Insurrection populaire et littérature : apprendre avec Flaubert, Zola, Hugo

Delacroix, “La Liberté guidant le peuple” © Musée du Louvre

L’actualité rend souvent curieux de jeter des ponts avec le passé, et l’éducation par vocation est invitation à sortir des bornes du présent pour engager un dialogue avec des époques plus anciennes.

Si la littérature française a été pour le XXe siècle plus attirée par les guerres et conflits majeurs (guerre d’Espagne, guerres d’indépendance, histoire des communismes) que par les insurrections et mouvements populaires nationaux, laissant au cinéma le soin d’aborder le Front populaire (La vie est à nous, de Jean Renoir ; La Belle Équipe, de Julien Duvivier) ou Mai 68 (La Chinoise, de Jean-Luc Godard ; L’An 01, de Jacques Doillon), les plus grands auteurs du XIXe siècle n’ont pas manqué d’évoquer et étudier les soubresauts de l’histoire de leur siècle : révolution de 1830, journées de 1832, insurrection des Canuts (1834), révolution de 1848, Commune de Paris de 1871 : Chateaubriand, Flaubert, Hugo, Zola, Vallès ont tous laissé des textes bien connus des professeurs de français et utiles à rappeler.

Les corpus sont en effet célèbres, au moins pour les œuvres romanesques : Les Misérables (1862) et les insurrections de 1832, L’Éducation sentimentale (1869) et la révolution de 1848, La Fortune des Rougon (1871) et les insurrections autour du coup d’État de Napoléon III (1851), L’Insurgé (1886) et la Commune de Paris, La Débâcle (1892) et la Commune.

Les anthologies collectionnent les pages descriptives ou dramatiques, des foules en marche, en lutte, triomphantes ou écrasées, mais derrière les enjeux romanesques ou esthétiques, les scènes épiques ou pathétiques, peut-être les auteurs disent-ils plus qu’admiration ou dégoût, peut-être laissent-ils passer une pensée politique, une analyse des mouvements populaires, une philosophie de l’histoire.

Si le romancier ne s’accorde pas les libertés d’expression de l’essayiste, il ne communique pas moins sa pensée indirectement, implicitement, à travers les ressorts du romanesque, les personnages, les points de vue, ou encore les dispositifs de composition.

Ainsi Zola ne se contente pas de brosser des tableaux épiques d’hommes en colère (« Rien de plus terriblement grandiose que l’irruption de ces quelques milliers d’hommes », La Fortune des Rougon, chap. I), il construit un roman tout en opposition : peuple républicain / bourgeois conservateurs, extérieur des routes / intérieur des appartements, idéalisme / réalisme, antithèse consacrée par les sorts de deux personnages représentatifs : Sylvère et Pierre Rougon.

Le peuple est à l’image de Sylvère, généreux, naïf, enthousiaste mais vaincu, Pierre est la bourgeoisie ralliée à l’ordre bonapartiste, peureuse, cynique, manipulatrice ; l’un est presque encore un enfant, l’autre est presque un vieux. Le peuple était-il condamné à être un éternel mineur ?

Lamartine repoussant le drapeau rouge devant l’Hôtel de Ville le 25 février 1848, par Henri Félix Philippoteaux © Musée Carnavalet

De la même manière, le point de vue de Flaubert sur la révolution de 1848 ne peut se réduire lors de la prise des Tuileries en février au mot de Hussonnet : « Les héros ne sentent pas bon », ironisant sur l’imbécillité du peuple (IIIe partie, chap. I). Il faut envisager l’ensemble du chapitre qui se conclut sur les sanglantes journées de juin, tragédie évoquée métaphoriquement par les deux jours en forêt de Fontainebleau :

« Il y avait des chênes rugueux énormes, qui se convulsaient, s’étiraient du sol, s’étreignaient les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs pareils à des torses, se lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir. »

À Paris le père Roque tue presque gratuitement un jeune prisonnier républicain : les bourgeois ne sentent pas bons.

