« Petite Poucette », de Michel Serres

michel-serres-petite-poucetteAccordons-nous une session de rattrapage en parlant, avec un retard coupable, d’un livre paru il y a un peu plus d’un an. Car il serait dommage de ne pas attirer l’attention sur ce délicieux petit ouvrage de Michel Serres, qui s’ajoute à une imposante bibliographie et répond au titre charmant de Petite Poucette.

Il ne s’agit pas de donner la version féminisée d’un conte mettant en scène un cadet de famille particulièrement dégourdi, mais de partir à la rencontre d’une jeune représentante du XXIe siècle, très habile dans l’usage de ses deux pouces qui lui servent à manipuler son téléphone cellulaire grâce auquel elle communique avec le monde entier.

Cette fillette futée et ses semblables « habitent donc le virtuel », ils « n’ont plus la même tête », ils « ne parlent plus la même langue ». Qui sont-ils donc ?

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À la recherche des enfants d’aujourd’hui

Nous y sommes. Le philosophe octogénaire va partir à la recherche de ces enfants d’aujourd’hui que tout distingue des générations passées.

Ils sont d’abord des « individus », ne sachant plus vivre en couple ni en groupe, et privés des liens sociaux nouveaux que nous  n’avons pas su leur proposer. Ils n’ont plus le même accès au savoir – et, d’ailleurs, quel savoir ? et comment le transmettre ? –, les philosophes ayant oublié d’imaginer les nouveaux modes du transfert de la connaissance. Ils n’ont plus la même relation au livre, à l’imprimerie, à la « page » qui fut le modèle structurant de nos apprentissages. Ils n’ont plus besoin de stocker du savoir dans leur mémoire, des machines perfectionnées le font à leur place, annonçant une possible « fin de l’ère des experts ».

Au rite du « classement », rémanence anachronique d’une pratique culturelle prudente, ils préfèrent les vertus joyeuses du « disparate » et les incertitudes attrayantes de la sérendipidité (l’art de trouver autre chose que ce que l’on cherche). Petite Poucette et Petit Poucet s’y entendent encore pour évaluer le monde dans lequel ils évoluent : les enseignants, les employeurs, les médias, les gouvernants…

Ils sont toujours en mouvement (de l’espèce Homo viator), connaisseurs de tout (grâce à la « présomption de compétence » que leur fournit la technologie), adeptes du complexe (nos complexités venant d’une « crise de l’écrit »), familiers du « procédural » (capacité de poser des problèmes et d’imaginer des solutions), rompus aux charmes du « codage » – à une époque où tout est codé.

La relation avec cette espèce nouvelle, multitude anonyme universellement connectée, reste à inventer. Une nouvelle Babel sera érigée sur les débris de l’ancien monde et supplantera l’orgueilleuse tour de métal construite par Eiffel. On peut espérer que le bonheur y trouvera sa place.

Yves Stalloni

 

• Michel Serres, « Petite Poucette », Le Pommier, 2012.

• Voir sur ce site : “De l’avenir, faisons tablette rase”, par Sophie Chérer.

 

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