-Arthur Goldschmidt, qui a été son traducteur en français, pour vingt-six ouvrages. Les choses entre eux se sont quelque peu envenimées quand l’écrivain autrichien a eu des partis pris politiques, sur lesquels nous reviendrons. Il devenait difficile à suivre, pour rester euphémique.

Pur écrivain, l’expression n’a pas grand sens. Elle vise surtout à dire la passion de l’écrit, le goût même du geste comme le suggèrent Le Poids du monde, premier d’une série de livres faits de notes, de pages de journal, ou L’Histoire du crayon qui renvoie à l’objet même permettant d’écrire. Le crayon à papier, la feuille blanche, ce sont les outils de l’artisan qu’est et reste Handke. Et les chaussures. Marcher, arpenter les territoires, de l’Espagne à la Slovénie, de l’Alaska à la périphérie parisienne, c’est ce qui lance l’écriture, qui lui donne son rythme, crée les bifurcations, ouvre les sentiers imprévus. Avec Handke, on se met en route ; on ne sait jamais exactement où elle mène et c’est tout le bonheur de son style.

Parmi les différents genres dans lesquels l’écrivain s’exprime, l’essai occupe une place à part. On lira ainsi Essai sur le Lieu tranquille, évocation d’enfance et d’adolescence dans un lieu que le lecteur devinera, mais aussi Essai sur la fatigue, Essai sur le Juke-box ou Essai sur la journée réussie. Ce sont des textes brefs, à la fois simples et denses qui désorientent, au meilleur sens du verbe : laisser au lecteur le temps de se perdre pour mieux se retrouver.

Les romans ont fait, avec le théâtre, la réputation de l’écrivain. Commençons par cette Chevauchée sur le lac de Constance qui réunissait Delphine Seyrig, Sami Frey, Jeanne Moreau, Michaël Lonsdale et Gérard Depardieu, sous la direction de Claude Régy. Spectacle d’anthologie. L’œuvre théâtrale essentiellement publiée à l’Arche incarne parmi d’autres ces années si fécondes. Mais les romans disions-nous. On ne saurait tous les citer. Je me rappelle La courte lettre pour un long adieu, Lent retour et l’étonnant Mon année dans la baie de personne, qui se déroule presque entièrement dans la forêt de Chaville. La phrase de Handke, comme un pas ample dans la forêt ou sur le chemin :

« Il ne devait s’agir là de rien d’autre que de raconter des processus, paisibles, qui étaient déjà la totalité et seraient à la fin, peut-être, l’événement : l’écoulement d’une rivière à travers les saisons ; le passage de gens ; la chute de la pluie sur l’herbe, sur la pierre, le bois, la peau, les cheveux ; le vent dans un pin, dans un peuplier, contre une paroi rocheuse, entre les orteils, sous les aisselles ; l’heure qui précède le crépuscule, au moment où les dernières hirondelles décrivent dans le ciel leurs cercles fendus par les premiers zigzags des chauves-souris ; les traces des différents oiseaux au fond d’une flaque sur un chemin à travers champs ; la simple tombée du soir, avec encore à l’ouest, la boule du soleil, et celle de la lune juste en face, à l’Orient. »

Étonnant roman, une épopée de cinq cents pages, le genre de prédilection du romancier d’origine autrichienne. Et puis Histoire d’enfant, récit à teneur autobiographique dans lequel un père raconte sa vie avec sa fille, l’école, le quotidien, l’ordinaire épique, encore une fois.

