Les ambiguïtés de Pierre Benoit

Faut-il célébrer Pierre Benoit ? Oui. Parce qu’il avait le génie de l’intrigue.

Longtemps les œuvres de Pierre Benoit furent rangées dans la case «roman d’aventure». C’était le réflexe d’un public qui ignorait qu’Albert Thibaudet avait refusé l’amour aux aventuriers.

Sahara, Liban, Irlande, Mongolie, Pierre Benoit a promené ses héros éperdus dans tous les coins du monde, mais l’aventure le cédait toujours bien vite à la fascination pour la femme.

Jung ne s’y est pas trompé qui voyait en Antinéa (l’héroïne de L’Atlantide) l’image même de son archétype féminin. Malgré cela, l’intrigue, l’art de raconter une histoire resta toujours la priorité pour Pierre Benoit.

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Un “joyaux noir” : “Mademoiselle de la Ferté”

Le cinquantenaire de la mort de l’auteur a conduit son éditeur historique, Albin Michel, à publier, sous de magnifiques couvertures illustrées par Floc’h (le créateur de bande dessinée), et préfacés par des romanciers contemporains (Éric-Emmanuel Schmitt, Amélie Nothomb…) quelques-uns des plus grands succès de Pierre Benoit, Axel, Mademoiselle de la Ferté

On lira donc (ou relira) avec plaisir ces chefs d’œuvres qui n’ont pas pris une ride. Dans une préface passionnante et passionnée, É.-E. Schmitt met en lumière ce qui fait la singularité de Mademoiselle de la Ferté, sans doute le plus énigmatique des romans de Pierre Benoit, « joyaux noir » que d’aucuns ont comparé à Wuthering Heights. Si Pierre Benoit n’avait pas la flamboyance du style d’Emily Brontë, il faut reconnaître qu’il savait non seulement construire une intrigue mais aussi manier l’ambiguïté.

On peut certes lire Mademoiselle de la Ferté comme une nouvelle déclinaison sur le motif de la vengeance, mais il peut aussi bien s’agir d’un roman d’amour équivoque ou d’une intrigue affairiste. Éric-Emmanuel Schmitt met parfaitement en relief ces différentes facettes du roman et montre, en quelques pages bien senties, en quoi pierre Benoit est ce « romancier paradoxal » dont Gérard de Cortanze nous fait le portrait au cours d’une volumineuse biographie de plus de cinq cents pages.

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Un “plaisantin forcené”

Plus que les paradoxes du romancier, ce sont les paradoxes de l’homme que Gérard de Cortanze met en évidence : ce plaisantin forcené qu’était Pierre Benoit vivait, la plupart du temps, de façon ascétique – il alla jusqu’à se retirer des mois dans un monastère du Liban. L’écrivain assidu et méthodique ne se plaisait que dans les cabines des transatlantiques. Ce résistant de droite, injustement soupçonné de collaboration, ne se remit jamais totalement de l’épuration qu’il n’évoquait qu’avec la plus grande désinvolture.

Ce romancier à succès, n’eut de cesse de remettre en questions ces recettes d’écrivains – il y a d’ailleurs, dans la biographie de Gérard de Cortanze une intéressante réflexion sur les rapports du milieu littéraire au succès –, cet amoureux des femmes, grand séducteur, n’eut finalement qu’un amour auquel il eut la douleur de survivre.

Plus fournie que la biographie rédigée par Henri Bornecque en 1986, le récit de Cortanze est aussi plus alerte. On sent que le biographe s’est passionnément attaché à son sujet. On regrettera juste la fadeur et la légèreté des analyses littéraires. Pour le reste Gérard de Cortanze est un magnifique conteur qui nous entraîne avec enthousiasme et érudition sur les traces, de cet éternel fugitif que fut Pierre Benoit.

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Rééditions

Hachette, participe aussi, à sa manière, au cinquantenaire en dénaturant les fabuleuses illustrations que Jean-Claude Forrest réalisa pour les premières de couvertures du Livre de poche – rappelons que Koenigsmark fut le premier opus de la collection et que l’illustrateur a réalisé une couverture, demeurée mythique, de L’Atlantide, gageons que le nouveau fond blanc dont Antinéa est désormais nimbée achèvera de lever tout mystère sur l’éternel féminin qu’elle est censée représentée.

Dans sa préface, É-E. Schmitt le doigt sur un ultime paradoxe : «Lui [Pierre Benoit] qui fut aimé du public et ignoré par les lettrés connaît la situation inverse : ignoré par le public et aimé des lettrés. Entre écrivains, nous parlons de lui avec délice, comme si nous constituions un club secret, élitiste, ésotérique, chacun prononçant, les yeux brillants, ses titres préférés… »

Nous ne souhaitons qu’une chose, en cette année de célébration : voir le club s’agrandir.

Stéphane Labbe

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• Albert Thibaudet, « Le Roman d’aventure », “NRF”, septembre 1919.
• Pierre Benoit, “Axel”, “Mademoiselle de la Ferté”, “La Chetelaine du Liban”, Albin Michel, 2012.
•  Jung, “Dialectique du moi et de l’inconscient”, “Folio”, Gallimard, 1986.
•  Gérard de Cortanze, “Pierre Benoit”, Albin Michel, 2012.
•  Jacques-Henri Bornecque, “Pierre Benoit”, Albin Michel, 1986.

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