« Avant que j’oublie », d’Anne Pauly : un autre père

Anne Pauly, "Avant que j'oublie"« Rire ou pleurer, c’était toute la question. » Telle est la remarque que se fait Anne, narratrice de Avant que j’oublie, lorsqu’il faut préparer l’enterrement de son père. La réponse qu’elle apporte au long du roman, c’est rire et pleurer. On rit de ce qui fait souvent pleurer, la mort d’un père, et c’est là l’un des bonheurs à la lecture de ce premier roman.

Avant que j’oublie est l’histoire de Jean-Pierre Pauly, de ses derniers jours, de sa mort, des mois que sa fille consacre à vider sa maison de Carrières-sous-Poissy.

La chronologie est celle que choisit la narratrice, celle de l’émotion, avec ses retours en arrière liés aux regrets que l’on peut éprouver quand on a offert des « menus japonais pour deux » sans tenir la promesse de les partager avec celui qui les attendait. Il ne faisait pas mieux, compensant par des chèques tout ce qu’il n’avait pas fait autrement.

Le roman commence et se termine par une chanson : « Éloïse », d’abord, « un morceau pompier, victorieux, épique », qu’Anne entend dans la voiture de son frère, est

« à peu près à l’image de ce qu’on avait toujours vécu avec nos parents : de l’amour, des cris, des drames, du désespoir avec, en fond, des trompettes et des violons ».

La chanson de Céline Dion qu’elle entend dans la voiture de Félicie, sa compagne, provoquera sa « catharsis par la pop ». Entre ces deux rengaines, la vie avec ce père unijambiste, alcoolique, géant excessif, mais aussi « ogre timide » dont les lectures, le goût pour les sagesses orientales et une fragilité d’enfant, font la matière d’un portrait et partant, d’un autoportrait de la narratrice. La vraie personnalité de Jean-Pierre est celle d’un « touriste de la vie », qui, dans sa vie professionnelle, n’a jamais pu prendre le  « taureau par les cornes ». Dans les années soixante-dix, il avait joué comme tant d’autres, la comédie de son temps. »

Anne ne fait pas mieux ; elle n’a pas son permis de conduire (et dépend donc des autres), rédactrice dans un journal « famille », elle se trouve « du côté des incapables et des passifs ». Dans le texte, l’italique dit ce qu’est se tenir à l’écart d’une langue des « winners », de ceux qui ont les recettes du bonheur ou du bien vivre. La narratrice est plutôt du côté de ces gens qui doutent, chantés par Anne Sylvestre.

Le récit qu’elle livre des préparatifs de l’enterrement, de la messe et de ce qui suit, transforme en épopée comique ce qui devrait rester plein de gravité. Déjà, à l’hôpital, elle décrit le fauteuil :

« Particulier vend arrogante merveille de sophistication mécanique pour corps délabré stade final. Très peu servi. Prix à débattre. »

Puis vient le choix du cercueil :

« Le pin, ça faisait cagette, barbecue, fin de marché. »

L’organisation de la cérémonie avec André, le prêtre qui fut l’ami du défunt est aussi drôle : son agenda, après la Toussaint, est rempli ; il faut trouver le bon créneau. Et faire le choix des textes et de la musique :

« Mais nous imaginer en plan ralenti marcher derrière le cercueil d’un cul-de-jatte avec Les chariots de feu […] a de quoi surprendre, pour le moins. »

Tout est l’avenant. Chaque séquence de cette épreuve est teintée d’une ironie qui rappelle, même si l’écriture est différente, Henri Calet. Comme l’auteur de La Belle Lurette, Anne Pauly ne se hausse pas du col ; elle joue en mineur et elle a le sens de la formule. Ainsi, quand elle caractérise son père :

« […] on ne pouvait pas lui en vouloir d’avoir peur de vivre parce que c’était vrai que, à tout instant, il pouvait en mourir ».

Sourire ou rire n’efface pas la dimension tragique. Cela rappelle qui parle, et d’où, selon une vieille formule. Anne Pauly fait partie comme son père des « gens de peu ». Elle n’aime pas qu’on lui marche sur les pieds (ou plutôt qu’on les lui écrase), ce qui peut arriver quand on manifeste, en « gouine gauchiste » contre les zélateurs de la Manif pour tous. Mais elle n’est pas non plus du genre à faire un esclandre quand la conversation lui déplait, dans quelque soirée mondaine.

Le ton de la narratrice, on pourrait en trouver la quintessence dans un épisode. Elle est dans la chambre d’hôpital où vit son père, qui sait désormais que le temps lui est compté. Il lui demande un service :

« Ouvre la fenêtre, un peu plus, un peu moins, encore un peu plus, on, encore un peu, encore un petit peu plus […] ».

Et cela continue. Écrire, c’est ajuster, trouver le point exact, ni trop haut ni trop bas. Elle a cherché ce point exact entre son père, qui les faisait passer, son frère et elle, « pour une bande de pieds nickelés en manteau Kiabi », et sa mère, « dame-patronesse en jupe culotte denim ».

L’épreuve finale est « la win du rangement, le festival international du tri, le championnat de la poubelle ». Elle s’y livre, des mois après avoir enterré son père. Au début, elle ne peut rien jeter. Et puis elle découvre quel homme il était devenu, dans sa solitude. Les tableaux qu’il remplissait, avec graphiques, couleurs, pour distinguer des objets dérisoires. Derrière le désordre apparent qu’elle avait connu, dans lequel, enfant, elle avait vécu, elle découvre quelqu’un de méthodique, d’attentif, classant avec soin, jusqu’aux piles neuves ou usagées qu’il appariait :

« Alors, devant ce tableau fou et ces cercueils de piles épitaphées qui ressemblaient un peu à l’œuvre d’un dément, j’ai cru mourir d’amour et de mélancolie. »

Il y a donc le père qu’elle a connu, celui qui malmenait sa mère et les autres, il y a celui qu’elle découvre dans son univers, et enfin l’adolescent que lui fait connaître Juliette, une femme à l’écriture pleine de raffinement et d’élégance, dont elle reçoit une lettre. Elle était une camarade de collège. Sous sa plume, Jean-Pierre Pauly apparaît là tout autre : « Voyageur casanier, voyageur en pensée, sans jamais quitter ton nid », écrit Juliette.

Nous n’entrerons pas dans le détail ; le contraste est immense. Une phrase de Juliette, cependant, résonne :

« Il n’y a pas d’âge pour se sentir orphelin. »

Il n’y a donc pas d’âge pour écrire qu’on a aimé son père et qu’on aimerait encore lui parler, comme le chante Céline Dion.

Norbert Czarny

• Anne Pauly, « Avant que j’oublie », Verdier, 2019, 144 p.

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