“Berceau”, d’Éric Laurrent : passage des images

"Berceau", d'Éric LaurrentDans les dernières pages de Berceau, trois personnes se retrouvent enfin ensemble, à Paris, écoutant la grande messe en ut de Mozart, les larmes aux yeux.

Il y a là le narrateur et auteur de Berceau, Éric Laurrent, sa compagne Yassaman, et leur fils Ziad. Ils ont attendu cet été 2013, soit plus d’un an et demi pour que soient réunis : « une fille d’Iraniens, un petit-fils d’Italiens et un enfant marocain ».

Berceau est l’histoire d’une adoption mais aussi et surtout un récit écrit par Éric Laurrent.

 

 

Une écriture à la Tex Avery

Ce romancier dont l’œuvre a paru chez Minuit a débuté avec quelques romans très drôles, écrits dans une langue précise, d’une très grande richesse. Remue-ménage ou Liquider, pour prendre ces deux exemples, mettaient en scène des héros d’aujourd’hui confrontés à des situations délicates, parfois vaudevillesques, et on y croisait des femmes plantureuses, entre pin-up de magazines coquins et figures de Tex Avery. De ce dernier, le romancier avait aussi le sens de la mise en scène élastique, si l’on peut qualifier ainsi une écriture qui bondit et rebondit.

Le propos d’Éric Laurrent a changé avec Clara Stern et Renaissance italienne, deux romans dans lesquels son goût du paysage, son attention aux couleurs, aux parfums comme à tout ce que les sens perçoivent prenaient un relief plus singulier. On retrouvera ces caractéristiques dans Berceau.

Mais pour comprendre le parcours du romancier, il faut lire À la fin, court récit d’un retour à Clermont-Ferrand où on enterre sa grand-mère, et surtout Les Découvertes qui raconte son éducation sentimentale autant que son entrée dans l’écrit et les images. Cela parce que Berceau peut se lire comme la transmission de ces savoirs ou de ces découvertes au petit Ziad.

 

“Parents de second rang pour enfants de seconde main”

Ziad donc. Un bébé né en avril 2012 à Rabat d’une mère que nul n’a voulu faire connaître. Lorsque le narrateur et sa compagne adoptent le bébé, ils ne peuvent rencontrer celle qui lui a donné le jour. Elle a d’ailleurs accouché loin de chez elle afin d’abandonner le petit : « C’est de ce drame-là que nous tenons notre bonheur d’être devenus parents. »

Extrait d'un article paru dans "Atlas info" en mai 2013

Extrait d’un article paru dans “Atlas info” en mai 2013

Mais ce bonheur promis ne sera pas immédiat ni sans péril. La loi marocaine limite les possibilités d’adoption et les parents ne peuvent quitter le pays avec l’enfant. Cette loi, elle est, paradoxalement, le résultat du « printemps arabe ». Le mouvement islamiste qui a remporté les élections en novembre 2011 édicte la règle. Il faudra qu’une princesse, cousine germaine du roi, intervienne. « Nous voici devenus monarchistes », écrit le narrateur au terme de l’épisode qui aboutira au dénouement heureux.

Entretemps, sa compagne et lui auront attendu à Rabat, dans l’orphelinat de la ville qui rassemble tous ces enfants abandonnés, espérés par des parents qui ne peuvent avoir d’enfants : « Peu d’entre nous oseraient se l’avouer, mais, dans le fond, nous ne sommes tous là que par pis-aller – parents de second rang pour enfants de seconde main. »

Cette solitude des bébés dans l’orphelinat est une figuration, parmi d’autres, de ce que vit un pays pauvre comme le Maroc. Éric Laurrent évoque une manifestation de jeunes chômeurs diplômés, réprimée avec violence. La misère est là, souvent présente, plus forte durant le Ramadan.

 

Apprendre à être père

Et pendant cette attente au Maroc, il apprend à être père. Il était loin d’y être préparé, de le vouloir même. « Longtemps, je n’ai pas voulu être père », écrit-il, évoquant Flaubert dans la même page.

Il a du mal, au début, à reconnaître cet enfant qu’il tient dans les bras. Et puis un regard et tout commence. Le lien physique, sensible et sensuel se renforce, s’enrichit. Éric Laurrent raconte ses différents moments, la découverte de rites qu’il se crée, comme ce couscous accompagné de leben – un lait fermenté – qu’il prend chaque vendredi soir comme si c’était un repas eucharistique.

Il évoque les promenades et errances dans Rabat, observe un monde que nous connaissons trop souvent par un tourisme de passage, ou par les images qu’en donnent les reportages télévisés en temps de crise. On s’amuse de sa description du « burkini », de celle des femmes policières qui règlent la circulation dans un pays plutôt macho. On contemple avec lui les ciels du Maroc, ses couleurs changeantes aux nombreuses nuances. L’auteur de Renaissance italienne est là, peintre autant que romancier, et grand connaisseur de Botticelli, Raphaël, et autres maîtres.

Le récit d’une paternité qui débute et le milieu d’une vie

Berceau serait seulement un beau récit – ce qui n’est pas rien – si l’écriture en mille-feuilles d’Éric Laurrent ne lui donnait sa vraie dimension : le narrateur transmet à son enfant le goût des paysages et des images. Cela passe aussi bien par le regard que par le geste. Une illustration effleurée par l’enfant et c’est l’auteur des Découvertes, sensible à toutes les images, qui se retrouve.

"La Fuite en Égypte", de Giotto di Bondone, chapelle des Scrovegni, à Padoue (1266-1337)

“La Fuite en Égypte”, de Giotto di Bondone, chapelle des Scrovegni, à Padoue (1266-1337)

La peinture de la Renaissance raconte cette histoire autant que les événements quotidiens. La Fuite en Égypte de Giotto ne ressemble-t-elle pas à ce que vit ce trio ? La tentation est grande de partir nuitamment de Rabat…

Et la Bible, aussi, relate des histoires qui ont des résonances avec leur histoire. Celle de Moïse par exemple, trouvé au bord du Nil.

Celle de Joseph, fils de Jacob, abandonné par ses frères, et dont l’histoire avec Putiphar prend des tours étonnants dans le Coran. Sa beauté lui est presque fatale. Et le narrateur est sensible à la beauté en général, à celle de Ziad en particulier.

Le récit de cette paternité qui débute est celui du milieu d’une vie. Le narrateur se promène non loin de la mer, difficile à atteindre quand on est à Rabat.

Installé sur un parapet, il tourne le dos à un cimetière et contemple les baigneurs : « Tout en les observant distraitement, je m’avise tout à coup que ma position dans l’espace reflète exactement ma position dans le temps : à quarante-six ans, me voici désormais à mi-chemin de la jeunesse et de la tombe, et sans doute même beaucoup plus proche de celle-ci que de celle-là. Je suis devenu père à l’âge d’être grand-père. Ziad sera mon bâton de vieillesse. »

L’épreuve a pris fin, bien des douleurs s’estompent. Tout commence.

Norbert Czarny

 

.

• Éric Laurrent, Berceau”, Éditions de Minuit, 2014, 96 p.

• En quête de la beauté : “Les Découvertes”, d’Éric Laurrent, par Norbert Czarny.

 

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *