« Le Discours », de Fabrice Caro

Les occasions de rire et de se détendre sont actuellement assez rares. Le repli sanitaire oblige à trouver en soi des ressources propres à se renouveler, à inventer quotidiennement des moyens de fuir l’enfermement. Le discours, le deuxième roman de Fabrice Caro, publié en 2018 chez Gallimard et sorti il y a peu en format de poche, en offre un des plus sûrs et, assurément, des plus drôles.

Reste maintenant que nos librairies soient vite, et à raison, considérées comme des « commerces de première nécessité »… Faute de quoi, on pourra se tourner vers la librairie en ligne des indépendants du secteur.

Maudit message

Son narrateur, Adrien, la petite quarantaine, a été mis en « pause » trente-huit jours plus tôt par sa petite amie Sonia (laquelle est partie jouer la fille de l’air avec un guitariste ténébreux « à la douleur ancienne »). N’y tenant plus, et avant de se rendre à un dîner familial, Adrien finit par lui adresser (à 17 h 24) un texto léger, vaguement badin, un peu idiot… « Coucou Sonia, j’espère que tu vas bien, bisous ! » (la ponctuation exclamative comme point de départ des premières ratiocinations de l’aimable loser). Alors qu’il en attend la réponse, son futur beau-frère lui demande entre l’entrée et le gigot-gratin dauphinois de préparer une brève allocution à l’occasion de son prochain mariage. « Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. »

Stupeur et tremblements. Des souvenirs de « chenille », de blagues complices affluent en masse, « l’intégralité de la cérémonie », le plan de table en un instant visualisés. Des images de l’enfance refluent – la confection en classe de sixième d’un porte-serviettes (impudique) en contreplaqué pour Noël – et croisent la mémoire de l’adulte – les sempiternels cadeaux d’encyclopédies de la sœur, l’opération (quinze) « stylos pour le Bénin », ses « vestes », ses attentes d’amoureux timides, toute son histoire avec Sonia… Ce faisant, l’esprit d’Adrien, souvent rappelé au présent de la narration par d’inquiétantes discussions sur les avantages du chauffage au sol ou la menace d’une pandémie (on n’y échappe pas) due à la fonte du permafrost, élabore des débuts de discours, avant que son portable n’affiche telle une promesse : « Et toi, comment ça va ? » Il est alors 21 h 16…

Autodérision

Davantage connu des bédéphiles sous le pseudonyme de Fabcaro (auteur d’une trentaine d’albums dont les fameux Zaï zaï zaï zaï en 2015 et Et si l’amour c’était aimer en 2017 aux éditions 6 Pieds sous terre), le Montpelliérain Fabrice Caro possède une capacité rare à l’autodérision et une réelle tendresse pour les outsiders, les « derniers choisis » pour former l’équipe, à l’image de son narrateur Adrien, « un précurseur des transferts sportifs, mais inversés, sorte de mercato négatif, produit d’une nouvelle économie de marché, une économie alternative fondée sur des transactions de produits périmés, inutiles ».

Son sens de la concision, hérité de sa pratique de la bande dessinée, lui offre de croquer chaque saynète en quelques traits alertes, ou de transformer une situation navrante ou tendue en un savoureux moment d’humour. La scène de la deuxième rencontre avec la fameuse Sonia dans un rayon de la Fnac est, à cet égard, un modèle de comique de situation où le narrateur, saisi d’effroi à la vue de la jeune femme, s’empresse de faire disparaître dans son sac (?) le disque des plus grands succès de Claude Barzotti qu’il destine à l’anniversaire de sa mère, et d’ouvrir au hasard un recueil de poèmes de Jean Tardieu – « Pleuvoir n’est pas mentir / Sauver n’est pas dissoudre / Gravir n’est pas renaître » – comme une manière de s’absenter du monde des vivants pour sauver la face. Aveugle au sens des mots, Adrien n’en voit pas la « négation », l’annonce de la chute quand, l’esprit encore « sens dessus dessous », il fait sonner le portique de sécurité au moment de recroiser Sonia…

Envolées comiques

Ailleurs, ce sont des situations qui confinent à la prouesse dans l’art d’être maladroit. Un peu à la manière désopilante du Woody Allen des années drôles d’Annie Hall (1977), quand, par exemple, armé des gants griffus de Wolverine qu’il porte en guise de déguisement lors d’une soirée costumée, Adrien manque de trancher la narine d’une convive à qui il tend à boire.

La phrase de Caro, volontiers serpentine, carambole d’idées comiques et fourmille de trouvailles absurdes. La petite mécanique du repas familial épuise les stéréotypes et donne à voir le gigot d’une autre façon. Et le jus d’orange à boire d’une manière moins désinvolte.

Comme le narrateur, soumis à l’inconfort de la règle des trois unités (lieu et temps du dîner sur fond de possible rabibochage amoureux), tous les convives à table sont confinés dans leur rôle, assis côte à côte, reliés par le vide des conventions. Le père dévide sa pelote d’anecdotes, la mère se paie de mots et d’illusions (quel dommage, cependant, qu’Adrien n’ait pu faire construire !), le presque beau-frère, journaliste scientifique (il y a du Homais en lui), pérore sous l’œil énamouré de sa future femme. Enfin, le remplacement du gâteau au yaourt de la mère par une tarte poires-chocolat de la sœur constitue l’acmé du joyeux repas, qui offre à Adrien une digne porte de sortie pour aller s’enfermer dans les toilettes y consulter sa messagerie…

À pleurer de rire

Comme souvent, dans ce texte hilarant (la formule est ici à prendre au pied de la lettre), l’œil de Caro se teinte d’une douce mélancolie, d’une tendresse pour la compagnie des invisibles, des indécis et inadaptés de l’existence. Ceux qui toujours se taisent, souffrent en silence, n’occupent que la place qu’on leur assigne. Le pathétique ou le tragique y côtoient le dérisoire, et constituent le point de départ de belles embardées burlesques. Les impossibilités du couple sont réexaminées sous le prisme de l’absurde et de l’humour noir, et rarement rupture amoureuse n’aura tant prêté à rire. Adrien, lui, rit pour ne pas pleurer, et, dans ce rire, puiser la force de s’affranchir de la double injonction qui l’oppresse : apprendre à finir et finir par apprendre à trouver sa voix.

Amorçant la même trajectoire à succès que Zaï zaï zaï zaï (quelque six versions pour la scène, dont une avec Blanche Gardin, sont en cours de préparation), Le Discours est attendu sous peu sur les écrans dans une mise en scène de Laurent Tirard (Astérix et Obélix : Au service de sa majesté, 2012), avec Benjamin Lavernhe (de la Comédie-Française) dans le rôle principal. Souhaitons qu’il en préserve la rare puissance comique.

Philippe Leclercq

 • Fabrice Caro, Le Discours, « Folio », 2020, 210 p.

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