Alors l’Autriche. Ce n’est pas rien l’Autriche, ce n’est jamais rien. On connaît celle de Musil, de Broch et de Zweig, celle qui a disparu avec son empereur tolérant, et plus encore avec l’entrée des nazis sur la Heldenplatz en 1938, dans l’enthousiasme des foules. On connaît celle de Thomas Bernhard et d’Elfriede Jelinek (autre lauréate du Nobel), rageuse, mordante, sarcastique et parfois désespérée. Handke est fils de la campagne, de Carinthie, région du Karst, de la Slovénie toute proche : sa mère parlait cette langue et il l’a entendue et parlée enfant. S’il ne fallait lire qu’un seul livre de Handke, ce serait Le Malheur indifférent, à mes yeux son chef-d’œuvre, une petite centaine de pages pour dire la mort de sa mère. À côté de Une femme d’Annie Ernaux et du Drap d’Yves Ravey, c’est l’un des plus beaux livres offert à un père ou une mère, à l’être humble et dévoué que Hugo sait aussi célébrer, et Pierre Michon.

Reste la zone d’ombre de Handke, celle qui lui a valu l’incompréhension, la colère ou l’opprobre. Pris d’une sorte de rage, il a voulu s’engager dans une cause : celle de la Serbie, envers et contre tous, contre les médias qui réduisent le cadre de l’image, et contre tout, au fond. S’il est une raison qui explique ce choix, elle tient à l’histoire familiale, et au refus, par son grand-père, de la langue allemande en 1920, préférant la République des Slaves du Sud à l’Autriche germanique. Comme d’autres artistes ou intellectuels, Handke reste attaché à la Yougoslavie, une utopie ainsi résumée par un vieil homme rencontré à Porodin :

« Nous Serbes, nous avons toujours produit les gros objets et les Slovènes le petits, les éléments fins qui allaient avec et ça s’est toujours parfaitement raccordé. […] »

Et puis les bombardements de l’OTAN sur Belgrade et les autres cités serbes.

Mais le plus pénible, c’est avant, en 1995, après le siège de Sarajevo pris sous le feu des miliciens de Radovan Karadzic et du sinistre général Mladić. Handke écrit Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina.

« J’ai écrit sur mon voyage à travers la Serbie exactement comme j’ai depuis toujours écrit mes livres, ma littérature, une façon de raconter lente et qui pose des questions. »

Ce n’est pas vraiment le cas, quand on le lit. Il est des questions qu’il ne se pose pas, celle des morts bosniens : il tourne le dos à leur pays, ne voit rien de ce qui s’y déroule, ne veut rien voir. Plus tard, sur le procès de Milosević à La Haye il écrira Autour du grand tribunal. Passons. Passons vite : les écrivains sont rarement les mieux placés pour aborder la politique, surtout quand elle est aussi complexe, brutale et inflammable que dans cette guerre fratricide. Les exemples de romanciers s’étant fourvoyés ne manquent pas, ayant fait l’apologie de systèmes totalitaires ou de causes méprisables, ni dans le monde, ni en Europe, ni en France. Neruda lui-même, qui vivait à Moscou dans les années trente ne s’est guère interrogé sur les procès et les purges [1]. Il a été lauréat du Nobel quand Borgès, jamais compromis avec Perón ou la dictature, ne l’a pas été.

Ceux qui ont approché Handke à cette époque, et encore maintenant, savent qu’aborder ce sujet est explosif, que sa colère est intacte, et que nous sommes nombreux à ne pas partager ses convictions et engagements. Tout n’est pas rationnel et on ne saurait donc en rester là, sauf à considérer toute chose sous l’angle de la morale et du tribunal.

Certains choix nous choquent, nous déplaisent, et d’autant plus quand on aime et admire les artistes. Ce Prix Nobel considère une œuvre immense qui puise aux meilleures sources, d’Homère à Ponge en passant par Faulkner. Toutes les portes pour y entrer sont bonnes, même si chacun peut avoir ses préférences.

Norbert Czarny

[1]. Lire par exemple Toutes les circonstances sont aggravantes, de Ricardo Paseyro Éditions du Rocher, 2007, 320 p.

• Peter Handke est publié chez Gallimard, L’Arche, Verdier, Christian Bourgois et Au bruit du temps, principalement.

 

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