“Les Rêveries de Gaston Bachelard », de Jean-Philippe Pierron

bachelard-couvGaston Bachelard disparaissait il y a un peu plus de cinquante ans, léguant à la postérité une œuvre singulière, composite, aussi diffuse que sa prodigieuse imagination.

On distingue généralement, dans cette œuvre, un versant épistémologique qui intéresserait les scientifiques et un versant, disons « critique » (pour simplifier les choses), qui concernerait la littérature.

C’est une erreur car l’œuvre de Bachelard repose sur une profonde unité.

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Objectivité et imaginaire

Relisons les premières lignes de La Psychanalyse du feu : « Il suffit que nous parlions d’un objet pour nous croire objectifs. Mais par notre premier choix, l’objet nous désigne plus que nous ne le désignons… » L’objectivité est-elle toujours nécessaire, voire seulement possible ?

Si la science réclame l’objectivité, elle a aussi besoin de l’imaginaire, cette faculté fécondante de l’esprit humain. C’est l’imaginaire qui permet les « ruptures épistémologiques » à l’origine des grandes avancées scientifiques. C’est l’imaginaire qui confère aux grandes œuvres littéraires leur originalité et leur faculté de résonner dans l’esprit du lecteur.

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L’angle du feu…

On pourrait trouver curieux le parti pris de Jean-Philippe Pierron, qui consiste à n’aborder la vie et l’œuvre de Bachelard que sous l’angle du feu : fascination pour le feu, rencontre avec le feu et sa puissance destructrice (la Grande Guerre), réflexion du professeur de physique qui conduit à distinguer lumière et chaleur, méditation sur la flamme d’une chandelle…

Par le biais de cette énumération, nous avons déjà abordé les grandes lignes de l’œuvre bachelardienne et si, choisissant l’angle du feu, Jean-Philippe Pierron dresse une perspective qu’on pourrait juger réductrice sur la vie et l’œuvre du vieux sage de Bar-sur-Aube, il en fait aussi ressortir la profonde unité.

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Un ouvrage noblement didactique

Son ouvrage est brillamment et noblement didactique : mettre la philosophie à portée des jeunes de onze à quatorze ans est un défi dont la maison « Les petits Platons » s’est emparée voici maintenant trois ans, et les albums qu’elle propose parviennent tous à conjuguer fantaisie, érudition et vulgarisation élégante.

C’est encore le cas cette fois avec l’ouvrage consacré à Bachelard. L’auteur reconstitue quelques scènes marquantes de la vie du philosophe : Gaston et ses amis devisant autour d’un feu ; le jeune soldat qui, sur le front, découvre les aspects paradoxaux du feu qu’il finira par « voir » s’incarner dans la figure mythologique du Phénix ; le cours du jeune professeur de physique enthousiaste et déjà épistémologue. L’auteur se fait donc, par moments, romancier.

À d’autres il est poète, manifestant la richesse des images – je songe à ce passage où il évoque Bachelard qui, dans les tranchées, goûte les bienfaits de la flamme du poêle et se voit saisi par le feu du désir.

Le trait épais de Yann Kebbi, au service d’une sorte d’espièglerie picturale confortée par l’étrangeté des compositions, confère à l’illustration une naïveté bienvenue qui rappelle l’esprit d’enfance auquel Bachelard, malgré la complexité de sa pensée, ne cesse de se référer. Sa rêverie n’étant au fond qu’un retour à cet état d’esprit si particulier qu’autorisent la joie, la liberté, la disponibilité à l’instant de l’enfance.

Un album bien pensé, donc, bien conçu, qui remplit pleinement sa vocation de vulgarisation philosophique et peut même donner envie au lycéen de parcourir La Psychanalyse du feu.

Stéphane Labbe

 

• Jean-Philippe Pierron et Yann Kebbi, « Les Rêveries de Gaston Bachelard », Les petits Platons, 2012. 

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