Maurice Genevoix, témoin de la Grande Guerre, entre au Panthéon

Maurice Genevoix © Service historique de la Défense

La panthéonisation de Maurice Genevoix scelle ce 11 novembre 2020 la fin du cycle commémoratif du Centenaire de la Première Guerre mondiale. Il marque l’entrée de ce grand témoin de la Grande Guerre au Panthéon des grands hommes et avec lui, le peuple de Ceux de 14, ces plus de huit millions d’hommes qui ont combattu durant ce conflit d’abord européen puis mondial. Ceux parmi un million trois cent mille qui sont morts sur tous les champs de bataille, ceux dont les corps n’ont pas été retrouvés, à l’image du Soldat inconnu inhumé sous l’Arc de Triomphe et qui en symbolise la mémoire toujours vive, ceux qui sont revenus, pour certains blessés et invalides.

Comme Maurice Genevoix, évacué du front au sud-est de Verdun le 25 avril 1915 après avoir reçu trois balles dans le corps. Les blessures reçues au bras et au flanc gauche le marquèrent pour le restant de sa vie. Il est réformé à soixante-dix pour cent d’invalidité et perd l’usage de la main gauche.

Le grand témoin de la Grande Guerre

Beaucoup de ces « Poilus », de toutes les conditions sociales, ont laissé des traces de leur expérience de guerre : journaux intimes, carnets de guerre, correspondances adressées à la famille ou aux amis. Leur guerre a été largement écrite, dite, partagée, souvent entre la communauté des témoins survivants. Maurice Genevoix a été de ceux-là qui n’a cessé de travailler à cultiver le travail de mémoire et d’hommages à ses camarades soldats de 14, de 17 ou de 18. Tous unis sous l’uniforme par le devoir de porter les armes « pour la patrie ».

Maurice Genevoix est à Normale Sup rue d’Ulm lorsque la guerre éclate. Mobilisé comme officier subalterne dans l’infanterie, alors « reine des batailles », comme le furent nombre de ses camarades, il est sur les frontière de l’est aux premiers jours de 1914 et jusqu’à ses blessures reçues au sud-est de Verdun en avril 1915. Elles le laisseront en partie infirme pour le reste de sa vie. Poussé à l’écriture par Paul Dupuy, secrétaire générale de l’École normale, il publie tour à tour entre 1916 et 1923 cinq récits de son expérience de guerre composés à partir de ses carnets tenus durant le conflit : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Éparges (1923). Empli du souvenir des camarades disparus, ils forment son recueil de guerre, Ceux de 14, publié chez Flammarion en 1949.

Les Éparges. Dans une tranchée ennemie conquise, un prisonnier ramené à l'arrière. ("Les Batailles de Verdun", Guides illustrés Michelin des champs de bataille, 1921.)

Les Éparges. Dans une tranchée ennemie conquise, un prisonnier ramené à l’arrière. (“Les Batailles de Verdun”, Guides illustrés Michelin des champs de bataille, 1921.)

De plus en plus investi dans l’écriture et tout en cultivant la mémoire de la guerre par ses articles et discours, il embrasse le métier d’écrivain. Il obtient le prix Goncourt en 1925 pour son roman Raboliot qui relatait la vie d’un braconnier de Sologne. Romancier de la terre et des campagnes, des paysages et des hommes de la Loire, Maurice Genevoix ne cesse de s’investir dans la mise en récit de la guerre et la célébration des mémoires combattantes. Il préface le grand livre de ses trois amis normaliens, Gabriel Perreux, André Ducasse et Jacques Meyer rescapés comme lui du conflit, intitulé Vie et mort des Français 1914-1918 publié en 1959. Il sera l’un des principaux promoteurs du Mémorial de Verdun qui est inaugurée en 1967.

De mémoire il est bien question : avec le temps qui passe, disparaissent les derniers combattants du conflit. Il s’agit pour les camarades de Genevoix de faire vivre la mémoire, pour édifier les jeunes générations à ce que fut « leur » guerre. Alors que la Grande Guerre connaît un reflux mémoriel marqué, Genevoix reste fidèle à ceux de 14 en publiant en 1970 La Mort de près, récit personnel dans lequel il revient sur son expérience de guerre et sur ses blessures reçues non loin des Éparges, une des zones du front les plus dures de l’année 1915 qui vit tomber nombre de ses camarades dont le lieutenant Robert Porchon qui y est encore inhumé.

