“Le Pauvre homme ! – Molière et l’affaire du Tartuffe”, de Gabriel Conesa

L’enseignement de la littérature mène à tout, même au roman. Surtout quand il s’agit de parler d’un auteur à la vie riche et mouvementée (au point d’avoir plusieurs fois intéressé le cinéma) et d’une œuvre qui fit date par son audace et les remous qu’elle occasionna.

Gabriel Conesa, connu pour ses solides travaux sur le théâtre et notamment la comédie, aussi à l’aise pour démonter le mécanisme dramatique d’une pièce de Beaumarchais que pour jouer du trombone dans un trio de jazz se produisant, par exemple, au Petit Journal, Gabriel Conesa donc a franchi le pas et souhaité mettre son érudition au service d’une narration rondement menée invitant à une lecture plaisante.

Le titre du livre (Le Pauvre homme !) est sans ambiguïté, puisqu’il est emprunté à la plus célèbre des répliques de Tartuffe, et qu’il est assorti d’un sous-titre explicite resituant le sujet (Molière et l’affaire du Tartuffe). Figure encore en bonne place sur la couverture l’indispensable précision générique : « roman ».

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Une biographie romanesque

Lassé de développer devant des étudiants distraits – malgré son grand talent et son indéfectible humour – les classiques analyses littéraires permettant de s’imprégner d’une œuvre (contexte historique, précisions biographiques, considérations techniques ou morales touchant le métier de comédien et de chef de troupe, genèse et représentation, réception par le public, etc.), notre distingué universitaire-tromboniste a préféré restituer cette matière en lui donnant vie sous la forme d’une histoire romanesque.

Qu’on ne se méprenne pas : rien de ce qui est avancé concernant les noms, les dates, les personnages, les décors, les événements n’est gratuit ou inventé. Sans donner l’air d’étaler ses connaissances, et encore moins de faire un cours, Gabriel Conesa fournit une information scrupuleuse sur cette période des années 1660 où Molière, dans la quarantaine, donne la pleine mesure de son génie et affronte ouvertement les tenants de la tradition et l’autorité de l’Église.

Nous participons par exemple à la vie de famille avec Armande Béjart, la jeune épouse qui vient de donner à Jean-Baptiste un fils, Louis, qui ne survivra pas, sous le regard bienveillant et discrètement jaloux de Madeleine, la sœur aînée. Nous devenons familiers avec la troupe : La Grange, qui tient les comptes, Marquise Du Parc qui aime à jouer les ingénues, Gros-René, son mari, qui disparaîtra prématurément, Du Croisy ou la De Brie, et évidemment Jean-Baptiste, qui ajoute à ses talents d’écrivain une irrésistible capacité à susciter le rire par ses mimes ou son jeu.

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Vers l’écriture des chefs d’œuvre

Ces qualités lui valent la protection du roi qui lui commande des divertissements de prestige afin d’agrémenter les séjours à Versailles, tels Les Plaisirs de l’île enchantée ou La Princesse d’Élide, qui répugne à suivre les censeurs indisposés par cet auteur proche des milieux mondains, qui délaisse son épouse pour la très jeune et très séduisante La Vallière, qui a confié les rênes de la vie politique à l’austère et redoutable Colbert,  qui s’entiche d’artistes italiens, Lully pour la musique, Bernin pour l’architecture.

Mais les adversaires sont puissants et la tâche est rude. Pour faire vivre la troupe, Molière décide de s’emparer d’un sujet dans l’air du temps, déjà traité médiocrement par quelques besogneux et qui, sous sa plume, va devenir un chef d’œuvre. Ce sera Dom Juan que l’on nomme encore, selon un contresens fâcheux, Le Festin de Pierre.

Il y aura bien, dans la nouvelle pièce, écrite en prose car le temps presse, quelques propos risqués – le  tabac défendu avec ferveur alors qu’il est interdit par l’Église, le pauvre qui devrait jurer pour un louis, les nobles tenus par leur code d’honneur, et surtout la redoutable tirade sur l’hypocrisie visant ouvertement les opposants au Tartuffe – mais les pitreries de Sganarelle et l’ingéniosité spectaculaire des machines feront passer les impertinences.

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Un roman-témoignage

En attendant, la partie n’est pas gagnée, et l’histoire du faux dévot attend toujours d’être présentée au public – même si des lectures l’ont répandue dans les milieux privilégiés. La première de Tartuffe aura finalement lieu le 5 février 1669 et nous est décrite comme une révélation :

« Quand le spectacle commença, il se passa quelque chose d’inouï de mémoire d’acteur : un silence complet se fit dans ce public d’ordinaire si bruyant et turbulent. Une sorte de silence de recueillement, de fascination, comme si cette comédie avait gagné une forme de sacralité pendant sa longue interdiction. »

Jean-Baptiste tient sa revanche. La recette, lui apprend La Grange, est de 2 860 livres : « La meilleure jamais réalisée ! » La sottise, l’obscurantisme  et le fanatisme imbécile battaient en retraite face au talent et à la liberté de parole.

Cinq années de combat qui nous auront conduit, ainsi que le rappelle l’épilogue, à la fin d’une époque, à un moment où un ordre ancien se délite, où le poids de la religion  recule et une modernité profane se dessine. Alors, écrit Conesa en conclusion, l’homme va pouvoir « se penser dans l’absolu, remettre en question son rapport aux dogmes et aux croyances et tracer lui-même sa route vers le bonheur. Tartuffe n’avait pas été étranger à cette douloureuse mutation ».

Une mutation que cet original roman-témoignage nous fait revivre avec brio.

                                                                                  Yves Stalloni

 

• Gabriel Conesa, “Le Pauvre homme ! – Molière et l’affaire du Tartuffe”, L’Harmattan, 2012.

Molière dans les Archives de l’École des lettres.

Le théâtre dans l’École des lettres.

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