“Ceux qui reviennent”, de Maryline Desbiolles

maryline-desbiolles-ceux-qui-reviennent« Revenir vers les morts »

« Je cherche » : voici le verbe que l’auteur de Primo, de Dans la route, de Je vais faire un tour ou de Lampedusa aime et utilise, à un moment ou à autre de ses livres.

Dans Ceux qui reviennent, le verbe arrive tôt, et fait pour partie la matière du roman.

La narratrice cherche son « sujet », au propre comme au figuré. Au début, ce pourrait être un inconnu ou le premier venu.

Ce seront des personnes de la famille : son père récemment décédé, une tante Odette sans cesse assoiffée, prête à boire l’alcool à 90° de la pharmacie ou toute autre boisson l’enivrant, ou encore Virgile Barrel et Gaby Benevento, deux militants communistes, en un temps où Nice votait rouge. Autrement dit il y a bien longtemps.

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Les cimetières donnent des pistes

Elle cherche à comprendre. Les cimetières donnent des pistes : les tombes portent des noms, des dates, parfois une circonstance en même temps qu’un regret. Ainsi pour Sylvain Mollier, mort à Ugine dans un crime qui a aussi fait perdre la vie à une famille irakienne. On l’a appelée la tuerie de Chevaline et elle n’est pas élucidée.

Elle donne aussi la clé d’un mystère, celui de la mort de Primo, disparu tandis que naissait à Turin son frère René, le mari d’Odette. Cela faisait l’objet d’un précédent roman, Primo, qui débutait dans la lumière de la capitale piémontaise, se poursuivait à Ugine, là où vivaient les Verduschi, les grands-parents de la narratrice, côté maternel.

Turin, Ugine, l’arrière-pays niçois, voilà le territoire dans lequel Maryline Desbiolles écrit et ancre ses livres, ses récits et romans. C’est là que, comme elle l’écrit page 29, « Je vais faire un tour dans le champ non loin de la maison. » Et ce tour lui permet d’arpenter le paysage du sud, qu’un jour son père a choisi « contre » Ugine la noire, l’industrieuse : « Aller à Ugine, c’était aller vers le dépôt de noir sur les toits, les murs, les trottoirs, l’usine me paraissait tragique, aller à Ugine, c’était aller vers les drames qui ont précédé ma naissance, drames d’autant plus obscurs que mal connus, mal dits, pas dits du tout, une allusion. »

Elle contemple le vol des oiseaux migrateurs, qui font comme un leitmotiv du roman ; elle observe les mimosas, son arbre de prédilection : « Je suis du côté des mimosas, de ces arbrisseaux sans épaisseur, de leur feuillage frêle, et plus encore de leur flambée de fleurs plus que fragiles », écrit-elle, après avoir expliqué que ces arbrisseaux la font renoncer « à l’arbre généalogique, à ses profondes racines, à sa ramure imposante ».

Un arbre généalogique aux branches brisées

Son arbre, si elle le dessinait, aurait quelques branches manquantes, dont celle de Primo et celle de Jean-Claude, son frère mort en 1945 ; son absence brutale se disait dans une longue et superbe phrase, comme un travelling, dans Primo.

Ces morts reviennent donc ici, et on les suit, d’un chapitre l’autre, par associations, digressions (apparentes) et rapprochements. On croise ces résistants communistes qui ont payé le prix fort, comme les Barel (le fils, Max, a été arrêté et martyrisé par les nazis) et ceux qui empruntaient l’étiquette de la Résistance pour mener à bien leurs petites affaires, exercer le chantage contre le grand-père Verduschi à Ugine.

Le « W » qui s’est rendu coupable du méfait, faisant sauter la boutique d’un « traître » « rital » est entré, par un mariage, dans la famille. Et ce grand-père qu’on pensait acquis au fascisme a connu les camps de travail dans l’Ardèche, qui lui faisaient côtoyer des juifs étrangers internés comme lui, a protégé du soleil le corps de suppliciés, contre l’ordre donné par les nazis de les laisser exposés, s’est montré courageux.

 

Quand l’intime et l’universel se mêlent

Avec Maryline Desbiolles, l’intime et l’universel se mêlent. Dès la première phrase, elle regrette : « Ce n’est pas un bon début », relève-t-elle à propos d’un récit de rêve par lequel elle commencerait. Pas bon parce qu’il y a le monde autour, et que dans le malaise ou malheur ambiant, on s’en veut de parler de soi. Le roman est la réponse, puisque le présent et le passé sont indissolublement liés. Comme dans Dans la route, l’un de ses précédents romans, tout est feuilleté, fait de strates et on lit en échos. Les épisodes de la Résistance et la solitude de Hass, vigile d’origine ivoirienne qui rappelle le monsieur M’Boup de Aïzan ne sont pas sans rapports. L’humanité est-elle toujours la même ? Cette même région qui votait communiste est-elle capable d’accepter un étranger ? Poser la question c’est déjà y répondre.

« Je cherche » : c’est le projet ou la démarche du poète. Il ne trouve pas, il tâtonne, il fait des liens, il choisit le rythme qui s’accorde le mieux à ses errances et déambulations. L’écriture de Maryline Desbiolles est faite de longues coulées, de phrases qui déroulent un chemin, et de ruptures, assez semblables à ce que l’on observe dans le vol des oiseaux. Ces oiseaux que Rosa Luxembourg aimait à décrire dans sa correspondance, alors qu’elle était en prison, peu avant d’être assassinée. Un bonheur qu’on ne lui ôtera jamais.

Norbert Czarny

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• Maryline Desbiolles, “Ceux qui reviennent”, Éditions du Seuil , “Fiction & Cie”, 2014, 150 p.

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maryline-desbiolles-aizanmaryline-desbiolles-lampedusa• Les romans de Maryline Desbiolles à l’école des loisirs.

Aïzan, et Lampedusa, de Maryline Desbiolles, par Norbert Czarny, dans les Archives de l’École des lettres.

Rencontre avec Maryline Desbiolles. Un projet culturel et artistique en classe de seconde, par Hella Feki.

 

.• Lundi 27 janvier, à 20 h, Emmanuelle Béart lira un extrait de “Primo”, de Maryline Desbiolles, à l’Odéon – Théâtre de l’Europe. Cette lecture sera suivie d’un entretien avec Jean Birnbaum (“Le Monde”) et de la lecture par Maryline Desbiolles d’un extrait de “Ceux qui reviennent”. Cette soirée sera diffusée sur France Culture le dimanche 2 février à 21 h.

• Réécouter les  émissions consacrées à Maryline Desbiolles sur France Culture.

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