Inhumation solennelle du soldat inconnu le 28 janvier 1921 © BnF

Pour tous les Soldats inconnus

Les cérémonies organisées à Paris, Verdun ou du côté de la Loire, chère à Genevoix, s’inscrivent aussi dans le Centenaire de l’inhumation du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe et le quarantième anniversaire de la mort de l’écrivain.

À la suite de l’armistice du 11 novembre 1918, la mémoire de la guerre se trouve prise en charge par l’État et la société civile à travers l’action de plusieurs grandes associations d’anciens combattants. Mais dès le conflit se fait jour l’idée d’un hommage à l’armée des citoyens-soldats au Panthéon. Le 12 novembre 1919, un an et un jour après l’Armistice de 1918, une proposition de loi défendue par Clemenceau est votée dans ce sens au Parlement. Mais les associations d’anciens combattants s’élèvent contre le transfert du corps du Soldat inconnu au Panthéon, demandant son inhumation sous l’Arc de Triomphe, lieu emblématique de la Nation armée.

Le 8 novembre 1920, les députés réunis en session extraordinaire trouvent un compromis à l’unanimité : une fois les honneurs du Panthéon rendus au Soldat inconnu, sa dépouille sera inhumée sous l’Arc de Triomphe. Elle y est transportée par train spécial depuis Verdun le 11 novembre 1920. L’inhumation officielle se déroule finalement le 28 janvier 1921 en présence du ministre de la Guerre, Louis Barthou, qui s’incline devant le cercueil : « Au nom de la France pieusement reconnaissante et unanime, je salue le Soldat inconnu qui est mort pour elle. » Il faudra attendre 1923 pour voir installer une flamme qui veille nuit et jour et qui est ravivée tous les soirs, à 18 h 30 sur le tombeau de l’Inconnu.

Le double événement de la panthéonisation de Maurice Genevoix et de l’anniversaire de l’inhumation du Soldat inconnu fait sens : Genevoix qui se qualifiait de « romancier un peu sauvage, plus habitué aux solitudes campagnardes qu’aux fastes des solennités publiques », a donné une grande part de sa vie et de sa voix à la mémoire des soldats qui combattirent à ses côtés.

Avec émotion et empathie, il a œuvré à faire entendre la parole des anciens combattants. Il incarne finalement, cent ans après, la figure de l’Inconnu, symbole de ces corps disparus sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Il témoigne pour tous les hommes dont les noms sont gravés sur les monuments aux morts communaux de leur engagement, de leur sacrifice et de leurs espoirs surtout de voir un jour le monde en paix.

 Alexandre Lafon

Les archives de la famille Genevoix sur le site de la Mission du Centenaire.

Voir sur ce site

Lire et étudier « Ceux de 14 ». Hommage à Maurice Genevoix, cent ans après, par Alexandre Lafon.

La question mémorielle au lycée : l’approche de la Grande Guerre par un discours de Maurice Genevoix, par Alexandre Lafon.

L’enseignement de la Grande Guerre de 1914 à nos jour,  Entretien avec Benoit Falaize.

« À l’Est la guerre sans fin, 1918-1923 ». Aux racines du siècle présent, par Norbert Czarny.

Commémorations du 11-Novembre : questions-réponses à l’usage des enseignants.

Pourquoi commémorer la Grande Guerre.

1918-1919 : de l’armistice à la paix.

Qu’est-ce qu’un monument aux morts. Projets pédagogiques et culturels, par Alexandre Lafon.

• « Au revoir là-haut », d’après Pierre Lemaitre. Mises en mots et en images de la Grande Guerre : du roman à son adaptation en bande dessinée et au cinéma, par Alexandre Lafon.

« Au revoir là-haut », de Pierre Lemaitre et Christian De Metter. Une leçon graphique, par Marie-Hélène Giannoni.

14-18. Écrire la guerre. Un dossier de « l’École des lettres ».

14-18. Écrire la guerre

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