« Remonter la Marne », de Jean-Paul Kauffmann

jean-paul-kauffmann-remonter-la-marneEn remontant la Marne
avec Jean-Paul Kauffmann

Avec lui, oui, car la première vertu de ce livre, c’est de s’ouvrir au cheminement commun, au parcours en compagnie que peut instaurer la lecture.

Jean-Paul Kauffmann reste maître de son livre sur toute la durée, mais à aucun moment il ne prend le pas sur le lecteur ; même lorsqu’il évalue paysage et habitants, juge, remet en question la modernité, il parvient à épargner le lecteur, le laisser libre de se faire son opinion tout en l’accompagnant.

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“Suivre scrupuleusement le tracé du méandre”

Des abords peu engageants, le centre commercial Chinagora situé à la confluence de la Seine avec son exotisme à l’abandon,  on s’éloigne assez vite, pour remonter doucement vers la source de cette Marne parcourue à l’envers de son flux, à cinq cents kilomètres. Ce qui pourrait passer pour un défi typique de l’ère contemporaine, exploit vide de sens, se révèle constituer le parcours personnel de l’auteur, dont nous croisons les souvenirs familiaux, les idées fixes, les goûts inaliénables, notamment pour le champagne. Et Jean-Paul Kauffmann remonte cette rivière avec la ferme volonté d’atteindre son but, mais sans forfanterie. Le ton est à l’avenant, doux-amer, mais sans que l’amertume ne l’emporte, les portraits – même si l’on sent l’irritation proche dans nombre d’entre eux – ne le cèdent jamais au règlement de compte.

Nanti de jumelles (qu’il abandonne) et de havanes pour l’après-souper de l’étape, JPK suit cependant une règle à laquelle il essaie de déroger le moins possible : « Deux solutions : longer une nouvelle boucle de la Marne ou la couper tout simplement pour gagner Jablines, puis Trilbardou. J’hésite. Suivre scrupuleusement le tracé du méandre, c’est la consigne. Je dois la respecter. L’enfreindre, c’est aussi prendre le risque de rater une rencontre ou un paysage. » Le tracé naturel de la rivière et cette méthode simple, même si elle est difficile à respecter aux abords saturés des zones périurbaines, valent pour cap et boussole, et libèrent l’espace du récit de la découverte, de l’effort, des errances et des égarements, pour s’ouvrir à l’humain. Des débuts urbains et encombrés de la rivière jusqu’à sa source, le trajet offre une variété de lieux à défaut de pittoresque.

 

Un parcours sensible qui accompagne une œuvre

« Dans cette progression, l’imprévu se voit de loin. Une barque, une chapelle, un promeneur, on a le temps de s’y habituer. » La Marne en tant que telle n’intéresse que lui, il s’en étonne à plusieurs reprises, rivière nonchalante « qui se la coule douce ». Il en observe chacune des contorsions, pas nécessairement significatives, dont il éprouve profondément la dimension liquide et pour laquelle il convoque parfois des figures plus sombres, pont au suicidé, morts de 1914, défenseurs au sacrifice héroïque et même, obscure et filant sans bruit sur l’eau, une figure de Caron, dont Bachelard signalé par l’auteur comme champenois dit : « Quand un poète reprend l’image de Caron, il pense à la mort comme à un voyage. Il revit les plus primitives des funérailles. »

Les étapes ne relèvent ainsi pas seulement de la géographie, Champagne de la vigne, de la craie et des céréales, mais marquent un parcours sensible qui accompagne une œuvre, celle d’un marcheur qui l’a précédé en un étrange pèlerinage après la Grande Guerre, « une découverte étrange faite par hasard il y a plusieurs années. Je pars à la recherche d’un inconnu mort entre les deux guerres. Son nom, Jules Blain, ne dira rien à personne ».

La présence de la guerre et de l’Histoire

À la fin de l’œuvre, on n’en sait, à vrai dire, guère plus car jamais notre guide ne force les lieux à dire ce qu’ils ne veulent pas. Quant à la guerre, très présente comme l’Histoire de France et ses multiples tentatives d’invasion par les grandes plaines, elle se tisse au texte plutôt qu’elle n’oblige à une génuflexion devant les monuments. Lorsque l’auteur s’émeut, c’est davantage devant les destins individuels que devant la puissance collective héroïque. Jalons cartographiques d’un parcours dont l’itinéraire s’inscrit astucieusement sur les rabats du livre, les villes et villages s’imposent au promeneur par leur empreinte souvent culturelle.

