“La Poésie du Brésil. Anthologie du XVIe au XXe siècle”, par Max de Carvalho

"La Poésie du Brésil. Anthologie du XVIe au XXe siècle", par Max de CarvalhoUn « Aladin bibliophile », Max de Carvalho, a éveillé des génies littéraires dans une anthologie de poésie du Brésil bilingue où crépitent et se répondent, du XVIe au XXe siècle, à travers les âges et les lieux, le chant du sabiá, le battement d’un cœur épris de saudade, des fleurs caressées par Zéphyr, un être-Musique sacrée, Ye’ pá, dessinée par le vent, ou encore une voix invitant à vivre de brise.

Évoquant l’expérience de la traduction, de la poésie et de la composition anthologique, Max de Carvalho nous souffle quelques bribes de ce « langage sans paroles » qu’il a patiemment tissé entre 2007 et 2012 avec l’aide constante de Magali de Carvalho puis, pour finir, de Françoise Beaucamp.

 

Un arrière-pays “à contre-temps et courant”

Alors que la poésie « a été exclue du panorama littéraire français » et que, confie-t-il, « le relai médiatique sur la poésie n’est plus assuré », Max de Carvalho compose, « à contre-temps et courant », un florilège de cinq siècles de poésie, animé par un indéfectible amour pour les poètes qu’il traduit :

« Très jeune, découvrant en même temps la poésie française et la poésie brésilienne j’ai éprouvé le désir de traduire les poètes que j’aimais, et qui n’étaient alors pour ainsi dire connus en France que par leur présence dans de rares et souvent introuvables anthologies. À l’exception de Manuel Bandeira et de Carlos Drummond de Andrade, parus en volume. »

Le poème « Prosopopée », de Bento Texeira, « probablement paru en 1601 au Portugal, est souvent considéré comme le point de départ de la poésie brésilienne ». Or, s’adressant à un lecteur étranger et désirant rompre avec l’inévitable question de son origine, Max de Carvalho a voulu en revisiter l’enfance et, s’attachant à ce qu’il nomme l’« entité Brésil » au-delà d’une langue ou d’un territoire, en a sondé l’« arrière-pays ».

De ce vaste arrière-pays, s’exhale un souffle, venu du fond des âges, qui attise l’éclat du monde. Fruits, plantes et animaux souvent inconnus élèvent leurs timbres, leurs couleurs ou leurs reliefs dans un chant aux accents parfois indiens, et dont l’air et l’harmonie se propagent au fil du temps et de l’espace, défiant les lois de Chronos, apprivoisés par le chant d’Orphée, à travers toute l’anthologie.

 

« Parler dans tous les âges »

Invitant dans sa préface le lecteur à s’abandonner et à emprunter les différentes « voix lointaines qu’une intemporelle affinité rapproche », des fils d’Ariane s’esquissent et semble guider le lecteur – presque malgré lui – et quel que soit le genre de poésie.

« Traduire un auteur baroque, un romantique, un parnassien ou un moderniste ne relève évidemment pas du même exercice, pour ce qui concerne en tout cas la forme.  J’ai veillé à avoir toujours à l’esprit les spécificités de l’époque, les liens des poètes nationaux avec leur temps (qu’ils soit coloniaux ou modernes…) comme avec la culture universelle de ce même temps. »

Mais plus encore, le poète traducteur a voulu « rester attentif à cet élément irréductible aux époques et à leurs particularités, cet élément qui se dérobe toujours et qui est comme la basse continue de la poésie ». Le titre « Je parle dans tous les âges » d’un poème de René Daumal « résume sa pensée à propos de cet ostinato ».

Cet insaisissable cœur palpitant rythme la quête ou l’errance du lecteur vers le mot, la vertu, le sabiá, la brise, le sélam, à sa guise, qui saura l’enivrer. Dans ce florilège luxuriant où Max de Carvalho a innervé une« orchestration » si discrète soit-elle, émerge une voix indicible, imprononçable et irrésistible :

« Il s’agit de garder à l’esprit, toujours, cette voix, sous-jacente à toute expérience poétique, qui, de mille manières et sous tous les cieux a résonné, même en “temps de manque”, selon l’expression de Hölderlin. Temps de manque dont nous vivons aujourd’hui le long hivernage. »

 

Une expérience orphique

La figure d’Orphée se profile en filigrane à travers La Poésie du Brésil. Sous les traits du chantre de Thrace dont la voix séduit animaux et plantes sauvages, les poèmes déposent sous nos yeux des traces enchantées de cette nature ainsi charmée.

Derrière la voix de l’époux meurtri, la poésie tout entière franchit le Styx, séduit Hadès et Perséphone afin de rendre à la lumière Eurydice. Eurydice tour à tour être aimé perdu, temps, espace, étant qui à peine prononcé (ou regardé) se dérobe.

Enfin, l’anthologie comme corps recomposé, mis en pièces, tel Orphée anéanti par les femmes de Thrace en furie, garde l’écho dans ses articulations mêmes de cet éparpillement dont il est issu :

L’auteur-compositeur d’une anthologie devra « user d’une intuition qui l’oblige à recomposer orphiquement un corps aux membres épars », prévient dans sa riche préface, Max de Carvalho. La traduction, la création poétique et la composition anthologique accompliraient-elles alors chacune à leur manière, une expérience orphique ?

 

Une prosopopée

« Quarup, la fête des morts », le texte qui ouvre l’anthologie, pourrait, tout en répondant à cette question en poser mille autres. Toute création est une composition d’un corps aux membres épars et une visite interdite – mais non pas impossible – de la mort et depuis la mort.

La Poésie du Brésil, serait alors, pour faire écho à la préface 1, prosopopée, insufflant le verbe à de nombreux poètes disparus ou oubliés et en même temps les fêtant, à la manière de Mavotsinim qui « voulait que les morts de son peuple reviennent à la vie » (« Quarup, la fête des morts », p. 25).

L’anthologie empruntant, par son étymologie et par sa vocation, « aux sélams orientaux un langage sans paroles », rendrait ainsi aux morts et aux oubliés jusqu’au silence de leur voix.

Cependant, comme nous le rappelle Max de Carvalho, « la presse écrite (y compris les magazines spécialisés) a réduit progressivement l’espace qu’elle accordait encore, avec parcimonie, aux chroniques poétiques, jusqu’à leur suppression pure et simple. »

Si la grande fête des morts se dépeuple, la lecture – une lecture attentive – abrite sans doute elle aussi une expérience orphique et peut recomposer le corps morcelé d’une poésie souvent éparpillée par les soins d’une Médée égarée.

Sai Beaucamp Henriques 

 

1 . Oswald de Andrade : « Nous sommes brésiliens depuis la Prosopopée. » Max de Carvalho complète par l’affirmation suivante : « Le Brésil est prosopopée. »

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• “La Poésie du Brésil. Anthologie du XVIe au XXe siècle”, choix, présentation et traduction de Max de Carvalho, Éditions Chandeigne, 2012, 1510 p.

• Le poète Max de Carvalho est également l’auteur de “La poésie du football brésilien ou Épinicie au pays des palmeraies” et de “Consécration du désastre ou Le triomphe du Brésil”, parus aux éditions Chandeigne en 2014 et 2015. Animés du même souffle immémorial qui sillonne l’anthologie, ces deux ouvrages entrelacent les pétales et les pistils que Zéphyr à son insaisissable gré caresse ou disperse, dessinant un palimpseste de temps et d’espaces. S. B. H.

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