Patrick Kéchichian, « Paulhan et son contraire »

Parler de Paulhan est chose nécessaire mais, en même temps, peu aisée.

Nécessaire parce que l’homme est attachant, que son œuvre, bien que remarquablement écrite, assez copieuse et d’une belle teneur, est souvent négligée, parce qu’il a joué un rôle capital dans la vie culturelle du XXe siècle, plus spécialement en dirigeant, pendant près de trente ans, la prestigieuse NRF.

Pas aisé pourtant de parler de lui, car il est un être multiple, et que sa pudeur naturelle le conduit souvent à avancer masqué.

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Un portrait “rapproché et subjectif”

Lui qui eut un moment le projet d’écrire un « Traité de l’indécision », refuse les positions tranchées et les postures définitives. Il nous conduit là où on ne l’attend pas et aime à revêtir divers travestissements : « L’écrivain et le critique, l’auteur et l’éditeur, le maître et l’élève, le terroriste et le rhétoriqueur le sujet et l’objet, le mot et l’idée, le parlant et le parlé, en somme  le marteau et l’enclume, la plaie et le couteau. »

Cette série d’alternatives est due à la plume de Patrick Kéchichian qui, dans un beau livre de la collection « L’un et l’autre » (la bien nommée), signe un portrait « rapproché et subjectif » de Jean Paulhan, heureusement intitulé Paulhan et son contraire. La lecture de ce livre est un véritable plaisir. D’abord par la justesse et l’élégance de l’écriture. Pour se montrer digne de son modèle, Kéchichian, sans hausser la voix, sans chercher l’effet, mène son affaire avec assurance, fermeté et, malgré les exigences de rigueur, avec virtuosité. Ensuite par le principe directeur de l’ouvrage, fait « à sauts et à gambades » et respectant, comme le réclame l’auteur, « la liberté de découper les thèmes selon une hiérarchie aléatoire ».

Liberté mais non désordre. Aléa mais non arbitraire. Le va-et-vient entre la vie intime et la vie publique nous restitue un Paulhan authentique, contrasté – tel qu’en lui-même. Enfin, autre mérite de ce livre, il nous donne à entendre la parole de Paulhan. Le biographe (mais ceci n’est pas une biographie) s’efface derrière son modèle qu’il a lu, relu fréquenté, acclimaté et cite en abondance. Avec modestie, comme l’atteste cet aveu teinté d’humour : « Je ne suis pas le biographe ni le spécialiste de Jean Paulhan. En toute rigueur du terme, je ne domine pas mon sujet. » Malicieusement l’auteur ajoute : « Et je m’en réjouis. »

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Une variation empathique

Nous aussi, car nous échappons à l’essai universitaire au profit d’une variation écrite d’une encre « empathique » (il existe bien des « encres sympathiques ») qui nous présente le maître en pied. Ce languedocien protestant à la forte stature, né en 1884, aime la philosophie et répugne à la confidence : « Je me suis accoutumé à cinq ou six sentiments, les ordinaires. On les compte. Et ils servent pour la vie de tous les jours. » Le voici à Madagascar, à vingt-cinq ans, pour un séjour dont le détail nous a été livré par la correspondance publiée en 2007 par sa petite-fille, Claire Paulhan, avec une impeccable présentation de Laurence Ink. Le voici à la guerre, la Grande, égaré dans la tourmente, notant les mots d’où sortira Le Guerrier appliqué, son premier livre important.

Le voici au début des années 20, parrainé par Gide et les surréalistes (avec lesquels il se fâchera plus tard) et introduit discrètement dans le saint des saints, La Nouvelle Revue française dont il deviendra bientôt directeur. Le voici avec ses femmes, Sala, Germaine, Dominique. Dans ses logements parisiens ou dans son refuge insulaire, à Port-Cros, face à Hyères. Le voici pendant l’Occupation, digne, actif, militant. Et après la Libération, meurtri mais clément, soucieux de réconciliation.

À côté de la vie (ou en même temps) il y a la part des lettres : ces remarquables Fleurs de Tarbes aux accents polémiques, ces virulents pamphlets contre l’épuration ou la censure, la préface à Histoire d’O, dont on feignit d’ignorer que l’auteur, qui signe Pauline Réage, se nommait Dominique Aury, sa compagne du moment. Puis la défense de Brasillach ou de Bataille. L’essai, qu’il faut absolument relire, sur Félix Fénéon. L’Académie française, qui précipite la brouille avec Gaston Gallimard. Les milliers de lettres écrites (qu’en resterait-il à l’heure du courriel ?), la défense de ses peintres préférés, Braque, Dubuffet, Fautrier, les prises de position politiques …

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Quelques thèmes clés

Et dans cette vie « bien remplie », dans cette œuvre foisonnante, quelques thèmes dominants qui peuvent fixer une silhouette d’écrivain. Celui de l’enfance, omniprésent chez lui, comme il l’est chez Bernanos ou Saint-Exupéry ; celui de l’apprentissage amoureux – douloureux et hésitant ; celui du père, imposé par le souvenir de son géniteur, Frédéric Ier (pour imiter Giono, et parce que l’aîné de ses fils se prénommera aussi Frédéric), lui-même philosophe et auteur de nombreux livres ; celui de l’amitié, qui peut, dans certains cas, être houleuse, minée par la jalousie ou la rancœur – pas les siennes ; celui (mais ce n’est pas un thème, plutôt une distinction intellectuelle) de l’opposition entre rhétoriciens et terroristes, d’un côté les tenants de la forme, de l’autre ceux de la liberté, les amoureux de la belle parole contre ceux de la turbulence, les sobres face aux éloquents.

Ne serait-ce que pour nous avoir donné cet outil dialectique, Paulhan mériterait de rester au Panthéon littéraire du XXe siècle. Il n’a toutefois rien fait pour cela, lui qui déclarait, en 1962, dans un entretien avec Robert Mallet : « Je suis tout à fait banal. Je me sens très exactement le premier venu. » Boutade, sans doute. Fausse modestie peut-être. Banal, Paulhan est loin de l’être. Ou alors comme le four du même nom où, jadis, on apportait cuire son pain. Sa flamme féconde valorise les écrivains qui s’en approchent. Patrick Kéchichian est de ceux-la. Mais beaucoup, avant lui, l’ont précédé.

Yves Stalloni

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• Patrick Kéchichian, « Paulhan et son contraire », Gallimard, collection « L’un et l’autre », dirigée par J.-B. Pontalis, 2011, 292 p.

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