En quête de la beauté : “Les Découvertes”, d’Éric Laurrent

Éric Laurrent est devenu écrivain en publiant Coup de foudre,  en 1995. Les Découvertes, qui paraît cet automne, donne après À la fin, court récit paru en 2004, quelques clés de l’univers du romancier.

Les femmes occupent une certaine place dans son univers. Le narrateur parle même d’un « trop grand amour » pour répondre à la question plus qu’embarrassée de son père quant à ses inclinations sexuelles.

Dans le milieu populaire et catholique qui est le sien, en ces années quatre-vingt, on attend d’un fils qu’il se marie et fonde une postérité.

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Un récit d’éducation

On est à Clermont-Ferrand, lieu dont Éric Laurrent parlait déjà dans À la fin, ce récit consacré à la mort de sa grand-mère. La mère du narrateur empile dans le grenier des collections de La Vie catholique ; ce rangement sera bien utile au jeune garçon pour y cacher quelques magazines plus licencieux. Oui, il aime beaucoup les femmes, et d’abord leurs formes.

Qu’on ne s’y trompe en effet pas. Le récit d’éducation que rapporte le narrateur, très proche sans doute de l’auteur, même si la mention « roman » figure en couverture, n’est pas simplement l’évocation des émois communs. Les découvertes qui jalonnent ce parcours romanesque ont d’autres buts que la banale construction d’une sexualité ou la naissance de sentiments.

Première découverte : celle de la lecture. Elle ne va pas de soi, et vaut au narrateur des moqueries pénibles. L’insulte, parfois xénophobe, prolonge ce qu’a connu le père, un « Rital » devenu français en s’engageant pour une drôle de guerre qu’il n’a jamais pu mener. Une fois conquise, la capacité à lire devient passion de tous les textes.

De la passion des livres naît celle des mots, cette « lexicomanie » qui caractérise Éric Laurrent, et l’amène à consigner dans des carnets tous les mots qu’il apprend, aime et réutilise dans ses romans à la précision étonnante. Mais à feuilleter les dictionnaires comme il le fait, on tombe aussi sur les illustrations. Certaines toiles reproduites dans le Petit Larousse font leur effet. Le corps dénudé d’Hersilie, épouse de Romulus, dans L’Enlèvement des Sabines, de David, suscite le premier émoi du narrateur. Dans le contexte familial qui est le sien, et à son âge, le seul rapprochement possible se produit avec Sylvie Vartan, dont les robes fendues laissent apparaître des appas qui le marqueront.

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Comment se forge une vocation d’écrivain

La vision d’une affiche de film le marquera peu après : Emmanuelle marque une nouvelle étape dans le trajet du narrateur. D’autres jalons marqueront ce voyage vers l’âge adulte et nous laisserons le lecteur les découvrir. Notamment une « boum » avec « Zabou », pur moment de comédie, et réflexion sur les ratages et autres fiascos. L’essentiel n’est pas dans les aventures mais dans ce qu’elles apprennent au jeune homme, et dans la façon dont elles forgent sa vocation d’écrivain.

Cette envie d’écrire naît très tôt, vers l’âge de quinze ans. La lecture des nouvelles d’Anaïs Nin, est à l’origine du premier projet. Et aussi, la présence d’une femme plus âgée. C’est donc l’histoire d’une initiation érotique qui marquera son entrée en écriture. Mais un événement imprévu bouleverse l’existence d’Éric. Le monde prend tout à coup des contours neufs, les perceptions s’aiguisent et, loin d’être la seule et première expérience de sa sexualité, ce moment est une épiphanie.

De Proust, Éric Laurrent a la sensualité, le goût de la syntaxe riche, presque savante, des métaphores toujours éclairantes. Les parenthèses, et les trois notes en fin de roman sont autant de façon d’ouvrir vers autre chose. Ce qui est vrai de cet épisode l’est de la plupart et l’on sent combien tout fait écho. Il n’est qu’à s’intéresser aux descriptions de corps féminins, assez nombreuses, toujours délicates, semblables à des évocations de toiles. On voit Rubens, Fragonard ou Boucher, Courbet bien sûr pour cette Origine du monde qui est aussi au cœur de l’œuvre d’Éric Laurrent.

Chaque découverte est ainsi mise en rapport avec une œuvre picturale. On ne s’étonne guère d’y retrouver Botticelli ou Cranach l’Ancien mais les références à la peinture médiévale ou à l’art d’inspiration chrétienne montrent le lien étroit qui existe chez le jeune homme entre la religion, si prégnante dans son éducation, et l’expérience sensuelle. Et puis – la référence au Bernin est là pour le prouver – mystique et érotique sont intimement liés.

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Un auteur sensuel, à la fois grave et léger

Le sexe féminin, le nom de ses parties, les désignations les plus variées qu’elles prennent, tout cela est dans le roman comme une langue qu’on apprend, dans laquelle la forme du mot nymphe avec son « y » si bien placé, importe autant que sa signification. Le parcours d’Éric est voyage dans les beautés : celle du corps féminin, celle de la peinture, celle des lettres, si difficile à conquérir quand il était jeune enfant, et celle des mots qui deviendra sa vraie passion.

Mais on réduirait l’univers d’Éric Laurrent à n’y voir qu’une pure aventure esthétique. Dès le début du roman, l’ancrage dans un village en périphérie de Clermont-Ferrand est un indice. De même, à la fin du roman, l’évocation des années quatre-vingt, des manifestations étudiantes contre les projets Devaquet sur l’université permettent de situer le narrateur. Son engagement dans la lutte n’est qu’en partie politique, mais il dit bien d’où il vient. Éric Laurrent qui aime l’excès, du moins en matière rhétorique, évoque l’atmosphère qui règne chez ses parents, des petits-bourgeois inquiets qui doivent économiser sur tout. La description du repas familial est un moment de grande drôlerie, tant les économies qu’on fait semblent systématiques, obsessionnelles. Là aussi, une note concernant le jeune écrivain essayant de vivre de sa plume fera écho aux difficultés familiales.

Ce roman d’Éric Laurrent, comme les précédents, surprend et se savoure. L’auteur est un gourmand, un sensuel à la fois grave et léger. Il joue sur les codes les plus communs : quelques mots mis en italiques comme autant d’indices d’un temps révolu, une affiche de film, une double page du magazine Penthouse, une séance de strip-tease lors d’une foire provinciale. Ce pour montrer comment on accède à des vérités éternelles, à des perceptions plus rares.

Norbert Czarny

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• Éric Laurrent, “Les Découvertes”, Éditions de minuit, 2011, 176 p.

• “Berceau”, d’Éric Laurrent : passage des images, par Norbert Czarny.

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