Jean-Paul Kauffmann insiste sur quelques villes de Champagne, dont Aÿ qui aurait pu donner son nom au breuvage à bulles, reconnaît quelques grands personnages de la région et invite avec délices le lecteur à une cérémonie de dégustation. Il se penche aussi sur cette terre d’écrivains, signale Ronsard, relève Bossuet, fait halte chez La Fontaine et va même débusquer André Breton à l’hôpital de Saint-Dizier, infirmier psychiatrique qui interroge des patients aux réponses hallucinées, mettant ainsi au jour les racines du surréalisme. La nostalgie, autre force puissante de cet ouvrage, s’en trouve renforcée.

 

La France au présent

Mais c’est encore dans le présent que Jean-Paul Kaufmann porte le plus sûrement ses pas. Vers la découverte de la France « démeublée » d’aujourd’hui, France dite profonde naguère, au sens où elle contenait des ressources, mais qui donne surtout de nos jours l’image d’un pays fermé, oublié, divisé en lopins surveillés de près et jalousement gardés à l’abri de la modernité. Qu’il décrit lui-même comme « non pas déprimée, mais hors-service. Un pays en difficulté que l’on a mis peu à peu à l’écart au nom de la dépense inutile. En état de non-fonctionnement ».

Il nous fait partager cette sensation à travers les nombreuses rencontres qui marquent le parcours et qui procèdent toujours du même ordre : méfiance, fermeture à la limite de la politesse, avant de déboucher sur l’accueil, la familiarité, parfois excessive, et souvent commensale, prête à partager les trésors de la tradition. « La population qui habite ces communes démeublées – dit-il dans la même page – vieillit et décline, mais ne s’avoue pas vaincue. Le combat se livre ailleurs, dans la sphère privée, au sein d’associations. Moins visible que la lutte pour l’existence, j’y vois l’accord pour l’existence. »

Jean-Paul Kauffmann ne s’inscrit pas dans le déclinisme ambiant.

Compagnonnages et découvertes humaines

La force de cette œuvre, ce sont les rencontres parfois sans aménité mais aussi les compagnonnages, les découvertes humaines. Ceux qu’il appelle les conjurateurs mais qui pourraient aussi bien mériter le titre de conjurés, tant ils savent avec le même enthousiasme s’approprier un espace à leur dimension : l’artiste en exil et son Caron de passeur, l’homme qui ne regarde plus la rivière depuis qu’il y a dévisagé un cadavre, jusqu’à celui qui vit en autarcie complète, autant de personnages surprenants qui contribuent à faire de ce récit une expérience littéraire aux accents de vérité romanesque.

La rivière elle-même revient sans cesse, par touches, et avec elle l’eau, le flux, l’atmosphère extraordinaire suggérée par le terme la « rambleur ». On ne peut évoquer ce livre que par les fragments qu’il nous propose cependant qu’ils ne tiennent ensemble que par l’écriture de Jean-Paul Kauffmann et le déroulement de notre lecture. Il ne s’agit jamais de faire une halte artificielle pour se livrer à un de ces morceaux de bravoure descriptifs – tentative assez vaine de résurrection naturaliste –, non, l’auteur va son chemin sans cesse, relevant ce qui attire son attention, une écriture qui, comme un courant régulier, laisse redescendre à val avec une touchante unité ce qu’elle est partie chercher à mont.

 

Frédéric Palierne

 

• Jean-Paul Kauffmann, « Remonter la Marne », Fayard, 2013.

• Le thème littéraire du voyage dans les Archives de l’École des lettres.

 

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1 réflexion sur « « Remonter la Marne », de Jean-Paul Kauffmann »

  1. J’ai beaucoup de sympathie pour les marcheurs, qu’ils cheminent à travers les montagnes ou qu’ils longent un cours d’eau comme l’a fait Monsieur Kauffmann. Cela donne toujours aux lecteurs des moments de dépaysement.

    Moi-même, j’ai longé entièrement à pied la Seine de la Source à la mer, c’était en 2004. Et le Rhône du glacier à la mer. Cela remonte maintenant à bien loin puisque c’était en 1998.
    Mais j’en garde toujours un souvenir fantastique.

    Je vous souhaite à tous de belles promenades le long du fleuve ou de la rivière qui coule près de chez vous.

    Patrick Huet, fleuve-trotteur.

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