« Modernes catacombes », de Régis Debray

regis-debray-modernes-catacombesC’est toujours un extrême plaisir de retrouver la prose alerte et élégante de Régis Debray, l’un des plus talentueux de nos essayistes, avec, peut-être, Marc Fumaroli, auquel il rend hommage par la reprise d’une allocution prononcée au château de Combourg le 23 octobre 2004, à l’occasion du prix de la ville attribué à l’académicien français pour son ouvrage, Chateaubriand, poésie et terreur.

C’est d’ailleurs sous l’égide de Chateaubriand que sont placés ces textes publiés par Debray au cours des quinze dernières années et dispersés en des lieux pas toujours accessibles : une gravure de la tombe du Grand Bé reproduite en frontispice, un texte en épigraphe et son style parodié dans le titre Modernes catacombes.

 

Un dialogue avec les maîtres des dernières décennies

Ce recueil d’études – dont la disparate est corrigée par l’unité de ton (cet incomparable mélange de finesse et de brutalité, ce sens de la formule et ce goût de la métaphore) autant que par la liberté de langage (qui dispense de toute révérence convenue à l’endroit des gloires du siècle, de Michel Foucault à Jean Clair) – propose un dialogue au-delà de la mort avec les maîtres des dernières décennies, ces « plus classiques d’entre les modernes » qui savaient qu’« écrire n’était pas rédiger ».

Couteaux, Journaux, Tréteaux, Chapeau !, Flambeaux

Pour donner une cohérence de présentation à ces vingt-cinq études, Debray choisit des regroupements autour de cinq mots, bisyllabiques, vaguement paronomastiques et, en tout cas, déclinés sur la même rime : Couteaux (les moments de la polémique – celle avec Sollers, par exemple) ; Journaux (le champ des médias et de ceux qui y travaillent – dont les deux Jean : Lacouture et Daniel) ; Tréteaux (chroniques autour du théâtre – genre que Debray a illustré lui-même avec la pièce Julien le Fidèle) ; Chapeau ! (hommage aux écrivains du dernier siècle, tel Romain Gary) ; Flambeaux (célébrations de quelques figures lumineuses du passé ou du présent, comme de Gaulle ou Mme de Sévigné).

Dans cette exhumation (respectons le registre imposé par le titre) des « derniers d’une race épuisée », comme l’écrivait Chateaubriand dans le passage cité, nous laisserons arbitrairement de côté les personnes au profit des thèmes. Il faut bien que le « lecteur diligent » (Montaigne) ait sa part de liberté et d’espièglerie. Et s’évite le ridicule de vouloir résumer un livre profus et dense à la fois.

 

“Less is more”

Premier article retenu, celui, déjà ancien (2000), inspiré par le best-seller de Philippe Delerm, La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Le sujet est prétexte à une éblouissante variation sur le thème du less is more. Refusant de choisir entre « le faiseur abondant et le sec inoffensif », Debray démystifie la prétendue supériorité du bref, de l’abrégé, du dépouillé, du lapidaire. Pour lui, le débat est vain : « Entre le balourd et l’accrocheur, le pavé et la fusée, tout un chacun cherche sa voie. » Le philosophe qui signe ces lignes laisse entendre que la sienne sera double : fromage ET dessert.

De l’autobiographie

Autre morceau d’anthologie dans cette nécropole littéraire (où figurent quelques rares vivants) : la diatribe contre l’autobiographie, texte d’une conférence prononcée en un lieu et en un temps où le genre rayonnait. Le pamphlétaire reparaît alors en commençant par se cacher derrière une boutade du grand Thibaudet : « L’autobiographie, c’est l’art de ceux qui ne sont pas artistes, le roman de ceux qui ne sont pas romanciers. »

Il peut ensuite lancer ses propres banderilles, de nature historique, puisqu’il serait le représentant de « la dernière génération de l’attente », celle qui a voulu « répondre à des questions qui ne se posent plus ». Faire la révolution interdit de contempler complaisamment son moi. Tout ressassement des idéaux d’hier, tout réchauffement des mythes périmés donnerait au récit de vie d’un enfant de mai 68 un « relent d’amertume » composé d’un mélange d’apostasie et d’imbécillité.

 

Littérature et médias

Troisième exemple de réflexion menée allegro vivace : celle qui porte sur le couple, très actuel et très conflictuel, « Littérature et médias ». Ou encore, comment concilier (réconcilier ?) langue littéraire et moyens de communication, comment rapprocher « journaliste » et « écrivain » ? L’un travaille dans l’instant, l’autre s’inscrit dans la durée. Le premier se soucie d’un contenu (la sacro-sainte information) ; le second d’une manière (l’art d’écrire). L’homme du présent nous « connecte » au monde ; celui du lointain semble vouloir nous en arracher – pour mieux le comprendre.

 

“Balkaniser McDonalds”

Conclusion en forme de raccourci allégorique : « Il échoit alors à l’invention littéraire une tâche enviable : balkaniser McDonald’s. » Ou, pour ceux qui n’auraient pas saisi l’image : « Mettre du baroque dans le standard. » L’homme de lettres (appellation vieillotte) doit-il, au total, fuir les médias ou s’y répandre avec volupté ? Méga problème de riche (MPR) : « Trop de familiarité avec les micros, la création en souffrira. Trop de bouderie, c’est le créateur qui souffre et peut s’aigrir. » À chacun sa solution.

Ces Modernes catacombes, on le voit, exigent une visite recueillie. Mais plus qu’avec le respect d’un disciple, une telle visite doit se faire avec l’étonnement d’un admirateur frondeur.

Yves Stalloni

 

• Régis Debray, « Modernes catacombes », Gallimard, 2013.

• Voir également les compte rendus de Jeunesse du sacré et de Du bon usage des catastrophes, de Régis Debray. 

• “Régis Debray en professeur de lettres : “Modernes catacombes”, un hommage aux classiques du XXe siècle. Une étude d’Alain Beretta dans l’Espace lycée de l’École des lettres.

 

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