28 juillet 1830, barricade de la rue de la Culture-Sainte-Catherine (rue de Sévigné). Aquarelle de Gobaut © Musées de la Ville de Paris

Parce que Victor Hugo est exceptionnel, son art en tant que romancier est unique : seul, en pleine époque du réalisme et de l’impersonnalité, il se permet d’interrompre son récit, de parler en son nom, d’être à la fois conteur et philosophe, égal de Chateaubriand faisant en même temps le récit et l’analyse de son temps (IIIe partie, livre 34, chap. IX « Ce que sera la révolution de Juillet »). Aussi dans le sillage de son maître, dans la IVe partie, « L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint Denis », juste avant le livre 11 consacré à Gavroche, intitulé « Le 5 juin 1832 » le livre 10 s’ouvre sur deux chapitres méconnus parce que non romanesques mais pourtant fondamentaux : « Surface de la question », « Fond de la question ».

« De quoi se compose l’émeute ? De rien et de tout. […] D’une flamme subitement jaillie, d’une force qui erre, d’un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui pensent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte. »

Tout le chapitre excède les événements du 5 juin 1832 pour délivrer les caractéristiques de l’émeute de tous les temps. Suivent la liste des motifs, des insatisfactions éternelles à l’honneur de la dignité humaine, puis la réfutation des objections du parti de la sagesse, du « juste milieu », du « bon sens », qui au nom du coût des dégradations et des pertes conclut à l’inutilité des émeutes :

« Toute émeute ferme les boutiques, déprime les fonds, consterne la bourse, suspend le commerce, entrave les affaires… »

Et Hugo d’ironiser : le 14 Juillet s’évalue-t-il à ses pertes financières ?

« Et puis toutes les émeutes sont-elles des calamités ? Et quand le 14 Juillet coûterait cent vingt millions ? L’établissement de Philippe V en Espagne a coûté à la France deux milliards. Même à prix égal nous préférerions le 14 Juillet. »

Hugo précise sa réflexion au chapitre « Le fond de la question » et présente une distinction lumineuse entre émeute et insurrection :

« […] ce sont deux colères ; l’une a tort, l’autre a droit. »

Un soulèvement n’est qu’émeute si l’intérêt d’une fraction s’élève contre l’intérêt de tous ; il est insurrection si c’est l’intérêt de tous qui se manifeste contre le pouvoir d’une fraction. Les mouvements populaires ne sont pas légitimes en soi mais au regard de leur non entrave aux progrès de la civilisation.

« Paris contre la Bastille c’est l’insurrection. La Vendée est une émeute […]. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Tout pas violent en arrière est émeute. […] L’insurrection est l’accès de fureur de la vérité. »

Du droit, et de la liberté. Au départ en surface tout mouvement est émeute puis en fonction du fond, la distinction apparaît, et le soulèvement change de nature :

« L’émeute sort d’un fait matériel, l’insurrection est toujours un phénomène moral. »

Aux yeux seuls du bourgeois tout est sédition, rébellion pure et simple.

*

L’enseignement n’a pas besoin de réagir à l’actualité. Il est par nature en relation constante avec l’actualité. Se cultiver n’est jamais un enfermement dans le passé, mais un élargissement du présent. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre le travail scolaire, l’étude de la littérature et l’invitation à fréquenter les grands auteurs.

Ne jamais renoncer à instruire, cette conviction de Hugo reste plus que jamais… d’actualité.

 Pascal Caglar

Voir sur ce site :

Aux alentours de la « montagne » : « Les Misérables », de Victor Hugo, par Norbert Czarny.

• Cinq romans de Victor Hugo sont disponibles dans la collection « Classiques » de l’école des loisirs destinée aux collégiens : « Les Misérables », « L’homme qui rit », « Notre-Dame de Paris », « Quatrevingt-treize », « Les Travailleurs de la mer ». Chacun de ces titres a fait l’objet de séquences pédagogiques expérimentées en classe et disponible sur ecoledeslettres.fr. Voir notamment la séquence consacrée aux « Misérables ».

 

 

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