« L’Amour sans visage », d’Hélène Waysbord

helene-waysbord-l-amour-sans-visage.« Un être de confection »

« Ma vie, celle que j’ai vécue du moins, commence par un black-out au sens plein du terme. Biffée d’un coup l’enfant, derrière le noir total tombé sur le parvis de l’école maternelle à la sortie de midi un jour d’octobre. Était restée l’autre enfant en dessous comme un double décalé, perdu. »

C’est ce qu’écrit Hélène Waysbord dans la dernière partie de L’Amour sans visage. Ce noir total qui défait son enfance, toute son existence, est lié à la disparition de ses parents, en 1942. Ils n’ont eu que le temps de la confier à des cafetiers de province. L’un d’eux l’a conduite de la gare Montparnasse jusqu’à Aurion, qu’on peut entendre Orion, mais aussi composition de noms bretons puisque l’enfant sera cachée dans l’Ouest.

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Entre roman et autobiographie

Ce livre est à la fois celui d’un « je », dans lequel on reconnaît l’auteur-narratrice, et celui d’un « elle » qui la met à distance et en fait une héroïne de fiction. On est entre le roman et l’écrit autobiographique, dans un flottement qui convient au propos. Qui est celle qui raconte ? L’enfant originel ou son double décalé ?

Les pages aussi sont à l’image de cette dualité, multiplicité : le texte se constitue de fragments qui sont autant d’éclats d’un miroir brisé. Le trouble reste trop vif : « Elle n’a pas six ans et l’étoile ne lui est pas encore imposée. La mémoire vacille à cet âge, enregistre les traces des émotions les plus fortes, joies ou terreurs », écrit l’auteur en introduction. Et les premières pages du récit, dans le chapitre intitulé « Aurion », rappellent la terreur de la fillette se rendant dans la cave humide et sombre, craignant d’y rencontrer des rats.

 

“Un unique parcours jour après jour”

Tout le récit est à l’image de cette première perception – intense, vif, aigu. Le bourg breton est à la fois un cocon protecteur, qui éloigne un temps de la réalité, et le lieu même d’une réalité que l’enfant découvre ; il a ses figures, comme la Marie Quat’boutons, la mère Carpet ou Anna. L’enfant y vit le passage des saisons, tel cet hiver qui ressemble à son existence d’orpheline : « La succession des hivers se confond avec la guerre même, pincements, brûlures, gerçures, un unique parcours jour après jour à Aurion, depuis la gare jusqu’à l’école. » Passent les saisons, en une ellipse, juin 1944 arrive, puis la Libération, passage du noir et blanc à « la lueur des ampoules rouges et couleur mentholée ».

L’enfant est ramenée par un cousin qui parle mal le français vers Argenteuil. On ne sait que faire d’elle parmi les survivants qui reviennent. On la place dans un orphelinat à Versailles et ses dimanches sans fin. Elle ne supporte pas et revient au village : « Un an… Qu’était-ce, que serait-ce au regard de ce long exil qui me tint quarante ans durant éloignée de ma vie, la vie dissimulée, souterraine ? » Puis tout s’accélère et, en un trait, moins de vingt ans après l’orphelinat, elle a vécu études, métier et famille. Du moins en apparence.

 

Lettres d’un père disparu

La vraie vie d’Hélène Waysbord tient dans une chemise bleu pâle sur laquelle est inscrit : « À ne se dessaisir en aucun cas. » Ce sont toutes les lettres de son père, écrite entre novembre 1942 et février 1943, de Beaune-la-Rolande à Drancy, avant la dernière étape. Ces lettres, qu’elle découvre tardivement, lui donnent à connaître celui dont l’absence brutale la marque à jamais. C’est une explosion que traduisent  des phrases nominales, disposées comme des vers :

« Rapt rêvé, quarante ans après.

Parole ôtée sur le parvis explosé.

Parents partis en voyage. Désertion, évidence contraire à toute vérité.

Et le cri muet imprimé sur la face qui ne peut crier.

Visage-blessure tendu vers l’autre, mendicité. »

 

“Tout repose sur un puits de silence”

Dans cette existence désertée, la présence des autres, amis et amants, prend un relief particulier. L’auteur évoque son amitié pour Mitterrand, avec qui elle a travaillé et, surtout, partagé le goût des livres et de l’échange intellectuel. Elle parle de Léonard, de Clément, les hommes avec qui elle s’est parfois perdue, souvent retrouvée. Elle rappelle le souvenir d’Ania, sa meilleure amie, sa presque sœur. Et puis Schwan, grâce à qui, fouillant dans les « débris de vie et mots déchets », elle reconstitue quelque chose de son existence.

L’Amour sans visage est un livre entêtant, qui donne le vertige. Comme l’écrit dans son beau et généreux avant-propos Jean-Christophe Bailly, « […] tout repose sur un puits de silence – celui où ses parents ont disparu : le mouvement de ce livre est justement d’aller puiser à cette eau, de remonter de l’oubli vers la mémoire ». On lira les lettres en fin de volume ; elles sont le double du « roman de l’orpheline », sa part brûlante quand le froid d’un hiver sans fin semble figer l’enfant.

Et, dans la bibliothèque, ce récit trouvera sa place non loin du W ou le Souvenir d’enfance de Georges Perec, et du si intense Rue Ordener Rue Labat, de Sarah Kofman.

Norbert Czarny

 

• Hélène Waysbord, « L’Amour sans visage », Christian Bourgois, 2013.

• La Seconde Guerre mondiale dans les Archives de l’École des lettres.

 

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