« La Douceur de l’ombre. L’arbre source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours », d’Alain Corbin

alain-corbin-la-douceur-de-l-arbrePartons de cet aphorisme, incipit du premier chapitre :

« L’arbre porte en lui une écriture. »

Accepter l’idée revient à plébisciter le livre que nous propose Alain Corbin qui réussit malicieusement à ne pas faire apparaître dans son titre principal, le mot « arbre ».

Donc l’arbre serait parent de l’écriture. D’une manière simple et presque triviale d’abord quand on grave sur son tronc, qu’on incise l’écorce pour laisser une trace, comme le font (ou le faisaient) les amoureux, réunissant, à la pointe du couteau, deux prénoms dans un cœur.

L’arbre devient alors porteur de message, substitut du livre avec lequel il partage une étymologie commune, liber, qui signifie aussi bien la pellicule située entre le bois et l’écorce que le livre.

Les leçons philosophiques de l’arbre

Mais la leçon de l’arbre ne s’arrête pas là, à ce lieu commun sentimental que les graffitis modernes ou les tags ont à peu près remplacé. D’autres significations sont à retenir, celles que Corbin développe en quatorze chapitres nourris d’innombrables références artistiques, littéraires ou philosophiques.

Sans prétendre tout restituer de cette somme végétale, relevons, comme pouvoirs prêtés à l’arbre, celui de représenter le durable, en opposition avec le caractère éphémère de la vie humaine, d’exprimer une régénération qui le rapproche de l’éternité. Comme ces cèdres du Liban que célèbre lyriquement Lamartine dans son Voyage en Orient.

Celui aussi de lier la terre au ciel, plongeant ses racines dans le soubassement chtonien et déployant ses branchages dans les vapeurs ouraniennes. Celui encore de contenir une sacralité mystique, présente dans les Écritures, en faisant office de lieux de prière, d’oratoire.

 

"Adam et Ève", manuscrit enluminé du Xe siècle Codex Aemilianensis, Bibliothèque l'Escurial

“Adam et Ève”,manuscrit enluminé du Xe siècle, Codex Aemilianensis,
Bibliothèque de l’Escurial

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L’arbre, source d’une multitude d’émotions

Nous ne sommes pas au bout de nos découvertes. L’arbre peut encore susciter la crainte, l’épouvante, l’effroi, quand il devient gibet par exemple, ou pilori, ou avatar de la croix du Golgotha. À l’inverse, il vient nourrir la rêverie, alimenter les délires fantastiques (chez Hugo ou George Sand entre autres).

Ajoutons à ces aptitudes l’effet d’anthropomorphisation par le biais de sa verticalité qui conduit à le rapprocher de l’homme – qu’il accompagne ou remplace aux divers stades de son existence. De la même manière, il est porteur de sentiments, dispensateur de leçons morales (la justice représentée par le chêne, la vaillance par « l’arbre héroïque qui se cramponne aux plus hautes pentes », pour citer Michelet).

On lui confie ses chagrins et l’on quête son aide comme le fait Chateaubriand : « J’écoutais les bruits qui sortent de lieux infréquentés et prêtais l’oreille à chaque arbre. » On cherche, dans sa présence, les traces du temps ou des êtres perdus, comme le fait l’Olympio de Victor Hugo : « Il voyait à chaque arbre, hélas, se dresser l’ombre/ Des jours qui ne sont plus. »

L’arbre vient encore alimenter la rêverie érotique, celle, discrète, qui imprègne les pastorales ou, plus directe, que l’on trouve dans les évocations païennes. Il est refuge (la cabane végétale), passerelle salvatrice (les ponts), appui rassurant (on s’y adosse pour méditer ou observer), échelle prometteuse (on l’escalade pour surplomber le monde ou dénicher les oiseaux).

 

Van Gogh, "Le semeur au coucher du soleil", 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

Van Gogh, “Le semeur au coucher du soleil”, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

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L’art de voir l’arbre

Ainsi les émotions provoquées par l’arbre sont innombrables, et Alain Corbin en illustre les manifestations en s’appuyant sur des exemples qu’il emprunte à des peintres (Caspar David Friedrich, Courbet ou Matisse), à des poètes et écrivains, qu’ils appartiennent à l’Antiquité (Horace et Virgile), à la Renaissance ou à l’époque classique (Ronsard, d’Urfé, La Fontaine), à la sensibilité romantique (Rousseau, Chateaubriand, Hugo) ou à nos temps de modernité (Proust, Ponge ou Bonnefoy).

Tous, et bien d’autres cités dans le livre, ont su, comme l’écrivait Péguy, « voir l’arbre ». À son tour le lecteur, après avoir parcouru ce livre fascinant, pourra prétendre acquérir cet insigne talent qui consiste à ouvrir les yeux sur une réalité végétale apparemment  banale pour commencer à la « voir ».

Yves Stalloni

 

• Alain Corbin, « La Douceur de l’ombre. L’arbre source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours », Fayard, 2013, 350 p.

• Un exemple d’analyse thématique dans les Archives de l’École des lettres : André Malraux, l’arbre, la forêt, par Jean-René Bourrel.

• Autre point de vue : l’arbre dans le livre pour enfants : exemples.

• Une perspective écologique dans le roman : Itawapa, de Xavier-Laurent Petit, analysé dans le numéro de septembre de l’École des lettres.

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