Les trois premiers romans de Michel Tournier

De récentes parutions (Romans suivis de Le Vent Paraclet dans la « Bibliothèque de la Pléiade » en 2017, Dictionnaire Michel Tournier, chez Honoré Champion en 2019) nous ont confirmé dans le sentiment généralement admis aujourd’hui que Michel Tournier, disparu il y a juste cinq ans, est devenu un classique de la littérature.

Par le nombre de ses lecteurs et l’importance de ses tirages, en France et à l’étranger, mais aussi par la richesse et la profondeur d’une œuvre qui semble avoir vocation à susciter l’analyse et le commentaire.

Comme l’illustre cette nouvelle livraison de l’excellente revue publiée par l’université de Lille, Roman 20-50, qui propose, sous la direction d’Arlette Bouloumié et de Jacques Poirier, dix études consacrées aux trois romans majeurs de Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Le Roi des Aulnes et Les Météores, ainsi qu’un dossier iconographique qui reproduit des notes préliminaires à la rédaction de ces trois ouvrages. Ces documents inédits et précieux composés d’extraits de manuscrits, de schémas et dessins, de plans, de développements non conservés, de pistes abandonnées constituent une matière brute, dont l’écrivain, dans l’intimité de son laboratoire, a envisagé l’exploitation et le polissage.

L’étonnant, dans le cas de Tournier, est que cette consécration que nous lui reconnaissons volontiers, il l’a obtenue de son vivant, et dès ses premiers livres, comme nous le rappelle l’article liminaire de Sylvie Ducas consacré au Tournier lauréat. Récompensé par le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Vendredi ou les Limbes du Pacifique en 1967, puis par le prix Goncourt trois ans plus tard pour Le Roi des Aulnes, le néo-romancier (on ne peut, en ce qui le concerne, parler de « jeune romancier ») conquiert d’emblée la notoriété et, pour reprendre une partie du titre de Sylvie Ducas, s’assure la « conquête d’un lectorat », réussissant la prouesse de séduire un large public avec des œuvres exigeantes, très écrites, chargées de références et nourries de mythes.

Les diverses études du dossier critique peuvent aider à comprendre le mystère de ce fulgurant – et paradoxal – succès. En dégageant les parentés entre les trois grands romans, dont celle de la présence, mêlée à l’écriture fictionnelle, d’un paratexte de diariste. S’aidant des « limbes de la création » (les manuscrits) Arlette Bouloumié interroge cette apparition inattendue de bribes de journal qui pourrait révéler, chez un auteur rétif à la confidence et à l’introspection, une étonnante « quête identitaire ». Nous le voyons par exemple avec Abel Tiffauges, sorte de « héros-scribe » comme le nomme Philippe Le Guillou s’attachant à l’examen de la fameuse « écriture sinistre » qui, à ses yeux, « revêt une dimension mémorielle » et aide à l’avènement du personnage.

Cette exhibition du personnage est en effet essentielle dans les trois romans et participe de ce que Mathilde Bataillé considère comme une entreprise de « monstrance » et de « célébration » – ce dernier mot servant de titre à une œuvre de Tournier. Robinson, Abel, Jean-Paul (et Alexandre) suivent, au cours des récits, une « progression initiatique » achevée par un « dénouement en apothéose ». On pourrait, dans cet itinéraire, chercher à découvrir l’ouverture vers un « destin » qui conduit le personnage, ainsi que l’écrit Jean-François Frackowiack, « à la conscience de sa singularité et renouvelle sa capacité à connaître le monde ». On pourrait aussi, dans cette épiphanie flamboyante, déceler les traces d’une tentation sacrificielle, objet de l’étude de Jacques Poirier qui analyse le sacrifice dans les trois romans, respectivement aux niveaux ethnologique, archéologique, théologique, façon d’accéder à un « sacré élémentaire » où la transcendance se fond dans l’immanence.

Une autre caractéristique des romans de Tournier est cette naturelle inclination au palimpseste qui le conduit à « prendre appui sur des mythes qu’il se réapproprie », à « utiliser un matériau narratif qui nous est déjà connu ». Mais ce jeu de réécriture, auquel s’intéresse Jean-Bernard Vray, que nous venons de citer, est nuancé, subtil, complexe, modulant les effets d’intertextualité par le biais de la mise à distance, de l’allusion (réservée au lecteur cultivé) ou de la citation d’auteurs appartenant au panthéon du romancier (Curwood, Verne ou Giono, par exemple). La dette à l’égard du romantisme allemand, qu’étudient conjointement Arlette Bouloumié et Jacques Poirier, procède du même principe, fournissant à Tournier un modèle de « perception du surnaturel, une même affirmation du corps et de l’âme, du matériel et du spirituel, la musique constituant à chaque fois l’instrument de communication privilégié de l’homme avec le cosmos ». Dans une direction plus inédite, Stéphane Ratti relève les traces de l’influence du manichéisme dans l’œuvre de cet adepte du paradoxe, au niveau de la sexualité, du renversement des valeurs, de la tentation babelienne, ou d’un espace particulier, comme celui qui délimite l’action des Météores.

Nous aurions pu penser, après les 450 pages du très complet Dictionnaire Michel Tournier déjà dirigé par Arlette Bouloumié, avoir fait le tour de « l’ermite de Choisel » et de son œuvre abondante et multiple. Ce numéro de Roman 20-50, qui ouvre des perspectives et approfondit des lectures, qui exploite et expose le « fonds Tournier » hébergé à l’Université d’Angers, nous montre que, même en s’en tenant au corpus homogène des trois principaux romans, le champ d’étude reste ouvert pour les chercheurs d’aujourd’hui et de demain qui ont pour tâche de s’appliquer à trouver les bonnes clefs pour forcer les serrures littéraires, car « Le monde entier n’est qu’un amas de clefs et une collection de serrures » (Des clefs et des serrures, 1979).

 Yves Stalloni

« Michel Tournier », Roman 20-50, Revue d’étude du roman des XXe et XXIe siècles, n° 69, juin 2020.

• Michel Tournier dans l’École des lettres.

 

 

 

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